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Au poète chaleureux,
A l’homme au grand cœur,
A Gyulà Juhasz,
Mon Père et Frère éternels
Avec toute mon affection et l’espèce de dédicace suivante :
Ton âme est un miracle étrange, en vérité :
Un arc-en-ciel brûlant par une nuit d’automne…
C’est un spectacle rare et dont chacun s’étonne ;
Un élan de tendresse au regard attristé.
Comme à sa fiancée en la nuit nuptiale
Le jeune homme promet mille baisers ardents,
Ainsi l’Eternité, d’une ferveur égale,
Embrasse dans nos cœurs tes sombres quarante ans.
Je t’apporte joyeux ma couronne éternelle,
Mes dix-huit ans y sont des roses de haut prix.
Elle est digne de toi ; prends ; nul chagrin en elle :
Frère, ici je m’élève auprès de Jésus-Christ.
1.
Je suis à moi tout seul un monde illimité,
Comme un microbe voit la mer dans une goutte,
Chaque homme avec son rêve et ses désirs, son doute,
Est comme une planète, astre au loin emporté.
Nul ne peut vivre, hélas, sans être tourmenté ;
Le plus fort cache en lui la plainte qu’il n’écoute
Tel le rouleau grondant qui pèse sur la route
Et n’ose pas gémir pour un point de côté.
Loi d’airain, l’Ordre est là qui toujours nous entrave.
De cent autres chacun doit devenir l’esclave,
Seuls quelques habitants s’attristent dans leur cœur.
Une pensée ou l’autre à peine s’inquiète
Que fleurisse, mordue par le vent du Seigneur,
Mon âme, humus fécond d’une fraîche planète.
2.
Mon âme, humus fécond d’une fraîche planète
Que des millions de socs percent d’un couteau lourd
Sent la brune douleur de ce profond labour
Qui mord comme la dent d’une sauvage bête.
Les épis précieux inclinent leur aigrette,
Issus du chaud sillon qui leur donna le jour,
Vers la route où, penchant leur front haut à leur tour,
Les arbres de Beauté chantent à voix secrète.
A leur pied l’Amour rode et, toujours affamé,
Sa bouche rustre en sang et son œil enflammé,
Aiguise ses poignards sur la rocheuse arête.
Un pur Sentiment passe alors avec lenteur ;
Un sang bouillant mêle à la brume sa vapeur ;
Les arbres de Beauté, fragrants, dressent leur tête.
3.
Les arbres de Beauté, fragrants, dressent leur tête.
L’hiver n’a pu flétrir leur feuillage éternel,
Et partout les flocons, paysage irréel,
Chantent sur les rameaux, sur les buissons en fête.
Nulle divine main de façon plus parfaite
Aux forêts d’autrefois n’eût ainsi pour Noël
Décoré chaque branche et fût-ce lorsqu’au ciel
De l’aube un clair rayon de soleil se projette.
Deux espiègles enfants, géants en vérité,
Dont la bouche, en riant, s’ouvre grande et rougeoie,
Font de vivants pantins de neige et, dans la joie,
Se les lancent tandis qu’en un coin écarté
La Corvée en sueur sous son dur labeur ploie.
Mon cerveau bourdonnant est usine et cité.
4.
Mon cerveau bourdonnant est usine et cité,
Et sa voix est l’écho d’une caverne immense ;
L’orgue grave y résonne et, dos courbé, s’avance
La troupe des pensers, toute docilité,
Tel un saule pleureur qui pourrit, attristé,
Près d’un fleuve givré que la glace ensemence.
Les bâtisseurs posent leurs briques en silence.
Le moulin meut sa roue avec célérité.
Tous triment. Nul ne sait pourquoi tant d’âpreté…
Un jour de ce travail ils n’auront plus envie.
Alors de leur sueur va naître la folie :
Tous ensemble, ils s’évaderont, l’air hébété,
De l’atelier-prison vers la fauve anarchie.
Ils se disperseront dans la félicité.
5.
Ils se disperseront dans la félicité,
Renversant le Souci, monarque tyrannique.
