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L'épave au pied du phare
Vapeur Dalton, Marseille, 1928
Je ne descendais pas «des fleuves impassibles»
je cabotais, tranquille, aux routes de la mer,
je n'étais pas très beau, mon allure paisible
était celle de tous les grands bateaux de fer.
J'étais un vieux cargo tout pétri d'indolence
un vapeur très banal, simple charbonnier
je filais mes dix noeuds sans trop de défaillance
j'étais pourtant sorti d'un illustre chantier.
C'était en février, la mer était formée,
mon étrave tapait, l'hélice chantait fort
ma haute cheminée crachotait sa fumée
paisible je portais du charbon vers le port.
C'était un jour de fête et l'on faisait bombance
L'équipage était saoul, le patron ivre-mort
l'homme de quart barrait avec insouciance
en révant au Pirée et aux filles du port.
Comme le papillon attiré par la flamme
il m'a jeté aux rocs du phare du Planier,
que son nom soit maudit que Satan ait son âme
on dit que le patron se sauva le premier …
Et ma mort commença, mon étrave fière
brisa sur le roc dur, ma quille dérapa
une vague glacée éteignit ma chaudière
dans un jet de vapeur mon âme s'échappa.
Et maintenant, au pied des tombants de la roche
je suis bateau fantôme au royaume salin
montrant mon gouvernail, le bronze de ma cloche
mon hélice brandie en ailes de moulin.
Mes chaudières au loin échouées sur les sables,
je repose, brisé en deux, aux fonds marins
au milieu d'un fouillis de chaines et de câbles,
de la fête macabre étranges serpentins.
Et cependant voici que mes sombres coursives
dans la pale lueur tombant par les panneaux
abritent maintenant les murènes furtives
les poulpes, les mérous, les congres, les coraux.
J'ai oublié les cris des hommes de surface
plus d'ordres, de charbon ni de bruits de moteur
adieu les cargaisons, les courtiers voraces
mais dans mon paradis j'accueille le plongeur.
Les tarets ont rongé le bois de mon pontage,
la rouille lentement mord ma coque de fer
mais pour l'homme-poisson penché au bastingage
je suis le grand balcon qui s'ouvre sur la mer.
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