|

Le rêve est beau ce matin là, endormi, bien au chaud.
Dans ses draps de toile grise, changés de frais la veille
C'était jour de lessive, dans le coron, rue des abeilles;
Il se voit près du canal, en capitaine d'un gros bâteau.
Une jeune fille aux nattes blondes, vers lui s'amène,
Dents blanches et beau sourire, sûr qu'elle est belle!
Elle lui tend la main, le souffle est court le bruit l'éveille
Toutes les sirènes des carreaux de fosse se déchaînent.
César se jette au bas du lit qu'il partage avec p'tit Jules
De trois ans son cadet, trop jeune pour la barrette de galibot*
Lui a déjà dix sept ans, quatre ans de fond, à soigner les chevaux
La rue est en émoi, ça gueule aux portes, les femmes hurlent.
Mèlées au crachin de ce matin de mars, les larmes des épouses
La nouvelle est tombée comme un couperet, la fosse 3 a explosée.
Ebêté, César a du mal à comprendre,ni à bien vraiment réaliser.
C'est sa fosse, celle de son père et de sa jument la Frimousse.
Une boule d'horreur dans le ventre, pieds nus, il court là-bas
Toutes et tous pétris d'angoisse, virevoltent, sautent aux nouvelles
Les gardes ne peuvent maîtriser cette marée d 'incompréhention humaine
Mais la vérité bien vite, les poignarde, comme un couteau qui s'abat.
De confusion en réfléxion, César s'assoit sur un amas de boisage
Cela fait deux jours qu'il ne travaille pas, à cause de ce maudit puteux*
Ses bronches en sont brûlées, il mouche noir et crache comme un tuberculeux
Ce samedi 10 mars 1906, vole au-dessus de lui un lourd présage.
Ce qui s'en suivit n'améliora pas la condition dite " humaine "
Des gens de là-haut, ces boyaux rouges, souvent trop courageux
Aux épaules larges et solidaires, mes origines, mes bons aîeux!
César, mon grand père, milita toute sa vie, parfois jusqu'à la haine.
Parce qu'il vit Clémenceau faire donner la troupe contre les femmes
Il refusa la médaille, 10 ans plus tard, au chemin des Dames.
Parce qu'il se souvenait que des sauveteurs Allemands les avaient aidés
Il m'a souvent dit qu'il fermait toujours les yeux, lorsqu'il tirait.
César le Rouge, mon Grand père, je te dédie mon respect
Galibot de Méricourt, ton sang est bien sûr, aussi le mien.
Fier que je suis de mes origines, de toi, tout mon être déteint!
Et j'écrirai, toujours et sans cesse, en défenseur des opprimés.
Mon devoir de mémoire.
galibot*Mineur de moins de 18 ans
Puteux* grisou mélangé de gaz carbonique
Le 10 mars 1906 la catastrophe dite de Courrières tua entre 1008 et 1095 hommes.
La direction des houllières ne fût pas inquiétée.
|