Emergeant des pensers, frondaison poétique,
Leurs âmes, d’un seul bond, vers l’éternel été
Voleront comme, ouvrant les yeux dans la gaieté
Au soleil, l’enfant rit d’une joie euphorique
Et sa mère sourit du réveil angélique.
Pour l’instant, le travail est la nécessité.
Ce n’est qu’à la nuit douce, après minuit, semblable
A l’amante veillant l’amoureux endormi,
Qu’en leur cœur lourd viendra le sommeil secourable.
De même l’aloès ne s’ouvre qu’à la nuit,
Quand viennent se poser tout autour de sa tête
Les rayons de la lune aux bleus vergers en fête.
6.
Les rayons de la lune aux bleus vergers en fête :
Comme la pluie apporte en son ruissellement
Sa richesse à la glèbe - et, paresseusement,
La terre exhale au ciel sa lourde odeur de bête –
Ou comme le soleil de sa flamme indiscrète
Enivre cent couleurs dansant joyeusement,
Lune, ainsi tes rayons répandent longuement
Ivresse ou force aveugle en notre âme secrète.
La compagne de l’homme, elle, a l’éternité.
Eternelle est la femme ainsi que sa beauté.
Feu follet, bien souvent son amour nous entête.
Sa beauté, sa clarté sont froides, leur pouvoir
Embrase cependant tout son sang quand, le soir,
La luciole ailée est un baiser qu’on jette.
7.
La luciole ailée est un baiser qu’on jette.
Le cœur de l’éléphant gronde d’un sang puissant.
La colombe roucoule un amour incessant,
Mais de baisers plus forts, plus beaux, l’homme est en quête.
S’abandonnant, la femme au vaste corps d’athlète
Inspire le désir, comme au dur paysan
Âpre au gain cette soif du sol noir et luisant,
L’unique passion de son âme inquiète.
Dussé-je déchirer ma gorge dans ce cri,
Homme, ton sort fatal en ce rêve est inscrit ;
Mais un jour…c’est en vain que le beau corps parfume.
Et l’enfant vagabond se perdra dans la brume,
Que berce, tel Moïse au flot du Nil porté,
Ma foi sombre, fleuve sacré de liberté.
8.
Ma foi sombre, fleuve sacré de liberté,
Soulève dans son fond vaseux la boue impure,
Mais à l’âme ulcérée, en un grave murmure,
Sa vague, flot glacé, rend la virginité.
Sa paternelle voix dit d’un ton attristé :
« Venez, venez en moi baigner votre blessure,
Âmes, venez en moi laver votre souillure »,
Puis il fuit, comme un chien du logis écarté.
Quand vient l’été, il rend sa vigueur à la terre,
Il roule des glaçons quand vient le sombre hiver
Et déborde quand vient s’abattre la misère.
Reflétant dans ses flots son beau visage clair,
Le soleil des hongrois erre de place en place,
Et la planète tourne aussi, cervelle lasse.
9.
Et la planète tourne aussi, cervelle lasse,
Autour d’un seul problème, immense question,
Comme le prisonnier dément, dans sa prison,
Heurte sans fin le mur, avec l’espoir qu’il casse.
Que ne peut-elle fuir tout au fond de l’espace
Vers un soleil plus beau, meilleur, ardent rayon
Qui réchauffe nos corps avec effusion
Et nous lance un message où son amitié passe !
Malheur à nous ! Jamais, maintenant ou demain,
On ne nous lancera sur un plus clair chemin.
Comme un dur soleil d’hiver ce soleil est de glace.
Chaud, le fut-il jamais ? Ah ! mon amour puissant
Pourra seul ranimer cet astre languissant
Qui refroidit le soir et dans la nuit s’efface.
10.
Qui refroidit le soir et dans la nuit s’efface…
Mon Soleil, jusque-là puisses-tu progresser,
Econome et divin cependant, fiancé
Guettant sa fiancée, et dont l’œil clair embrasse
Le dedans de mon cœur pour voir ce qui se passe
(Mots de perle, je ne puis pas vous prononcer,
Ni du triste troupeau les bêlements pousser
Plus loin que le bercail) ; gai soleil, mets en place
L’aube, afin que l’amour fonde tous les soleils
En un seul, que le plein de leur vie écoulée
Baigne chaque planète avec ses feux vermeils,
Flamboyant d’une ardeur toujours renouvelée.
