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Le fusil de mon père
Ce soir ma tête flâne et j’erre en mes pensées.
Paupières mi-closes, je regarde sans voir,
Le mur de mon salon, sur lequel accroché,
Le fusil de papa ravivant ma mémoire.
Je fixe longuement cette arme redoutable,
Qui a tant vu c'est sûr de gibier détalé,
Dont leur vie suspendue, pour eux bien regrettables,
Garnissaient nos couverts de civets parfumés.
Je clos mes paupières et soudain je m’endors.
Je rêve de l’instant, avec ce vieux fusil,
Où un jour d’automne redevient le décor,
De ce temps révolu où je vais tout transi.
Nous sommes dans un bois sur un chemin d'ornières,
Le vent souffle en rafale aux cimes des arbres,
Dévêtant les branches sans faire de manière,
Il reteinte le sol de rousseurs de marbre.
Nos pas, qui nous traînent sur ce tapis de feuilles,
Nous portent lentement sous la haute futaie,
Recherchant dans ces lieux la trace d'un chevreuil,
Échappé de la veille, en sautant une haie.
Arrivés à côté de l'endroit fatidique,
Papa prend son fusil, d'un œil sûr et certain
Il désigne des yeux un buisson qu'il m'indique,
Silencieux, aux aguets, j'y vais tel un félin.
Courbé, à pas de loup, je remonte le vent.
Le fusil chiens armés et la détente au doigt,
Bien calé à l'épaule il attend le moment
Que mon père convient de tirer sur la proie.
Soudain comme un éclair, surgissant de nulle part,
Bondissant dans les airs avec un tel essor,
Que deux bons suffirent pour se mettre à l'écart
Des canons du fusil qui crachèrent la mort.
Médusé et heureux je contemple la scène,
La biche a disparu, le fusil est fumant.
Mon père contrarié maudit cette déveine,
Qui bredouille le fit et me rendit content.
Traînaillant quelques temps la mine rancunière,
En quête d'un gibier afin de compenser,
Un malheureux lapin qui quittait sa tanière,
Par mon père en dépit, devint un trépassé.
Je sors de mon rêve, j’entrouvre les paupières,
Assis dans mon fauteuil je toise ce fusil,
Où un quart de siècle, privé de cartouchière,
L'épingle sur le mur en simple panoplie.
(Poème N°19) André le 17 Août 1995
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