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Je pourrais multiplier les circonstances et les témoignages où Abbott Clearwater était mêlé de loin où de près à des faits qualifiés souvent d’abominables, d’autant plus horrifiques qu’ils ne recevaient aucune explication. Originaire d’Albany, bien qu’il fit la plupart de ses études dans le Wisconsin, il était revenu fréquemment, avant de s’établir en Nouvelle Angleterre, dans la capitale de l’état de New York, et c’est là qu’il se lia d’amitié avec un autre de ses compatriotes à la notoriété bien établie dans le domaine de l’étrange, je veux parler ici de l’excentrique Charles Fort. On raconte d’ailleurs que c’est Abbott qui avait soufflé à Fort les trois premières phrases de son célèbre « Livre des damnés », je veux parler de cet inquiétant avertissement qui commençait par ces lignes : « Une procession de damnés. Par les damnés j'entends bien les exclus. Nous tiendrons une procession de toutes les données que la Science a jugées bon d'exclure. »
Entre-temps je m’étais fait une assez bonne réputation de journaliste spécialisé dans les faits divers insolites, et après avoir quitté Boston, je m’étais définitivement établi à Providence où, ma jeune réputation me précédant, je rejoignais l’équipe rédactionnelle du « Westerly Sun », un journal diffusé dans tout l’état de Rhodes Island et le sud du Connecticut. Ainsi, les mois passant depuis mon arrivée dans cette ville sans grand attrait, il faut bien le dire, qu’était Providence, je m’enorgueillissais jour après jour de mes articles paraissant sous la signature de « Augustus Roderick Campbell ». Clin d’œil du destin ? Je n’étais pas peu fier de porter comme deuxième prénom, celui-là même que le grand Edgar Allan Poe avait donné au maître des lieux de sa fameuse nouvelle « The fall of the house of Usher ». L’histoire de cette aristocratie dégénérée m’avait d’ailleurs toujours impressionné dès mes années d’adolescence et j’étais loin de me douter que mes investigations dans le monde de l’étrange allaient me faire rencontrer de tels échantillons d’humanité, notamment lors des quelques circonstances qui me conduisirent, bien contre ma propre volonté, dans la cité croupissante d’Innsmouth.
C’est en préparant une série d’articles sur Benedict Joseph Fenwick, évêque jésuite de Boston au siècle dernier, que je devais retrouver Abbott Clearwater qui me fit de stupéfiantes révélations. C’était, en ces circonstances, la première fois que le professeur m’accordait de son temps personnel, et j’eus la faiblesse de croire qu’il me prit en amitié. Mes recherches s’étaient orientées vers cet étrange épisode de la vie du Couvent des Ursulines, du nom même d’un établissement religieux français, qu’avait fait édifier le Bishop Fenwick à Charleston, Massachussetts, grâce à sa notoriété et à son influence épiscopale.
Le 11 août 1834, le couvent fut détruit par les mains d'une foule fanatique. Si l’histoire, aujourd’hui bien connue du « Ursuline convent riots » relate les tensions subies par les bostoniens protestants, du fait de l'afflux croissant de catholiques irlandais, la réalité à la source de cette émeute incendiaire semblait toute autre. Les journaux locaux avaient commencé à publier des histoires sur une femme mystérieuse, vraisemblablement Rebecca Reed, qui avait été retenue contre son gré dans le couvent.
Ce que très peu de gens savaient, c’est que Sister Rebecca appartenait à une très vieille famille de Salem, dont elle cachait ses origines, et passait chez quelques personnes informées, pour une sorcière.
« Et encore, vous ne savez pas tout mon jeune ami ! », me déclara un jour Abbott Clearwater, sur un ton où je croyais déceler, peut-être me trompais-je, une sourde terreur.
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