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Vetus et Novus
VETUS
Ah ! Monsieur, quand j’écris, parfois je me demande
S’il faut le point virgule, ou si le point suffit
Pour terminer ma phrase et mon angoisse est grande
De commettre une erreur. J’en suis tout déconfit.
De même dans mes vers, je ne suis point à l’aise,
J’ai des difficultés avec la diérèse…
NOVUS
Ne vous tracassez pas, ce n’est pas important.
VETUS
Comment ? Que dites-vous ? Pas important ? Pourtant,
Pour un décasyllabe, il est chose certaine
Que, l’un, en la faisant, trouvera la dizaine
Quand l’autre, l’ignorant, ne comptera que neuf !
NOVUS
Et moi, je dis foutaise !
VETUS
Ah ! voilà bien du neuf !
Les Anciens m’ont appris que sans la prosodie,
Notre écrit, d’un poème, est simple parodie.
Nos maîtres, à raison, vont tous nous rire au nez
Et, sans nulle pitié, nous serons condamnés ;
Par son rythme, le vers doit être une musique ;
Pour donner au récit son vrai sens poétique,
Il doit être à l’oreille un caressant velours ;
C’est pour cette raison qu’il nous faudra toujours
Éviter l’hiatus et bien choisir sa rime…
NOVUS
Arrêtez, s’il vous plaît, tout cela me déprime ;
« Faites plutôt ceci, mais pas cela » me pèse
Et la règle, à mon sens, n’est que de la foutaise !
Ce qui compte avant tout, c’est ce que l’auteur dit,
Quelle que soit le forme, elle aura mon crédit
Si l’objet présenté me paraît agréable,
Que ce soit un sonnet, une stance, une fable ;
Qu’importe s’il bafoue et la règle, et la loi,
Pourvu que le sujet soit, lui, de bon aloi.
VETUS
Mais alors, votre texte est ce qu’on nomme prose !
NOVUS
Nenni, mon cher ami, c’est bien tout autre chose.
Les lignes sont des vers, ni trop longs, ni trop courts,
Et le sujet n’est point de ces barbants discours
Qui se lisent souvent sous des plumes stériles.
Les poètes sont eux, des êtres fort habiles
Qui font naître une image, alignant quelques mots,
Et tirent des leçons, d’histoires d’animaux.
Commencez chaque vers par une majuscule,
(Qui, soit dit en passant, est aussi ridicule !)
Mettez le complément, s’il le faut, en avant,
Car agissant ainsi, vous aurez l’air savant,
Ajoutez à la fin du vers quelque assonance
Qui d’une rime aura certaine ressemblance ;
Vous obtiendrez ainsi des vers qui seront tels
Qu’on les vit autrefois aux chants des ménestrels.
Le tour sera joué car un sot, de lui-même,
Pourra voir d’un coup d’œil qu’il s’agit d’un poème.
VETUS
Ah ! là, vous m’étonnez ! Maître Molière un jour
a dit que « vos beaux yeux me font mourir d’amour »
est de loin préférable à toute autre tournure !
NOVUS
Point du tout, cher ami, c’est une enluminure !
Car enfin, « vos beaux yeux, d’amour, mourir me font »
Enrichit votre vers sans en changer le fond ;
On appelle cela « liberté des poètes » !
En écrivant ainsi, vous montrez que vous l’êtes !
VETUS
Quand Baudelaire écrit à propos du sonnet
Cette allégation : parce que la forme est
Contraignante, alors l’idée est plus intense,
Affirme à son ami, le Génie, en substance,
Comment justifier, monsieur, votre abandon ?
NOVUS
A l’avance, au Géant, j’en demande pardon,
Mais avant d’être un homme, il surtout artiste,
Tous sont un peu cabots et veulent sur la piste
Que le public les aime et, partant, les acclame,
Aussi, n’hésitent-ils à faire leur réclame !
VETUS
Ah ! comme vous allez ! Ma foi, c’est votre droit !
Et, pour vous démentir, je suis trop maladroit :
Aussi vais-je accepter d’admettre votre idée,
Choisir la notion que vous avez plaidée.
Donc, si je vous suis bien, autrefois les plus grands
En appliquant la règle, ont perdu bien du temps ;
Les « Contemplations » auraient pu, sans contraintes,
Avoir une autre forme, évitant ainsi maintes
Préoccupations. Monsieur Victor Hugo
Aurait pu sans dommage écrire tout de go :
Innocence pure et Vertu sainte
Vous êtes les deux sommets d'ici-bas
Où les deux palmes des deux combats
Croissent sans ombre et sans crainte.
La Palme du combat de l’Ignorance
Et Celle du combat de la Vérité
L'âme les voit, à travers sa transparence
Trembler dans leur double clarté.
L’Innocence et la Vertu sublime
Même l’œil mort des méchants
Voit dans l'azur ces deux cimes
L'une au levant et l'autre au couchant.
Elles guident les nefs qui sombrent
L'une est le phare et l'autre est le flambeau
L'une a le berceau dans son ombre
Dans celle de l'autre, c’est le tombeau.
Ah ! monsieur, c’est merveille ! Ainsi donc on supprime
Toute difficulté : l’hiatus et la rime
Pauvre et le ‘e’ muet, les syllabes en trop !
C’est le poème aisé, le poème in vitro !
Si vous voulez rester logique avec vous-même,
Vous devez accepter que le mot chrysanthème
S’écrive simplement, sans lettres inutiles,
Puisque vous rejetez les contraintes ‘futiles’.
Ainsi je pourrai donc tout orthographier
Sans complications ! Car différencier
Les règles d’orthographe et de la prosodie
Ferait assurément preuve de fantaisie !
Une règle inutile est, quel que soit le cas,
Un frein pour la pensée, un sujet de tracas.
Aussi, je me libère, et je suis votre ligne…
Non, monsieur, je ne peux, ce serait trop indigne,
Jamais je ne pourrai quitter cet univers
Qui permit à Hugo de nous offrir ces vers :
Pure Innocence! Vertu sainte!
O les deux sommets d'ici-bas!
Où croissent, sans ombre et sans crainte,
Les deux palmes des deux combats!
Palme du combat Ignorance!
Palme du combat Vérité!
L'âme, à travers sa transparence,
Voit trembler leur double clarté.
Innocence! Vertu! sublimes
Même pour l’œil mort du méchant!
On voit dans l'azur ces deux cimes,
L'une au levant, l'autre au couchant.
Elles guident la nef qui sombre;
L'une est phare, et l'autre est flambeau;
L'une a le berceau dans son ombre,
L'autre en son ombre a le tombeau.
Et si vous ne pouvez goûter la différence,
Je vais, en vous quittant, tirer ma révérence.
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Note : Vous aurez bien sûr reconnu l'extrait des Comtemplations de Victor Hugo, ainsi qu'une 'transformation' honteuse. Qu'il me pardonne !
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