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Vetus et Novus

le lundi 10 décembre 2012, à 13:03. Posté par Pierre


    Vetus et Novus

    VETUS

    Ah ! Monsieur, quand j’écris, parfois je me demande
    S’il faut le point virgule, ou si le point suffit
    Pour terminer ma phrase et mon angoisse est grande
    De commettre une erreur. J’en suis tout déconfit.
    De même dans mes vers, je ne suis point à l’aise,
    J’ai des difficultés avec la diérèse…

    NOVUS

    Ne vous tracassez pas, ce n’est pas important.

    VETUS

    Comment ? Que dites-vous ? Pas important ? Pourtant,
    Pour un décasyllabe, il est chose certaine
    Que, l’un, en la faisant, trouvera la dizaine
    Quand l’autre, l’ignorant, ne comptera que neuf !

    NOVUS

    Et moi, je dis foutaise !

    VETUS

    Ah ! voilà bien du neuf !
    Les Anciens m’ont appris que sans la prosodie,
    Notre écrit, d’un poème, est simple parodie.
    Nos maîtres, à raison, vont tous nous rire au nez
    Et, sans nulle pitié, nous serons condamnés ;
    Par son rythme, le vers doit être une musique ;
    Pour donner au récit son vrai sens poétique,
    Il doit être à l’oreille un caressant velours ;
    C’est pour cette raison qu’il nous faudra toujours
    Éviter l’hiatus et bien choisir sa rime…

    NOVUS

    Arrêtez, s’il vous plaît, tout cela me déprime ;
    « Faites plutôt ceci, mais pas cela » me pèse
    Et la règle, à mon sens, n’est que de la foutaise !
    Ce qui compte avant tout, c’est ce que l’auteur dit,
    Quelle que soit le forme, elle aura mon crédit
    Si l’objet présenté me paraît agréable,
    Que ce soit un sonnet, une stance, une fable ;
    Qu’importe s’il bafoue et la règle, et la loi,
    Pourvu que le sujet soit, lui, de bon aloi.

    VETUS

    Mais alors, votre texte est ce qu’on nomme prose !

    NOVUS

    Nenni, mon cher ami, c’est bien tout autre chose.
    Les lignes sont des vers, ni trop longs, ni trop courts,
    Et le sujet n’est point de ces barbants discours
    Qui se lisent souvent sous des plumes stériles.
    Les poètes sont eux, des êtres fort habiles
    Qui font naître une image, alignant quelques mots,
    Et tirent des leçons, d’histoires d’animaux.
    Commencez chaque vers par une majuscule,
    (Qui, soit dit en passant, est aussi ridicule !)
    Mettez le complément, s’il le faut, en avant,
    Car agissant ainsi, vous aurez l’air savant,
    Ajoutez à la fin du vers quelque assonance
    Qui d’une rime aura certaine ressemblance ;
    Vous obtiendrez ainsi des vers qui seront tels
    Qu’on les vit autrefois aux chants des ménestrels.
    Le tour sera joué car un sot, de lui-même,
    Pourra voir d’un coup d’œil qu’il s’agit d’un poème.

    VETUS

    Ah ! là, vous m’étonnez ! Maître Molière un jour
    a dit que « vos beaux yeux me font mourir d’amour »
    est de loin préférable à toute autre tournure !

    NOVUS

    Point du tout, cher ami, c’est une enluminure !
    Car enfin, « vos beaux yeux, d’amour, mourir me font »
    Enrichit votre vers sans en changer le fond ;
    On appelle cela « liberté des poètes » !
    En écrivant ainsi, vous montrez que vous l’êtes !

    VETUS

    Quand Baudelaire écrit à propos du sonnet
    Cette allégation : parce que la forme est
    Contraignante, alors l’idée est plus intense,
    Affirme à son ami, le Génie, en substance,
    Comment justifier, monsieur, votre abandon ?

    NOVUS

    A l’avance, au Géant, j’en demande pardon,
    Mais avant d’être un homme, il surtout artiste,
    Tous sont un peu cabots et veulent sur la piste
    Que le public les aime et, partant, les acclame,
    Aussi, n’hésitent-ils à faire leur réclame !

    VETUS

    Ah ! comme vous allez ! Ma foi, c’est votre droit !
    Et, pour vous démentir, je suis trop maladroit :
    Aussi vais-je accepter d’admettre votre idée,
    Choisir la notion que vous avez plaidée.
    Donc, si je vous suis bien, autrefois les plus grands
    En appliquant la règle, ont perdu bien du temps ;
    Les « Contemplations » auraient pu, sans contraintes,
    Avoir une autre forme, évitant ainsi maintes
    Préoccupations. Monsieur Victor Hugo
    Aurait pu sans dommage écrire tout de go :

    Innocence pure et Vertu sainte
    Vous êtes les deux sommets d'ici-bas
    Où les deux palmes des deux combats
    Croissent sans ombre et sans crainte.

