Les nuages de vers

 

Mes poèmes - Moi

 

LA NUIT D’HIVER ( Pour Philipp )

le jeudi 09 février 2012, à 14:49. Posté par Oliverjane 1950 (auteur : Marceline Desbordes-Valmore)



Qui m'appelle à cette heure et par le temps qu'il fait ?
C'est une douce voix, c'est la voix d'une fille.
Ah ! Je te reconnais, c'est toi, muse gentille !
Ton souvenir est un bienfait.
Inespéré retour ! Aimable fantaisie !
Après un an d'exil qui t'amène vers moi ?
Je ne t'attendais plus, aimable poésie ;
Je ne t' attendais plus, mais je rêvais à toi.

Loin du réduit obscur où tu viens de descendre,
L' amitié, le bonheur, la gaieté, tout a fui.
Ô ma muse ! Est-ce toi que j'y devais attendre ?
Il est fait pour les pleurs et voilé par l' ennui.
Ce triste balancier, dans son bruit monotone,
Marque d' un temps perdu l' inutile lenteur ;
Et j' ai cru vivre un siècle, enfin, quand l' heure sonne
Vide d'espoir et de bonheur.

L'hiver est tout entier dans ma sombre retraite :
Quel temps as-tu daigné choisir ?
Que doucement par toi j'en suis distraite !
Oh ! Quand il nous surprend, qu'il est beau le plaisir !
D'un foyer presque éteint la flamme salutaire
Par intervalle encor trompe l'obscurité ;
Si tu veux écouter ma plainte solitaire,
Nous causerons à sa clarté.

Petite muse, autrefois vive et tendre,
Dont j' ai perdu la trace au temps de mes malheurs,
As-tu quelque secret pour charmer les douleurs ?
Viens ! Nul autre que toi n'a daigné me l'apprendre.
Ecoute ! Nous voilà seules dans l'univers,
Naïvement je vais tout dire :
J' ai rencontré l' amour, il a brisé ma lyre ;
Jaloux d' un peu de gloire, il a brûlé mes vers.

" Je t'ai chanté, lui dis-je, et ma voix, faible encore,
Dans ses premiers accents parut juste et sonore.
Pourquoi briser ma lyre ? Elle essayait ta loi.
Pourquoi brûler mes vers ? Je les ai faits pour toi.
Si des jeunes amants tu troubles le délire,
Cruel, tu n' auras plus de fleurs dans ton empire ;
Il en faut à mon âge, et je voulais, un jour,
M' en parer pour te plaire, et te les rendre, amour !
" Déjà je te formais une simple couronne,
Fraîche, douce en parfums. Quand un coeur pur la donne,
Peux-tu la dédaigner ? Je te l'offre à genoux ;
Souris à mon orgueil et n' en sois point jaloux.
Je n'ai jamais senti cet orgueil pour moi-même,
Mais il dit mon secret, mais il prouve que j' aime.
Eh bien ! Fais le partage en généreux vainqueur :
Amour, pour toi la gloire, et pour moi le bonheur.
C'est un bonheur d'aimer, c'en est un de le dire.
Amour, prends ma couronne, et laisse-moi ma lyre ;
Prends mes voeux, prends ma vie ; enfin, prends tout, cruel !
Mais laisse-moi chanter au pied de ton autel. "

Et lui : " non, non ! Ta prière me blesse ;
Dans le silence, obéis à ma loi :
Tes yeux en pleurs, plus éloquents que toi,
Révèleront assez ma force et ta faiblesse. "

Muse, voilà le ton de ce maître si doux.
Je n'osai lui répondre, et je versai des larmes.
Je sentis ma blessure, et je maudis ses armes.
Pauvre lyre ! Je fus muette comme vous !

L'ingrat ! Il a puni jusques à mon silence.
Lassée enfin de sa puissance,
Muse, je te redonne et mes voeux et mes chants.
Viens leur prêter ta grâce, et rends-les plus touchants.
Mais tu pâlis, ma chère, et le froid t'a saisie !
C'est l'hiver qui t'opprime et ternit tes couleurs.
Je ne puis t'arrêter, charmante poésie !
Adieu ! Tu reviendras dans la saison des fleurs.




Marceline Desbordes-Valmore ( 1786-1859 )




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commentaires ( 5 ) (Ajouter un commentaire)
Philip de Berg (JARDIN DE LUNE) le jeudi 09 février 2012, à 15:48
Ah, cher Oliver, non seulement je me suis précipité pour lire ce poème, mais je suis le premier à le commenter. Quelle magnifique écriture, quelle profondeur ! Ta dédicace me touche énormément. Le soleil revient dans ma maison. Je me suis promené ce matin dans Paris, eh oui le soleil était là, dans un beau ciel bleu (à peine terni par la pollution). Et mon coeur était plus léger déjà.
Merci encore mon ami de tant de réconfort. Amitiés sincères. Philip.

domidom le jeudi 09 février 2012, à 17:32
Ce long poème est d'une richesse étonnante, c'est vraiment une merveilleuse perle de poésie, subtil, profond, tendre et délicat chaque vers un un doux chant d'amour....
Amitiés....Domie...

Philip de Berg (JARDIN DE LUNE) le jeudi 09 février 2012, à 20:13
N'est-ce pas Domie que nos poètes, en ce moment, écrivent des choses magnifiques ?
Quand on pense qu'il y a peu de temps, un malfaisant se prenait pour le Roi du monde et nous traitait tous denuls.
Mon Cher Oliver, continue sur ta belle lancée poétique.
Amitiés. Philip

Philip de Berg (JARDIN DE LUNE) le vendredi 10 février 2012, à 17:38
Au fait, mon cher Oliver, il semble que dans l'un de tes commentaires tu évoquais ton souhait de poésies interactive. Tu as vu qu'avec quelques ami(e)s je m'y suis récemment laissé aller. Donc, ami, je suis ton homme ! Je te laisse choisir le thème, un truc sympa et on se lance dans l'exercice de style. Amitiés. Philip

lesprosesdeslim le vendredi 10 février 2012, à 21:39
Cher Oliver,
c'est un très bel hommage que tu rends là à notre cher ami Philip. Et cela m'a d'autant fait plaisir que manifestement notre ami a pu de nouveau se promener dans Paris, le coeur léger. Il faut dire que ton beau poème était réellement bien inspiré, le choix des mots judicieux et, quant à sa portée, il n'y a réellement pas photo. Merci pour ce partage.Amicalement. Slim.

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