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L'auberge de Meung

le samedi 20 octobre 2012, à 12:38. Posté par Pierre


    A Maître Loïc :


    Vous m’avez demandé d’écrire quelques vers
    Pour réparer l’erreur qu’hier, j’avais commise ;
    Je me suis isolé, tel un frère convers,
    Afin de rédiger l’épigramme promise.

    Cent vers, avez-vous dit, cela fait dix dizains,
    Mais cette forme est fort désagréable à lire,
    J’ai sans retour opté pour ces vingt-cinq quatrains
    Qui font qu’ainsi le compte… est bon, si j’ose dire ?

    Cent vers, pas un de moins, tous en alexandrins,
    Car, à ce que l’on dit, c’est le plus joli mètre
    Quand il est bien construit, mais quelquefois je crains
    De l’avoir malmené, ce qui ne peut s’admettre.

    J’ai placé la césure à l’endroit qui convient,
    Évité l’hiatus, me suis soumis aux rimes
    Et chassé les lapsus. Si mon texte en contient,
    En ce cas, j’ai pour vœu qu’ils ne soient que minimes.

    S’il vous arrive donc de trouver quelque erreur,
    D’avance, accordez-moi toute votre indulgence ;
    Vous pourrez me traiter de pauvre rimailleur
    Et pendre, s’il le faut, mon texte à la potence.

    M’étant pris à ce jeu, je dépassai très vite
    La centaine de vers que prévoyait le pacte,
    Et je fis du… théâtre… où, tous, je vous invite
    A venir aujourd’hui suivre le premier acte
    :: : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : :

    Acte I
    Scène 1.
    (Le rideau s’ouvre sur un décor d’auberge plongé dans la pénombre ;
    quelques tables, quelques chaises,
    seul face au public, le narrateur, éclairé par un projecteur.)

    Approchez, mes amis, je vais vous raconter
    L’aventure advenue au cours de mon voyage.
    La chose est d’importance, et cela sans compter
    Qu’elle aurait pu, pardi, me causer grand dommage.

    J’étais parti très tôt, étant fort matinal,
    J’allais au petit trot, ménageant Rossinante
    Qui, malgré son grand âge, est un brave cheval
    Mais n’a plus, de jadis, l’allure frétillante.

    Nous cheminions ainsi, tout allant de l’avant,
    Sous un soleil de plomb. J’avalais la poussière
    Qui me donnait grand soif ; pas un souffle de vent,
    Et cette selle, en plus, me brûlait le derrière.

    Accueillante et coquette, au détour du chemin
    Nous apparut soudain, par miracle, une auberge.
    Nous y fûmes rendus juste en un tournemain,
    J’en remerciai cent fois Jésus, la sainte Vierge.

    La chère y semblait bonne et le logis propret,
    Il montait bon fumet de la rôtisserie
    Et j’y fis grand honneur quand le repas fut prêt ;
    Ma Rossinante eut foin et paille en l’écurie.

    Je pris quelques chapons arrosés d’un bon vin,
    Servis par la patronne, une femme avenante,
    Et son charme agissant, tout me parut divin ;
    Après un tel festin, la nuit fut reposante.

    Je fus éveillé tôt, à la pointe du jour,
    J’entendis tout à coup le bruit de la querelle
    De deux jeunes cadets s’affrontant dans la cour,
    Prêts à s’entretuer pour une bagatelle.

    Le plus petit des deux, au port fort élégant,
    De son regard hautain, toisait son adversaire
    Et s’adressait à lui sur un ton arrogant,
    L’invitant à régler sur le pré leur affaire.

    L’autre était un géant dont le torse imposant
    Lui procurait l’aspect d’un véritable Hercule,
    D’un taureau de combat, courageux et puissant,
    Qui, quand il est lancé, plus jamais ne recule.

    Ils avaient le même âge, un peu moins de vingt ans ;
    Autour d’eux les badauds faisaient un grand vacarme
    Pressentant un duel entre eux avant longtemps.
    Sitôt, je descendis, mais n’emportai point d’arme

    Arrivé dans la cour, j’appris des spectateurs
    Qu’ils avaient eu des mots à propos d’une actrice ;
    Voilà donc la raison qui fait que nos bretteurs
    Se dressaient maintenant comme des coqs en lice.

    Me tournant vers le grand, je lui dis, « Mon ami,
    L’affront est-il donc grave au point de vous occire ?
    Sachez que par l’épée on se venge à demi
    Puisqu’un seul des deux meurt ! N’est-il pas vrai Messire » ?

