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C’est étrange grand-mère, je ne sais trop pourquoi tu me reviens, tant d’années après que le néant se soit souvenu de toi ; je ne sais par quel prodige ton image aujourd’hui est une pierre imprévisible jetée dans mon regard, par une main se tenant à l’affût sur le bord du sentier où vague ma pensée, ton image oubliée jusque là que cette main ramasse, quelque part, dans les profondeurs divisées de ma mémoire.
C’est étrange ; je revois maintenant mes dix ans et nos parties de cartes rituelles quand je te visitais, entre les murs où chaque chose se plaignait d'être vieille, même le silence épais que le poids de l'horloge alourdissait encore, imperturbablement ; et combien ce silence pesait sur le coeur nu de l'enfant ! L'enfant écarquillé aux désirs comme des herbes folles chagrinées par le vide, envahissant de leur pagaille turbulente et joyeuse, à la clarté franche du soleil virginal, un jardin de jeux où des courses-poursuites s'enrayaient dans les rires.
Si je souffre aujourd‘hui, ce n‘est pas de l‘absence. Ce n'est pas non plus de nos moments ensemble, par le prisme du temps dont je connais si bien le don pour anoblir l'indigent, me narguant à jouer la comédie d'un bonheur disparu. Me souvenir de toi, et de bien d’autres aussi, c'est brûler de savoir que demain sera bientôt hier, pour rejoindre un jour la foule dispersée des vieillards séculaires qui peuplent mon cerveau, inéluctablement.
Et au fond de la tombe grand-mère, tu n'es plus seule à présent ; car avec toi repose, lointaine et bleue telle un rêve qu'elle est peut-être, ma jeunesse défunte.
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