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T’aimer, c’est trouver du goût aux fruits insipides du jardin commun que nous peuplons.
Pourquoi faut-il que ta voix me berce ?
Pourquoi faut-il qu’un seul battement de tes cils me soit tous les voyages possibles ?
Pourquoi dois-je en moi porter le vide du monde, et que ta seule présence, ta seule odeur, suffisent à combler ce gouffre ?
Pourquoi faut-il que les hommes et leurs mouvements me soient vains, et que seulement te tenir dans mes bras me soit un geste empli de sens ?
Pourquoi faut-il que chaque respiration m’étouffe, et qu’un seul de tes baisers me soit danse, souffle et ivresse ?
Pourquoi autrui est-il aussi hermétique à ce qui me pèse d’insensé, et ne pouvons-nous ouvrir nos âmes pour remplir l’univers de la chaleur enclose dans nos cœurs ?
Pourquoi restons-nous fermés les uns aux autres, croyant communiquer quand nous avons distillé des syllabes chiches n’engageant que du bruit dans nos cervelles creuses peuplées par l’illusion d’être et d’agir ?
Nous ne sommes pas au monde. Nous sommes des fantômes affolés enfermés dans la croûte de nos corps et prenant garde à ce qu’aucune craquelure ne surgisse. Nous appelons cela vivre ! C’est lamentable. On ne fait rien que tromper son ennui en affectant de croire à la réalité de nos occupations : bouger pour ne pas voir où je suis. Certains croient faire œuvre commune quand ils s’appliquent à seulement faire perdurer l’ennui de l’humanité.
Si tu ne connais pas cela, surtout ne le connais jamais. C’est une innocence enviable qui permet de franchir la vie avec le sourire sans le secours d’aucune religion ou philosophie. Sinon, la quête, par l’action ou la pensée, est une course inaboutie de lévriers derrière un leurre.
Bien des soi-disant intelligents ne sont que des activistes butés, parce qu’ils n’en sont pas encore là. Une fois ce seuil franchi, tu sais que cette course est vaine. Alors, tu voudrais patiemment construire pierre à pierre ton oeuvrette pour combler l’infini du gouffre. Mais tu le vois toujours présent à te narguer, et tu as alors besoin de quelqu’un pour regarder ailleurs, d’yeux pour pouvoir plonger dans un infini dans lequel te baigner, accepter de te fondre et noyer dans une substance plus vaste que toi mais tangible... J’appelle cela : l’amour. Il est la seule alternative au suicide.
T’aimer, c’est te contempler.
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