    Puis m’adressant à l’autre - ayant l’esprit plus fin :
    « Il faut être indulgent si la faute est minime
    Et savoir pardonner, demeurer sur sa faim,
    Car on est bien plus noble en étant magnanime. »

    « Pardieu, Messieurs, voyons ! Pour vous réconcilier
    Allons goûter ensemble un vin que l’aubergiste
    Cache, à ce qu’il paraît, au fond de son cellier.
    Muscadet vaut bien mieux que médecin légiste ! »

    « Venez, je vous invite. Auriez-vous donc le cœur
    De refuser de boire un aussi bon breuvage ?
    Par le diable, allons voir qui sera le vainqueur ;
    Face à quelques flacons, montrez votre courage ! »

    Ne pouvant résister à de tels arguments
    Chacun mit promptement au fourreau sa flamberge ;
    Bras dessus, bras dessous, chassant leurs différends,
    Ils vinrent aussitôt me rejoindre à l’auberge.

    Scène 2.
    (La scène s’éclaire complètement et deux jeunes gens entrent,l’un fort grand et bien bâti, l’autre un peu plus petit et très élégant)

    Venez boire, Messieurs, dans cet humble bouchon,
    Il nous faut, entre amis, n’être point économes.
    Avant tout, voulez-vous me bailler votre nom ?
    Cela se fait, ma foi, puisque entre gentilshommes.

    Le grand, saluant profondément le public :

    Isaac de Portau du Vallon de Bracieux,
    Baron de Pierrefonds. J’arrive de Gascogne,
    J’aime la bonne chère autant que le vin vieux
    Quand il est bien tiré… mais ne suis point ivrogne !

    Le petit, saluant plus élégamment :

    J’ai le nom de mon père : Hercule Savinien,
    Je viens de Bergerac, un petit coin de terre
    Non loin de Saint Forget : je suis donc Parisien.

    Le narrateur, saluant à son tour :

    Pour vous servir, Messieurs : Henri de Lagardère.

    Le rideau tombe(à suivre... peut-être)

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commentaires ( 11 ) (Ajouter un commentaire)
belespoirs le samedi 20 octobre 2012, à 16:11
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http://www.mespoemes.net/belespoirs
oui a suivre !! pourquoi peut être ! c'est si bien écrit ! bravo ! et merci j'ai passé un agréable moment à vous lire !
Amitiés et bonne continuation

rejane le samedi 20 octobre 2012, à 18:52
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http://www.mespoemes.net/rejane

Ah cette verve !!! comme elle m'a manqué !! Cap'taine Nemo, je vous salue bien bas, c'était sacrilège de ne plus nous permettre de te lire, et j'espère bien que cette épopée aura une suite (Merci Loïc de l'avoir provoqué ;))

Loïc le dimanche 21 octobre 2012, à 12:47
C'est la 2e fois qu'on me prend au mot sur une plaisanterie ! Dommage que je manque de temps en ce moment pour un duel sur le pré ; j'ai déjà bien du mal à boucler un malheureux poème de 5 quatrains qui traîne depuis des semaines.

L'hommage à la littérature de cape et d'épée est flamboyant (avec même un humour d'époque) ! Et une dream team se profile : Lagardère, Porthos, Cyrano... (J'ai même cru au début qu'on avait Don Quichotte, mais l'allusion à Rossinante est démentie par le fait qu'elle appartient à Lagardère dans ton poème)... On aura peut-être le Comte de Monte-Cristo ou le Capitaine Fracasse par la suite !

Quant au classique, il est parfait. Malgré la note d'introduction, je ne m'attendais pas à trouver des erreurs de prosodie chez toi !

Amitiés Nemo.

http://www.mespoemes.net/cellox

Nemo le dimanche 21 octobre 2012, à 18:46
@belespoirs:
Merci, si vous avez passé un bon moment de lecture, je suis récompensé de tout mon travail. La suite viendra... dans quelque temps.
Amicalement,
Pierre

@Loïc :
Tu es trop indulgent ! Si tu relis bien, il y a quelques faiblesses dans la versification (pure et dure). Dans un sonnet, ce serait mortel, mais ici, c’est relativement acceptable .
Rossinante pouvait effectivement faire croire que Don Quichotte allait avoir un rôle dans cette histoire, mais ce serait anachronique. Généralement, les chevaux des héros de roman de cape et d’épée n’ont pas de nom ; alors, pour moi, ils s’appellent tous Rossinante !
J’essaie de respecter la vraisemblance chronologique, mes personnages ne sont donc ni Cyrano, ni Porthos, mais leurs descendants. Seul Lagardère est le ‘vrai’ petit parisien.
Pour cette raison, tu seras peut-être déçu de ne pas voir apparaître Edmond Dantès…
A bientôt,
Pierre.

