|
Dans un bruit de ferraille que l'on broie, le rouleau de la chaine de fabrication numéro 8 stoppa brusquement ses engrenages, tringles et tapis. Surpris par le vacarme des machines en souffrance et en périlleux équilibre sur les pattes arrières de sa chaise, Mr. Dumm le bedonnant contremaitre failli se rompre le cou et ne dut son salut qu’aux savants moulinets de ses bras tendus à se démembrer. L'oeil à demi clos et l'intelligence en sommeil il ne put que constater le funeste incident.
Les chaussures qui constituaient la dernière des 48 paires du lot de fabrication 02022011 étaient bizarrement liées entre elles par leurs lacets respectifs, et perturbaient ainsi l’ordonnancement millimétré d’une chorégraphie qui consistait à séparer, de part et d’autre d’une chicane, les chaussures droites des chaussures gauches . Un flot parfaitement exécuté unissait ces souliers dont l'un était blanc et l'autre noir.
Il fallait réagir ! Mais voilà sa fonction ne prévoyait pas cette éventualité à laquelle de toute façon il ne pouvait accéder tant elle faisait appel à un élément que Mr. BOSS, son patron, ne lui avait pas confié en même temps que sa combinaison bleu royal, ses brodequins coqués et le trousseau de clés de l’atelier B ; l’intelligence nuancée.
Boss avait été formel : « Ne possédant ni l’un ni l’autre, vous compterez ! ». Alors tous les matins de tous les jours il s’installait en équilibre instable et consignait jusqu’au soir, d’un bâton sur son carnet, chaque apparition d’une nouvelle chaussure jusqu’à en compter 4 droits qu’il barrait d’un cinquième couché.
Comme à n’importe quel abruti incapable d’expliquer ce qui le dépasse, s’imposait à lui de faire disparaître les traces de ce qu’il pressentait déjà comme une catastrophe. Et d’abord ces chaussures, ces maudites chaussures de couleurs différentes, assemblées Yin et Yang en butée de la chicane inerte.
A mesure que ces doigts gourds s’évertuaient à desserrer le nœud malfaisant, l’on eût dit ces liens constitués d’une matière vivante capable de contractions salvatrices devant un danger imminent.
N’y tenant plus il sorti de sa poche son couteau du quotidien, celui qui après chaque repas, exécutait autour de ses dents une danse du balais extractrice destinée à ne rien perdre des mets non encore déglutis, et trancha d’un coup le lacet ombilical.
Hagard il balança les chaussures ainsi séparées dans des containers ad’ hoc avant de replier en son fourreau la lame sur laquelle perlait une goutte d’un sang vermeil.
Persuadé qu’il serait tenu responsable de la moindre défaillance de cette foutue machine ce détail lui échappait.
Exsudant la peur et bien décidé à y cogner son impuissance désespérée il se précipita d’un bond sur le tapis jusqu’à disparaître dans les entrailles de cette matrice à cames, bielles et autres engrenages.
À ses coups aveugles le moteur répondit par quelques hoquets.
À ses grognements rageurs la machinerie opposa un silence total.
Nul ne revit jamais le bedonnant contremaître.
Les enquêteurs conclurent à un abandon de poste et confièrent à Mr. BOSS le couteau retrouvé ouvert sur le tapis et portant trace d’un sang qui ne pouvait qu’appartenir au fuyard.
…/…
Le 2 février d’une autre année à 17h40, et alors qu'il sortait de la boutique du chausseur orthopédiste 'Lapaire', John Onefoot abandonna non sans une certaine émotion dans une poubelle publique de la rue du Pas perdu, sa bonne vieille godasse à la blancheur décatie.
Cinq minutes plus tard, au sortir de cette même boutique, Mr Otherfoot lâchait dans cette même poubelle son unique chaussure noire , globe trotteuse fatiguée d'un si long parcours solitaire.
Les cuirs respiraient encore et il ne fallut pas longtemps à la noiraude pour reconnaitre du bout du pied le talon galbé de son alter ego plus pâle que blanche. Tous ces pas perdus l'un sans l'autre, tous ces kilomètres solitaires pour "s'en lacets" enfin.
Le lendemain de ces retrouvailles la presse locale rapportait les témoignages d’habitants consternés d’avoir surpris la veille, vers 17h45 au lieu dit de l’ancienne usine, un homme à l’allure bedonnante errant nu et tenant des propos incohérents à propos d’une malédiction mécanique.
|