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Lui
(Le poème des poèmes)
Il s’était attablé pour écrire le poème qui en dirait long
Le poème blanc parce que riche de toutes les richesses
De tous les mots, mais sans eux (ils sont noirs)
De toutes les idées, mais sans elles (elles sont lumière dans le noir des mots)
Le poème de tous les poèmes
Y compris celui-ci (mais composé d’or et de silice)
Et le poète écrivit
Avec moi derrière lui silencieux comme le loup…
Poème lui vint comme aucun autre ne lui était jamais venu :
Par les oreilles
Par les grands trous auriculaires pour un instant le monde dévia sa course
Le monde en un poème se répandit sur le papier devant lui,
Et moi,
Par dessus l’épaule du poète sacré
J’épiais les signes et les absences dans le silence...
Tout à la fin, alors que le frisson de la plus grande des découvertes,
Celle qui résume mais n’agrandit pas,
Nous parcourut tous deux,
Je vis dans les feuilles nôtres le poème disparaître
Se fondre dans la matière de ce qui fut un arbre,
Nous restâmes silencieux effondrés devant ce prodige.
Le poème se trouvait là, et absent ; lourd et invisible, suspendu et couché
Nous, aveugles et réduits devant lui et le souvenir (déjà) de l’avoir vu presque fait et complet
Maintenant encore plus secret qu’auparavant
Survoilée la densité éparpillée
Le poème se refusa, dissous et réclamant distance
Et le poète m’assura que la faute était mienne :
D’avoir lu dans son dos
Je rétorquai qu’il m’accordait trop d’importance.
Dès lors, devant chaque feuille blanche, face à chaque arbre
(point final et germinal)
Et lorsqu’on regarde par-dessus mon épaule
Je sens le grand poème du monde en moi recommencer.
Mais hélas, je le perçois à chaque expérience renouvelée plus trouble et moins sage
Osé-je dire que la feuille me paraît moins blanche
Avec le désir de gribouiller dessus (pour l’effacer ?)
Affirmé-je que l’arbre est un chêne, un hêtre quelconque,
Un saule ou plusieurs, mais jamais plus un arbre ?
Et que par-dessus mon épaule je ne comprends plus la présence d’une absence visible
que je connais bien ?
Me croirez-vous si les regards appuyés sur mon dos sont,
Comme le mien fut, un regard d’aveugle ?
Qu’ils ne me touchent plus avec sûreté ?
Que, le plus souvent, me retournant, je ne distingue personne ?
Alors que personne n’est pas là.
Aussi la feuille sur laquelle j’avais surpris le poème
Je la glissai au hasard parmi d’autres vierges
Pour effacer son poids dans leur insignifiance,
Leur éternelle vacuité.
Peut-être est-ce sur celle-ci aujourd’hui que je vide mon sac ?
Soupesez-là, est-ce elle ?
Examinez-là, relisez-moi dans cette feuille,
Est-elle alourdie, grosse d’un sens caché ?
D’un avorton d’écriture ?
Humectez-là,
Y voyez-vous les fibres de l’arbre ?
Retournez-vous,
Suis-je là, moins qu’un autre, absent à vous regarder
Et à chérir vos interrogations ?
Allez, oublions cela,
Peut-être, ce poème sera-t-il bu par l’Autre
Comme on boit des paroles : par les oreilles.
Peut-être, voyant venir la fin, disparaîtra-t-il
Avec l’oubli de la connaissance des choses les plus simples,
Telles qu’un arbre est un arbre,
Un poème
Essence d’autres poèmes,
Un regard clandestin un regard d’amour ?
Alors que je suis sûr de l’existence, un jour
D’une écriture et d’une lecture du poème du monde
Sur la table et sur le dos d’un poète mort,
Je doute qu’à aucun poème celui-ci paraisse
Il n’est poème que par l’autre caché.
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