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Scène 3 : les mêmes, assis autour d'une table,l'aubergiste
Lagardère
Pardonnez, s'il vous plaît, ma curiosité,
Mais votre nom, Portau, réveille souvenance
Car mon père, autrefois, me l'a souvent cité
Au cours des beaux récits qui berçaient mon enfance.
C'est le nom d'un soldat qui n'avait peur de rien
Et qui, face au danger, fut toujours volontaire.
Portau
Capédédiou, Monsieur, vous le dites fort bien !
Lagardère
C'était, à ce qu'on dit, un vaillant mousquetaire.
Et je regrette fort de ne l'avoir connu.
Portau
Cet homme là, Monsieur, mordioux,c'était mon père.
Il eut un autre nom, l'avez-vous retenu ?
Bergerac
Porthos !
Portau
................Capédédiou ! C'était son nom de guerre.
On savait s'amuser, Messieurs, aux temps jadis !
Car pour servir le Roy - sans oublier la Reine -
Il bravait les dangers avec ses trois amis ;
Il est vrai qu'aucun d'eux ne ménageait sa peine.
Lagardère
A propos, savez-vous que dans ce cabaret
Sieur de Batz d'Artagnan venant de Castelmore
En route pour Paris, fit son premier arrêt ;
Portau
Les gens de Rochefort s'en souviennent encore !
Bergerac
Il cela le cachot de Nicolas Fouquet
Parce qu'un bon soldat fait ce qu'on lui commande ;
Lagardère
En l'an soixante-treize, à cause d'un mousquet,
Il a trouvé la mort, à Maastricht, en Hollande.
Bergerac
Hollande ! Vilain mot ! Sangbleu ! Qui le retient ?
Il paraît assez bon pour nommer un fromage
Mais à notre pays nullement ne convient !
Ah ! Messieurs, prenons garde, il peut causer dommage !
Portau
Vous avez bien parlé, cadédiou, Bergerac,
Un officier français tué par des Bataves !
Allons, mes bons amis, je le dis tout à trac :
Buvons à la santé de ce brave des braves.
Démons de Hollandais ! J'ai combattu contre eux,
Avec Pierre Le Moyne, en la Nouvelle France ;
Là, nous fûmes conduits par ce chef valeureux
Jusqu'à Mobile afin d'assurer sa défense.
Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort,
- Cela n'est pas de moi mais de Pierre Corneille -
Nous nous vîmes cent mille en arrivant au port.
Ah ! Ce mot de Rodrigue ! Une pure merveille !
Lagardère
Pardon, mon cher Portau, mais soit dit en passant,
Et cela sans vouloir faire la moindre offense,
Corneille avait écrit trois mille et non pas cent.
Portau
En êtes-vous certain ? C'est peu de différence.
Il eût certes dit cent s'il eût été Gascon !
Mordioux ! Tout est plus grand, là-bas en Amérique.
Bergerac
A ce compte on dira bientôt à Tarascon
Qu'un seul homme a tué tous les lions d'Afrique !
Portau
(se levant)
Capédiou !
Lagardère
..................de Bracieux, montrez-vous beau joueur !
Bergerac ne veut point vous faire moquerie,
Vous avez de l'esprit, riez donc de bon cœur
Comme nous tous ici de la plaisanterie.
(se tournant vers Bergerac et réfléchissant)
Bergerac… Bergerac… Voyons, il me souvient
D'un certain Cyrano - si ma mémoire est bonne -
Qui fut un grand ami du comte de Servient.
Ne seriez-vous aussi de la terre gasconne ?
Bergerac
Non, je suis de Paris… enfin… de Saint Forget,
Il me semble d'ailleurs vous l'avoir dit d'entrée.
De notre capitale, on est à moins d'un jet,
Bergerac est un pré sis en cette contrée
Que vous devez confondre avec quelque autre bien.
Par contre, il est exact que mon illustre ancêtre
S'appelait Cyrano Hercule Savinien,
Fut cadet de Gascogne… et c'est cela peut-être
Qui fournit la raison de cette confusion ;
Il n'était pas Gascon, c'est là chose certaine !
Quant à monsieur Servient…
Lagardère
...............................................Laissons cette assertion
En fait sans importance et buvons à la Reine !
Portau
Aubergiste, mordioux, va vite nous chercher
Ton meilleur muscadet qui vieillit dans ta cave !
Ah , mon cher Bergerac, je ne puis m'empêcher
(il hésite)
De vous interroger… votre aïeul…
Bergerac
.......................................................Est-ce grave ?
Portau
(de plus en plus hésitant)
J'aimerais… comment dire… avait-il un long…
Bergerac
.....................................................................…Nez ?
Ce n'était point, monsieur, l'ignoble péninsule
Que nous dit le ragot dont vous vous souvenez,
Et lui donner crédit est par trop ridicule.
Portau
Mais pourtant, il me semble avoir entendu dire…
Bergerac
Ca prouve seulement que vous n'êtes point sourd !
Portau
(mettant la main sur la garde de son épée)
Mordioux !
Lagardère
(s'adressant au public)
...................Je dois intervenir pour éviter le pire
Et changer de sujet avant qu'il tourne court.
(il reprend à voix haute)
J'ai toujours dit qu'écrire est vraiment un noble art,
Il faut être un génie ; oui, mais n'allez pas croire
La moitié, ni le tiers, et même pas le quart
De ce qu'un écrivain raconte en son histoire.
Ainsi, moi, par exemple, vous m'appelez à tort
Le petit Parisien ; partant on vous abuse
Car en réalité, je suis enfant du nord :
Je naquis à Maubeuge, au pays de Mabuse.
Ah ! Le nord, ses corons, son charbon, ses terrils,
Et puis, si vous saviez… Maubeuge au clair de lune !
(au public)
Je suis un visionnaire !
(il continue)
............................................il est vrai que Paris
Est la ville où je vins pour y chercher fortune.
Donc, à propos du nez, on a pu faire erreur
Puisqu'il n'est pas prouvé…
Bergerac
...........................................…Sortant de votre bouche
Ce mot me réconforte et me va droit au cœur,
La fin de votre envoi, croyez le bien, me touche.
L'aubergiste entre et s'approche de Lagardère
L'aubergiste
(à voix basse)
Le porteur de ce mot vous attend à côté.
(l'aubergiste sort de scène)
Lagardère
(il lit le billet puis se tournant vers ses compagnons)
Pour un très court instant, souffrez que je m'absente,
Une dame céans me veut en aparté
Et, qui plus est, notre hôte a dit qu'elle est charmante.
Lagardère sort et le rideau tombe
(à suivre)
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