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Les gens du Caquehu

le dimanche 18 novembre 2012, à 12:10. Posté par armand


    LES GENS DU CAQUEHU

    Ce soir, un air d’accordéon a traversé le temps…
    « C’était Wazon, l’accordéoniste; pour jouer tout au moins,
    Il avait encore ses mains… »
    Un air d’accordéon maladroit mais heureux, qui m’apporte, en droite ligne du passé, le souvenir d’un bonheur, le court bonheur d’une longue soirée d’été passée, enfant, parmi les vieux compagnons de mon quartier.
    On s’adossait contre le demi-mur, surmonté d’un grillage un peu rouillé. On parlait, On bavardait. On se taisait. On racontait des blagues, que je ne comprenais pas toujours… On rigolait. Ils riaient franchement, après une journée de travail. Ils se retrouvaient, c’était l’essentiel, même s’ils ne disaient rien d’important. L’air était doux. Quelques femmes autour. Un parfum. Un regard. Des visages détendus, déridés qui oubliaient la fatigue pour se colorer de fraîcheur vespérale. La soirée devant chez Wazon. C’était le cordonnier du coin. Il me fascinait depuis toujours. Son invalidité. Son espèce de comique vélo, qu’il faisait avancer en moulinant, de ses mains, une petite manivelle…Mais ses mains étaient magiciennes quand elles ressemelaient les souliers, dans le petit atelier crasseux, jonché de déchets de cuir. J’étais envoûté. Je demeurais des heures, sans rien dire, à le regarder clouer et marteler.
    « C’était Wazon le cordonnier;
    Grâce à son métier, au moins,
    Il était quelqu’un… »
    Il était sale. Il était repoussant. Il était gros, trapu, rond, avec une casquette sans couleur, sur une tête qui roulait de gros yeux myopes mais doux, sous les écailles rondes. On eût dit un poisson bulbeux, une carpe bipode. Des moignons de cuisses, raides, à cause de l’ « appareil » qui les prolongeait artificiellement. Des béquilles hautes et tachées, sous les aisselles. Mais il faut croire que, sous cette peau tannée, battait un cœur. Un cœur d’or. Faut croire que ce vieux crapaud cachait, sous sa carapace, une amitié, un attrait, de l’amour, peut-être, pour l’enfant que j’étais alors. Quand on lui faisait une blague, il ébauchait parfois le geste de saisir une béquille pour frapper.
    Mais, les soirs de « size », flottait toujours un air d’accordéon et, aujourd’hui, quand je passe au Caquehu, je l’entends encore… Sûr que c’est l’âme de Wazon qui plane sur les nouvelles habitations, sur les nouveaux jardins…
    Mais il y avait d’autres personnages étranges, dans la rue où je suis né. On l’appelait en wallon « Li grand Houbert ». Il eût été grand, s’il n’avait pas eu le dos voûté par quelque accident de naissance, au point que sa tête saluait trop souvent ses genoux. Comme Wazon, il conduisait un drôle de tricycle. Le siège était un grand panier d’osier bruni où il logeait son corps replié. Mais lui, il pédalait vraiment avec les pieds et les deux longues poignées du guidon avaient été fabriquées sur mesure, pour ses mains et ses bras recroquevillés. Nous, les gamins, on a souvent imaginé une course entre les deux compères, sur leurs drôles de machines…
    Oui, ma rue a resurgi du passé, amenant avec elle, parfois, un relent de cruauté. Il y avait aussi Douard, un gars qui courait bien sur ses dix-neuf ans, qui ne faisait rien de ses dix doigts, sauf battre sa mère Adèle, dont le nez, tuméfié à demeure, était le plus clair témoin. Pour tout le monde, c’était un grand voyou mais, pourtant, il savait parfois nous amuser par des jeux d’imagination et des loteries, dont les gagnants avaient dû, en courant dans la prairie, marcher sur une feuille déterminée; les prix aux vainqueurs glissaient sur une ficelle tendue, depuis la fenêtre de sa chambre…
