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Il y a quelques temps, j'avais publié sur ce site un extrait de" Le blues du vagabond" . En voici un autre.
J’ai de la terre sous mes souliers, terre d’ici,
terre d’ailleurs, j’erre ma vie par les chemins.
Il m’arrive parfois de rester quelques temps
dans un lieu à mon goût pour peu qu’on veuille bien de moi,
qu’on ne me chasse pas à grands coups de « pourquoi ? »
de « comment qu’t’as pu fair’ pour en arriver là? ».
De « c’est pas une vie qu’une vie comm’ celle là! »
et « mon pauv’ vieux tu peux pas continuer comm’ ça! ».
De « tu sais… » de « tu devrais… » et « si j’étais toi… »
Entre pitié contrite et fausse charité.
J'en ai croisé des gens comme ça, curieux, méfiants.
Sont pas de mauvais bougres mais si bêtes souvent,
avides, aigris, hâbleurs, esbroufeurs de première,
tout rabougris du cœur et de l’esprit.
Moutons qu’on a fait paître toujours au même pré
ils ont perdu le goût de l’herbe buissonnière.
S’ils lorgnent avec envie le vol libre des mouettes
ils tremblent d’avoir un jour à quitter leur enclos.
La fierté sédentaire, le préjugé tenace,
pour se distraire de leurs querelles de clocher,
ils n’ont rien trouvé de mieux que de se jeter
goulûment sur le premier étranger qui passe.
Des fois je les entends qui chuchotent dans mon dos
certains soirs au bistrot, que je vois pas leur figure,
qu’ils croient que je suis saoul, que je les entends pas.
Ils disent comme ça tout bas avec leur air de rien,
entre deux gorgées de bière, entre deux lampées de vin,
que je ne suis qu’un traîne-misère, un vagabond,
un farfelu, un doux rêveur tout juste bon
à étaler de la couleur, à noircir du papier.
Un crève-la -faim, voleur de pommes à l’occasion,
une gueule à faire peur et cet accoutrement!
Toujours la même chanson, toujours le même refrain.
Ils se moquent, ils rigolent, ils se paient ma tête.
Après ils me paient un verre histoire de me faire causer.
Mais le verre à la main, ils restent sur leur faim.
Ils peuvent glavioter, clabauder contre moi,
cancaner si ça leur fait plaisir. Moi je m’en fous.
Que leur raconterais-je qu’un jour sans prévenir,
un jour j’ai tout perdu, que muet, aveugle et sourd,
otage de mon chagrin, comme mort en dedans,
j’ai marché bien longtemps en me tenant loin d’eux?
En vieux loup que j‘étais, j’ai évité les villes,
leurs lumières trop crues, leur vaine agitation.
J’ai préféré les prés, le havre des forêts,
la douceur des rivages à l’ombre des rochers.
De village en hameau, de saison en année,
de banc public en abri de fortune
j’ai appris le silence, l’aveugle déraison,
la cruauté des uns, la bêtise des autres.
Le froid, la faim, la douleur d’être au monde
et le cri déchirant des désespoirs muets.
J’ai plus fermé les yeux sur la chose petite,
sur la chose gratuite et pourtant hors de prix:
le rire d’un enfant, l’eau fraîche des fontaines,
l’offrande d’un regard et le pain partagé,
la blondeur des blés mûrs sur fond de ciel d’orage,
la chaleur d’une main tendue, inespérée.
J’en ai pansé des plaies et bercé des chagrins.
Pour conjurer le sort, j’ai peint des paysages,
dessiné des visages au hasard des rencontres
et j’ai marché encore sans plus me retourner.
J’ai de la terre sous mes souliers.
Un jour ici, un jour ailleurs, mes pas me portent où va mon cœur.
(tous droits réservés)
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