Loïc le mardi 23 octobre 2012, à 03:06
Exact... Tu ne fais aucune diérèse... mais c'est normal que ça m'ait échappé, puisque je n'en fais plus non plus depuis longtemps. Et à la fin, "terres-Lagardère" a un problème de nombre.

Aussi, un hiatus à "accorte ET Avenante".

Une étourderie : "Cache, à ce qu’il paraît, au fond son cellier" : il manque "DE" !

Quand je fais gaffe... je peux voir ! Mais relire tes tirades et mots d'esprit a été un plaisir.

Si quelque gravissime erreur dans ta prosodie n'a pas encore été démasquée, fais mon éducation ! Je ne respecte pas toutes les règles mais elles m'intéressent quand même.

Amitiés ! Et peut-être à bientôt pour les aventures et ripailles des "descendants" (qui portent les mêmes prénoms que leurs pères !).

nemo le mardi 23 octobre 2012, à 13:32
Merci beaucoup, Loïc, pour ta lecture minitieuse.
J'ai ajouté le 'de' manquant et j'ai supprimé l'hiatus 'et à...'. Comme quoi, même après avoir relu deux ou trois fois, une erreur peut toujours subsister. C'est là tout l'avantage d'avoir de bons lecteurs; cela n'aurait pas échappé à notre regretté Alto.
En ce qui concerne 'terres' et 'Lagardère', j'ai aussi apporté un changement mais je crois me souvenir que cette entorse est admise quand il s'agit d'un nom propre (à vérifier).
Quant aux diérèses, j'essaie de les respecter scrupuleusement dans les formes telles que sonnet, rondeau, etc., mais ici, je n'y ai pas pris garde.
J'ai aussi parfois fait suivre une diphtongue par une voyelle, ce que je n'aime pas beaucoup (sauf quand la liaison est possible évidemment), mais comme je ne compte pas monter la pièce à l'Académie, ni solliciter un Molière...
Parlons un peu des prénoms.
Effectivement, je ne les ai pas changés, mais cela n'a rien d'anormal car on retrouvait souvent les mêmes prénoms sur plusieurs générations. Je situe l'action juste avant le commencement du Bossu de Féval, soit vers 1898/99. Donc Lagardère est 'le vrai' et doit avoir environ 18 ans. Cyrano étant mort en 1655, il ne saurait être le père de mon personnage (qui a moins de 20 ans); pour ce qui est de Porthos, on ignore la date de son décès... La suite apportera quelques précisions.
Merci encore de m'avoir apporté ton aide, à bientôt.
Amitiés,
Pierre.
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http://www.mespoemes.net/nemo

nemo le vendredi 26 octobre 2012, à 16:07
Bonsoir Loïc, je reviens sur la remarque concernant les rimes relatives aux noms propres.
Voici trois exemples indiquant à suffisance que les règles de la prosodie peuvent ne pas être respectées en pareil cas.
Charles Baudelaire, dans Les Fleurs du Mal (Spleen, J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.)
...
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher
Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.
...
ce qui serait une horreur si ce n'était un nom propre.

Victor Hugo, dans son célèbre Booz endormi, nous donne deux exemples :

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
[...]
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

et plus loin, manquement à la consonne d'appui :

Tout reposait dans Ur et dans Jéridameth ;
[...]
Brillait à l’occident, et Ruth se demandait,

et enfin

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Acte I, scène V
...
Le Bret
Va, ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard !
Cyrano
Non ! J'aime Cléopâtre : ai-je l'air d'un César ?

Alors, moi qui ne suis personne (nemo !)...

Amitiés,

Pierre.


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oliverjane1950 le samedi 27 octobre 2012, à 16:42
Cette fois c'est une vrai histoire versifiée... Bon, j'ai lu les coms précédents qui laissent entendre que le pur classique n'était pas le but ! Alors on ne va chipoter sur les diérèses et le visuel de certaines rimes.
Un bon temps de lecture, surtout qu'adolescent j'adorais les films de caps et d'épées !
Amicalement... Oliver

o le samedi 27 octobre 2012, à 16:46
Une faute à : caps et d'épées = cape et d'épée !
Bonne journée... Oliver

oliverjane1950 le samedi 27 octobre 2012, à 16:46
Une faute à : caps et d'épées = cape et d'épée.
Bonne journée... Oliver

Philip de Berg (JARDIN DE LUNE) le lundi 29 octobre 2012, à 14:31
Epique et humoristique, mon cher Pierre, un vrai régal. Je m'en vais, de ce pas, lire la suite. Le crossover de tous ces personnes familiers de la littérature est un tourbillon, presque rablaisien. Vite, allons voir l'épisode suivant. Amitiés. Philip.

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