|

(Note du 18 Novembre 2011 : cette prose parodique était dédiée à notre regretté Alto, décédé un an plus tard. Il était sur le site un ardent défenseur de la rigueur de la poésie classique, dont il enseignait sans relâche l'art à ceux qui l'écoutaient --entre autres, moi...-- face au déferlement de la poésie libre moderne. L'affrontement qui suit, entre l'ignoble Jack Hiatus (nommé d'après une erreur inacceptable en classique) et Alto, symbolise cet engagement.
C'était mon minable cadeau pour son dernier anniversaire à 91 ans.)
ROMAN NOIR
Minuit passé. Un pesant océan de brouillard s’accroche aux quais du port, étouffant çà et là en vagues halos les veilleuses des navires et les fanaux des docks. Le genre de brouillard où, quand on shoote dans une canette, on a vite fait d'égarer une chaussure.
Jack Hiatus s’allume sa dernière clope, l’éclair du briquet illuminant fugitivement son visage crevassé par la petite vérole, et balance le paquet vide dans l’eau noire qui l’avale sans un son. Bah, lui aime bien ce flou artistique. Il fait partie des bonus du job. Putain de ville, songe-t-il en tirant sur son tube. Toutes ces lumières, tous ces néons – j’préfère encore partir à Disneyland me faire tirer la face avec Pluto, tiens. Mais attends, attends un peu : ce soir le Spirit Of Chambard accoste, avec ses cales pleines de vers semi-libres, et de quatrains tout masculins, et d’autres choses qui sont même pas dans l’manuel, et j’te promets qu’on va te déborder la césure comme des rois, ma jolie. La cigarette luit. Pas d’erreur, on va braquer le dance floor… Dis bye-bye à tes pieds à la fin du dernier menuet.
C’est autant son instinct de survie que le souffle sur sa nuque qui lui fait faire volte-face en une microseconde pour esquiver la massive encyclopédie des œuvres complètes de Boileau qui frôle son scalp et l'épargne de justesse. Il manque perdre l’équilibre et plonger à la baille, mais trouve un appui. Se ramasse. Et affronte la puissante silhouette qui se détache contre les projecteurs brouillés de la capitainerie.
Il n’en est pas à sa première rencontre avec Lui, et pourtant la masse de l’adversaire le fascine toujours.
Bon sang, ce type est un tank.
« T’as pas changé, gronde la voix profonde qu’il connaît bien. Toujours un sacré derviche, hein ? Mais j’ai amené de quoi te calmer le tournis.
-- Alto... Encore toi », souffle Hiatus en portant la main à sa poche. Le contact du froid métal du Beretta le rassure. « Je peux pas dire que je sois surpris... Mais cette fois tu sauveras pas la planète ! T’aurais dû abréger la grasse mat’ : tu retardes tellement que je t’offrirais presque une nouvelle pendule si je savais pas que bientôt t’en auras plus besoin. »
L’ombre gigantesque découvre deux rangées de dents blanches.
« T'attends encore ta péniche, Jack ? J’espère que t'avais installé une balise Argos, ça facilitera le boulot des plongeurs. Et à l'heure qu'il est, les Feds roulent sur les trottoirs pour venir t'offrir un appart avec vue sur cour. »
Hiatus recule malgré lui. Non ! Impossible… Le travail de tant d'années, la révolution patiemment construite… Par le fond ? Inconcevable… Pourtant l’aura de confiance qui émane de son adversaire ne ment pas. La rage le soulevant lentement, Hiatus se redresse.
« Alors c’est comme ça, siffle-t-il. Tu t’vois déjà en haut de l’affiche. Au top de la poésie, quoi ! Genre Attila du pied bien droit. Mais tu vas t'lever du pied gauche dans un peu moins de pas longtemps, l’ancêtre. Arrête de pédaler et regarde le paysage : t’as fait ton temps ! »
L’ombre s’avance imperceptiblement, et Hiatus devine dans une lumière fugitive le tatouage sur un avant-bras épais comme une poutrelle : Malherbe 4Ever.
« Des chiendents comme toi, j’en mets entre mes salades pour éloigner les lapins », gronde la montagne. « Fume un cigarillo avec le Che à ma santé, crevure. »
Le geste est bien trop rapide, borderline subliminal, et Jack Hiatus découvre à ses frais que Ronsard n’est pas mort lorsqu’une édition originale des œuvres complètes de la Pléiade (12 kilos) reliée en peau de mérinos lui atterrit par deux fois sur le coin de la tronche et l’envoie courtiser le vairon dans les eaux troubles qu’il affectionnait tant.
A présent seule sur le quai désert face aux ronds dans l'eau, l’ombre puissante s’assied… soupire :
« Et rose, il a vécu ce que vivent les roses
Et crevé ce matin d’un excès d’ecchymoses. »
Mercredi 25 Août 2010
Un excellent anniversaire Alto ! The fight is never over.
Amitiés, Loïc
|