|

Léon Deubel – 1879-1913
« Deubel (Léon) (Belfort, 1879 – Maisons-Alfort, 1913), Poète français : le Chant des routes et des déroutes (1901), Léliancolies (1902). Pauvre, inadapté à la vie sociale, il se suicida en se jetant dans la Marne après avoir brûlé tous ses manuscrits» .
Détresse
Seigneur ! je suis sans pain, sans rêve et sans demeure.
Les hommes m’ont chassé parce que je suis nu,
Et ces frères en vous ne m’ont pas reconnu
Parce que je suis pâle et parce que je pleure.
Je les aime pourtant comme c’était écrit
Et j’ai connu par eux que la vie est amère,
Puisqu’il n’est pas de femme qui veuille être ma mère
Et qu’il n’est pas de cœur qui entende mes cris.
Je sens, autour de moi, que les bruits sont calmés,
Que les hommes sont las de leur fête éternelle.
Il est bien vrai qu’ils sont sourds à ceux qui appellent.
Seigneur ! pardonnez-moi s’ils ne m’ont pas aimé !
Seigneur ! J’étais sans rêve et voici que la lune
Ascende le ciel clair comme une route haute.
Je sens que son baiser m’est une pentecôte,
Et j’ai mené ma peine aux confins de sa dune.
Mais j’ai bien faim de pain, Seigneur ! et de baisers !
Un grand besoin d’amour me tourmente et m’obsède,
Et sur mon banc de pierre rude se succèdent
Les fantômes de Celles qui l’auraient apaisé.
Le vol de l’heure émigre en des infinis sombres,
Le ciel plane, un pas se lève dans le silence,
L’aube indique les fûts dans la forêt de l’ombre,
Et c’est la Vie, énorme encor qui recommence !
Le Ru
Par les déclivités le ru va s'épanchant,
Et l'on voit des cailloux au fond des transparences
Sur lesquels vibre encor le frisson de son chant,
Dont l'inflexion humaine évoque ta présence.
J'ai noté la candeur de son chant ingénu,
Son alanguissement, sa colère en ses luttes,
Ses frissons minaudés de femme mise à nu,
lit dans le soir ami sa voix profonde aux chutes.
J'ai noté son caprice en son cours qui s'égare,
Les chuchotements fous de ses complots bizarres,
Sous la complicité du bois qui les retient.
Viens sous les chaperons embaumés des clôtures,
Près du sillon d'argent creusé dans les verdures,
L'accueil de l'eau a l'imprévu profond du tien.
A J.-B. Carlin.
Je suis un grand garçon timide et nostalgique
Qui traverse la vie en n'y voulant rien voir,
j'ai quelque part sans doute oublié mon espoir
Etourdîment, comme un bagage chimérique.
Je rêve de baisers et de soirs magnifiques,
Et je subis le mal ambiant comme un devoir,
J'admets qu'il est parfois possible d'y surseoir,
Et je fais bruyamment des projets pacifiques.
J'aime le soir tombant des douleurs apaisées,
Le microcosme obscur des herbes méprisées,
Jusqu'à son geste las qui provoque mes pleurs.
Retiré dans la tour de mon âme harmonique,
J'éprouve le besoin de me croire ironique,
Et je cultive le dédain des gens comme une fleur !
|