Rêve de Dieu, neige en nos cœurs s’amenuisant,
Tels des vers sus jadis, oubliés à présent.
11.
Tels des vers sus jadis, oubliés à présent,
Les grands chagrins s’en vont dans la nuit oublieuse
D’un passé maladif à mémoire frileuse
Et la beauté n’est plus qu’un reflet, tel au flanc
D’un pic méridional la neige s’épuisant.
Se penchant sans dégoût sur la plaie ulcéreuse
Du pauvre nos seigneurs la font moins douloureuse ;
Les glaives fiers en mots d’amour vont s’apaisant.
Pour un moelleux pain blanc le lait tiède abonde
Et pour les cœurs aimants le pain vient sur le monde,
L’esprit crevant de faim s’envole sans regret,
Aigle aux muscles nouveaux, vers le pic du Secret.
Mais à quoi bon le Moi, son infini splendide ?
Planètes, univers, tout refroidit, livide.
12.
Planètes, univers, tout refroidit, livide,
Les atomes s’en vont joindre le Créateur,
Toutes les âmes vont retrouver le Seigneur,
L’ascète s’associe au jouisseur cupide.
Le Christ et l’assassin sont frères, la putride
Charogne se mélange à la suave odeur,
Gémissements et rires gras sur la hauteur
S’unissent tous, là-haut, en parfum limpide.
Chaque univers est part de l’infini splendide ;
Dieu devient l’Union des âmes. Devant moi,
Aux arbres de Beauté les corbeaux du Pourquoi
Croassent : « Â quoi bon ? » et je reste stupide,
Et ma planète va selon sa triste loi
Ranimant le flambeau de Vérité, du vide.
13.
Ranimant le flambeau de Vérité, du vide
(La Vie et le Chemin, voilà la Vérité ;
Quant au vide, c’est le vent frais d’Immensité
Dont la rumeur fait mal, tel lorsqu’au ciel limpide,
D’un nuage sinistre à la teinte livide,
Le dragon haletant d’un orage d’été
Surgit porteur de grêle, et que, mal abrité,
S’en voit déjà meurtri le vagabond timide),
La petite planète en son cheminement
Vaut bien tout l’Infini de la lumière astrale
A l’aune dont se sert la grande Âme ancestrale.
Comme je suis élu - celui qui seulement
Vit afin de mourir, celui-là seul m’égale –
Ma planète flamboie, elle, superbement.
14.
Ma planète flamboie, elle, superbement.
Nul ne peut comme moi propulser la lumière
Dans la nuit, et nul prisonnier dans sa misère
Ne hume le rôti, les vins plus ardemment
Qu’elle, lorsqu’à travers la grille renfermant
Ma flamme, dans son cœur qu’emplit la nuit polaire
Surgit, triste mais pur, le grand disque solaire.
Paix de Noé, efface en mon cœur le tourment.
Purification, sur moi ta vague écume ;
Même si gronde en moi le volcan d’amertume
Et s’il vient insulter à la fécondité
Des semailles, crachant une lave rebelle,
J’ai pour moi la raison, toujours terrible et belle.
Je suis à moi tout seul un monde illimité.
Maître sonnet
Je suis à moi tout seul un monde illimité,
Mon âme, humus fécond d’une fraîche planète,
Les arbres de Beauté, fragrants, dressent leur tête,
Mon cerveau bourdonnant est usine ou cité.
Ils se disperseront dans la félicité,
Les rayons de la lune aux bleus vergers en fête ;
La luciole ailée est un baiser qu’on jette,
Ma foi sombre, fleuve sacré de liberté.
Et la planète tourne encor, cervelle lasse,
Qui refroidit le soir et dans la nuit s’efface,
Tels des vers sus jadis, oubliés à présent.
Planètes, univers, tout refroidit, livide,
Ranimant le flambeau de Vérité, du vide,
Ma planète flamboie, elle, superbement.
Attila JOZSEF né à Budapest 1905-1937
Traduit en français par Jean Malaplate
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