    Sylvain, le tailleur, boitait ou se déhanchait nettement; il taillait, imaginais-je, des costumes pour les autres, sur ses propres mesures; mais on me dit maintenant qu’il employait à coudre un lot de jeunes filles, dans ses ateliers.
    La vieille Fonsine vivotait toute seule, depuis toujours, dans sa crasse. Elle bêchait son jardin, récoltait ses patates. Il faisait bon s’asseoir sous son arbre, en été, quand on était mort de chaud.
    Chez Collette vivaient en commun la petite Julie toute bossue, toute rapetissée, Georges, un fils de père inconnu, qu’elle avait eu dans sa jeunesse et qui n’avait qu’une « petite oreille », comme on disait, et enfin Jules, le frère de Julie, un brave type qui était ouvrier mais qui avait un bec de lièvre…
    Plus haut habitait la petite Laure Nihotte, qui boitait aussi, patte menue, trottinant, gentille, mais susceptible… Le vieux Nihotte, lui, jetait des cendrées sur nos glissades d’hiver et rebouchait les « potes », les petits trous que nous faisions, quand nous jouions aux billes, l’été, sur son trottoir terreux.
    Du même côté de la rue, la digne madame Evrard avait aussi une jambe trop courte. Jules, son mari, rond comme un tonneau, me disait qu’il était bon de caresser le ventre des femmes!
    La petite Marie Lange était naine, bossue et laide à faire peur.
    Ma brave tante Marie marchait, s’appuyant sur deux cannes; elle me donnait souvent une petite goutte d’élixir; elle illuminait, d’un sourire, sa petite cuisine d’estropiée. C’était la fête, j’étais là, debout sur mes six ans, lui annonçant toujours à tort, le débarquement des Américains pour le lendemain…
    Edmond, le camionneur, buvait ses « pèkets » tous les jours. Mais il rentrait chaque soir; c’était son GMC qui le ramenait…
    Vous voyez, moi, j’ai grandi parmi ces gens « presque normaux », peu érudits, mal formés, mais qui n’étaient pas des robots et qui, à chaque occasion, pouvaient aussi rigoler.
    « Ils avaient tous des défauts ou des tares
    Mais ils savaient rire et n’étaient pas vantards »
    Mes gens, c’étaient des pierres, des joies ou des chagrins, des villageois comme les autres. Pourtant je me dis parfois aujourd’hui que j’ai échappé à quelque vilain tour du sort, que je n’ai pas la tête de travers, les yeux qui louchent ou un pied bot…
    J’étais encore assis à rêver sur le banc caduc, près du vieux puits commun, quand une bonne grosse vieille voix m’a grommelé :
    « N’est-ce pas toi, Armand, tu es revenu? »
    C’était le grand Jules Collette, mort aujourd’hui, comme les autres. Le vieil homme au bec de lièvre. C’était comme une apparition. Il portait une scie à la main. Il m’expliqua que, si je restais, il fallait que je me déplace, car il avait l’autorisation communale de découper le trop vieux banc, pour allumer, chez lui, un petit feu qui dégourdirait sa vieille carcasse, gelée par le temps.
    « Ca va, Jules, je m’en vais » dis-je.
    Et, pendant que je m’éloignais, j’entendis distinctement le rythme de la vieille scie qui débitait, en lamelles vermoulues, l’assemblage de mon passé, tandis que la sciure qui tombait, régulière et fine, fut happée par un coup de vent.
    Alors les spectres de la nuit défilèrent l’un après l’autre, le grand Jules en tête, portant sa scie et son fagot.

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commentaires ( 2 ) (Ajouter un commentaire)
estrella28 le dimanche 18 novembre 2012, à 17:48
----wuoua très intéressant ,vos démons à vous sont un peu spéciaux, c'est presque la cour des miracles!, j'ai passé un bon moment à vous lire: merci pour ce partage
estrella
http://www.mespoemes.net/estrella28

armandstas18 le samedi 01 décembre 2012, à 14:28
----
http://www.mespoemes.net/armandstas18 j'ai reposté ce texte sur mon lien monsite, car il fait partie des textes sur les rues et quartiers de mon village!

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