    La Palme du combat de l’Ignorance
    Et Celle du combat de la Vérité
    L'âme les voit, à travers sa transparence
    Trembler dans leur double clarté.

    L’Innocence et la Vertu sublime
    Même l’œil mort des méchants
    Voit dans l'azur ces deux cimes
    L'une au levant et l'autre au couchant.

    Elles guident les nefs qui sombrent
    L'une est le phare et l'autre est le flambeau
    L'une a le berceau dans son ombre
    Dans celle de l'autre, c’est le tombeau.


    Ah ! monsieur, c’est merveille ! Ainsi donc on supprime
    Toute difficulté : l’hiatus et la rime
    Pauvre et le ‘e’ muet, les syllabes en trop !
    C’est le poème aisé, le poème in vitro !
    Si vous voulez rester logique avec vous-même,
    Vous devez accepter que le mot chrysanthème
    S’écrive simplement, sans lettres inutiles,
    Puisque vous rejetez les contraintes ‘futiles’.
    Ainsi je pourrai donc tout orthographier
    Sans complications ! Car différencier
    Les règles d’orthographe et de la prosodie
    Ferait assurément preuve de fantaisie !
    Une règle inutile est, quel que soit le cas,
    Un frein pour la pensée, un sujet de tracas.
    Aussi, je me libère, et je suis votre ligne…
    Non, monsieur, je ne peux, ce serait trop indigne,
    Jamais je ne pourrai quitter cet univers
    Qui permit à Hugo de nous offrir ces vers :

    Pure Innocence! Vertu sainte!
    O les deux sommets d'ici-bas!
    Où croissent, sans ombre et sans crainte,
    Les deux palmes des deux combats!

    Palme du combat Ignorance!
    Palme du combat Vérité!
    L'âme, à travers sa transparence,
    Voit trembler leur double clarté.

    Innocence! Vertu! sublimes
    Même pour l’œil mort du méchant!
    On voit dans l'azur ces deux cimes,
    L'une au levant, l'autre au couchant.

    Elles guident la nef qui sombre;
    L'une est phare, et l'autre est flambeau;
    L'une a le berceau dans son ombre,
    L'autre en son ombre a le tombeau.


    Et si vous ne pouvez goûter la différence,
    Je vais, en vous quittant, tirer ma révérence.

    ----------------------

    Note : Vous aurez bien sûr reconnu l'extrait des Comtemplations de Victor Hugo, ainsi qu'une 'transformation' honteuse. Qu'il me pardonne !

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commentaires ( 3 ) (Ajouter un commentaire)
Philip de Berg (JARDIN DE LUNE) le mardi 11 décembre 2012, à 07:23
Tiens, c'est drôle ! Hier soir, je venais de ressortir de ma bibliothèque les Comtemplations (ainsi que "Les quatre vents de l'Esprit").
Ah, j'aime bien ton exercice de style et qui plus est, dialogué. Merci aussi de nommer Hugo "le Géant". Il n'y a en effet pas d'autre mot qui convienne le mieux.
Ton écrit - sous son humour réaliste cependant - tombe fort à propos, car je suis en train de lire un ouvrage assez pointu sur la "Structure du langage poétique" (de Jean Cohen). Il y révèle l'extraordinaire complexité du genre et démontre que, même pour nos "géants"? c'était loin d'être une partie de plaisir. Alors pour nous, tu t'imagines !!! On y lit des choses comme : "il faut reconnaître que le langage poétique se présente comme une violation systématique des lois du langage ordinaire, comme si le poète avait pour seul but de brouiller l'intelligibilité du message". Ah la poésie, aux multiples facettes et aux pires exigences pourtant.
Tu connais peut-être cette anecdote de Paul Valéry qui un jour fulminait sur un poème de Baudelaire, lui reprochant d'avoir "enterré sa servante au grand coeur" sous une "humble pelouse" pour rimer avec "jalouse", préférant ainsi (dixit Valéry) "la rime à la Raison" ! Combien de fois cela nous est-il arrivé d'être tributaire de la rime, nous autres amateurs. Moi, tu dois le voir en ce moment, pour privilégier l'ensemble mot/idée sur toute chose, je triche avec la diérèse. Mais heureusement qu'à travers Novus, tu mentionnes quand même la liberté du poète. C'est ce qui compte le plus. Merci de ce petit régal Armand. Amitiés. Philip.

Philip de Berg (JARDIN DE LUNE) le mardi 11 décembre 2012, à 07:27
Euh, excuse moi : je voulais dire : "merci PIERRE", j'ai confondu, maintenant que nous avons depuis quelque temps un de tes compatriotes belges en la personne d'Armand (Pôle Verlaine). A bientôt....PIERRE ! Philip.

nemo le mardi 18 décembre 2012, à 18:11
Pas de problème, Philip... entre compatriotes !
Oui, c'est l'éternelle discussion entre Anciens et Modernes.
Mais l'essentiel n'est-il pas que chacun acceptee la liberté de l'autre ?
Et cela ne se limite pas à la poésie, bien entendu.
Amicalement, Philippe.
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