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La vengeance du fantôme (2)

le mercredi 16 janvier 2008, à 12:32. Posté par Bachir


    Haletant, Said introduit la clé dans la serrure, pousse la porte de la cour, dépose dans un coin son sac, puis se dirige doucement vers la chambre pour ne pas réveiller sa femme. Il se faufile dans le lit, et lâche un soupir comme pour marquer la fin d’un cauchemar. Il est maintenant hors de la portée du tueur. Il a récupéré la faculté de penser. Il doit mettre un peu d’ordre dans son esprit. Il essaie d’établir un enchainement harmonieux des faits. A certains moments, le doute le gagne ; il se demande s’il n’a pas rêvé. Qui va le croire ?
    « Voyons ! Le monstre qui terrorise le village traversait la forêt. Par hasard il met son pied dans mon piège. J’entends le claquement, me précipite, et le voilà en face de moi, sous la pleine lune. Il m’appelle par mon prénom, je le dévisage, le reconnais ; c’est Yatim, sans aucun doute. Et comme il était un ami d’enfance il a pitié de moi. Il m’épargne, me conseille même de rentrer chez-moi. Jusque- là, toute est clair, logique, harmonieux. Mais comment Yatim pouvait-il se retrouver là alors qu’il est mort il y a deux mois. Tout le monde le sait, j’ai même assisté à son enterrement…aux fantômes je n’ai jamais cru ».

    -- Said ! Said ! Ne t’ai-je pas dit de ne pas partir ?
    Sa femme furieuse lui balance à la figure les trois lièvres en continuant à s’écrier :
    -- Je n’ai pas besoin de tes bêtes !
    Il murmure en se frottant les yeux :
    -- Ce n’était donc pas un cauchemar !
    -- Qu’est-ce que tu racontes
    -- Rien, dit-il sèchement ; cesse de m’embêter de bon matin, je n’y retournerai plus.
    -- Tu n’as pas le choix ! Je t’interdis de mettre les pieds dans cette maudite forêt.
    -- C’est entendu ! Tais-toi maintenant ! Je ne me sens pas bien.
    Sa femme baisse le ton :
    -- J’ai peur qu’il t’arrive un malheur, Said, je n’ai que toi.
    -- Je sais, je sais…
    -- Tiens, prends le couffin et vas nous chercher du pain.
    -- Du pain ? Ah oui, je vais chercher du pain.
    -- En attendant, je vais les préparer, comme tu les aimes.
    -- D’accord.
    -- Qu’as-tu Said ?
    -- Rien, rien ; donne moi le couffin.

    Il commence à pleuvoir, Said presse le pas. Il faisait beau la veille. La lune, les claquements des pièges, les lièvres, Yatim, la hache. Tout lui revient. Personne ne le croira s’il raconte qu’il a parlé à un mort, les gens le prendront pour un fou. Mais il l’a vu ; Le même visage, la même voix. La même allure. Incroyable ! Said ne supporte pas de garder à lui seul ce qu’il à vécu. Il doit se confier à quelqu’un de discret et rompu à de pareilles histoires. Il n y a pas mieux que Cheikh Abdelhakim, un homme sage et connaisseur qui écoutent tout le monde, et donne un sens même aux bêtises.
    « J’achèterai le pain et je me rendrai chez lui ».

    Cheikh Abdelhakim habite seul. Il a partagé la majorité de ses biens entre ses enfants. Sa femme, comme jalouse de l’amour qu’il commençait à témoigner à sa solitude, le quitta pour aller vivre chez le plus jeune de ses fils. « J’ai accompli mes devoirs de père de famille, expliqua-t-il un jour à Said ; je dois maintenant me consacrer à me préparer à mourir sans souffrance, sans remords. Ordinairement ». Il renferme toutes les histoires secrètes du village dans sa mémoire. Tout le monde se confie à lui…se confesse à lui. A son tour, il ne se contente pas de n’appartenir qu’à sa famille, de n’être le père que de ses propres enfants, que ne le touchent que les souffrances de ses proches. Il appartient à tout le monde. C’est pourquoi tout le monde aime lui appartenir.
    Said entre :
    -- Bonjour Cheikh.
    -- Bonjour, mon fils, soyez le bienvenu, entrez, asseyez-vous.
    -- Merci Cheikh.
    -- Je crois que c’est la pluie qui vous a chassé de la rue, plaisante Abdelhakim, vous avez mal choisi votre abri, ça goutte partout chez moi.
    -- Non Cheikh, je passais et il me vint à l’idée de vous rendre visite.
    -- Vraiment ?
    -- …Et pour autre chose aussi.
    -- Ah ! Nous-voilà ! dit-il en souriant ; je le savais ; et que puis-je pour vous ?
    -- Tout d’abord, je tiens à ce que cela reste entre nous.
    -- Vous doutez de ma confiance ?
    -- Pas du tout, mais je n’ai pas pu m’empêcher d’insister sur ce point.
    -- Ce n’est pas important ! Parle !
    -- Je voulais vous demander si les fantômes existent.
    -- Les fantômes ?
    -- Oui, les fantômes
    Abdelhakim baisse la tête, la relève, fixe Said et lui dit, l’air amusé:
    -- Une question intéressante ! Mais avant de vous répondre je préfère vous interroger à mon tour.
    -- Oui !
    -- Est-ce que vous existez ?

    A suivre…

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