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Le Rat et l'Ecureuil (fable)

le jeudi 28 mars 2013, à 18:23. Posté par Pierre


    « Travaillez, prenez de la peine
    C’est le fonds qui manque le moins »,
    Conseillait autrefois monsieur de La Fontaine.
    Certes… mais néanmoins,
    Cet excellent avis que ce sage dispense,
    Peut s’avérer parfois plus mauvais qu’on le pense ;
    Et pour vous en convaincre, il suffit d’écouter
    Le petit fabliau que je vais vous conter.

    Un Écureuil avait, à force de courage,
    Entassé son épargne au fond d’un arbre creux :
    Il était si heureux
    D’avoir dans son bagage
    Un gland, une noisette ;
    C’était là sa cassette !
    Mais un jour, un gros Rat, banquier de son état,
    Vint voir notre économe et lui tint ce langage :
    - « Vous avez un trésor, j’en ai fait le constat ;
    En me le confiant, vous vous montreriez sage.
    Grâce à votre labeur, noble dame fortune
    A su vous accorder beaucoup plus qu’une thune ;
    Je peux, en peu de temps, vous doubler votre avoir,
    Je vous le garantis, sans courir aucun risque ;
    Cela vous permettra de prendre votre bisque *
    Grâce aux émoluments qui, sur vous, vont pleuvoir.
    Tout vous sera permis et par votre richesse
    Vous pourrez acheter un titre de noblesse. »
    L’écureuil fut conquis :
    Faisant alors ses comptes,
    Il se voit déjà comte,
    Et pourquoi pas marquis ?
    L’affaire fut conclue et le fesse-mathieu
    Emmena son butin dans un tout autre lieu.
    Mais lorsque vint le temps de lui rendre sa donne,
    Le Rat tint au Fouquet un tout autre discours :
    - « Voyez l’inflation, regardez donc les cours !
    Hélas, la conjoncture est fort loin d’être bonne ;
    Un mal sourd et sournois atteint notre forêt
    Et, dès lors, vous n’aurez qu’un bien faible intérêt ! »
    L’Écureuil abattu par l’affreuse nouvelle,
    Demande à l’usurier d’exposer ses raisons.
    « Malgré tous les efforts que, pour vous, nous faisons,
    Malgré que nos savants se creusent la cervelle,
    Nous ne comprenons pas le comment, le pourquoi,
    Tout le monde est, dès lors, forcé de rester coi. »
    - « Comment est-ce possible ?
    Est-ce donc si terrible ?
    Me voilà donc ruiné !
    Je suis assassiné ! »
    - « Bientôt Jeannot Lapin n’aura plus de carottes,
    Quand septembre viendra, les pauvres vendangeurs
    N’auront plus de raisins à mettre dans leurs hottes,
    Pour apaiser nos maux, nous n’aurons que nos pleurs. »
    - « Mais c’est donc la disette,
    Si je vous comprends bien !
    Plus la moindre noisette…
    Il ne me reste rien !
    Ô rage ! ô désespoir ! ô vaine économie !
    N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? **
    N’était-ce pas à vous de veiller justement
    Pour que pareil malheur ne cause tel tourment ? »
    - « De cette récession, je ne suis point coupable
    Et vous ne pouvez pas m’en rendre responsable !
    Pour sauver vos avoirs, j’ai fait ce que j’ai pu
    Et ce n’est pas mon fait si tout est corrompu.
    Croyez-vous être seul à subir cette crise ?
    Ne voyez-vous donc pas que le monde agonise ? »
    Ainsi parlait le Rat, compère gros et gras,
    A l’Écureuil spolié par quelques scélérats.

    Autrefois la fourmi sermonnait la cigale,
    Elle lui reprochait de chanter tout l’été ;
    Mais les temps ont changé car du trésor prêté,
    Le Rat garde l’amande et ne rend que l’écale.***

    _______________
    * On dit aussi, qu'un homme prend sa bisque, quand il quitte son travail ordinaire pour se promener, pour se divertir, et sur tout quand il le fait rarement.» Furetière, Dict.figure dans : Dict. univ. de Trévoux, 1704 ; Boiste, 1819 ; Landais, 1834 ; etc.
    ** l’écureuil avait un vague souvenir de Corneille.
    *** coque dure extérieure d'une noisette.

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commentaires ( 5 ) (Ajouter un commentaire)
didou le jeudi 28 mars 2013, à 20:13
Bonsoir, superbement écrit, une fable de cette fontaine de jouvance, tout est dit, je dirais même que mes noisettes sont séchés par l'humidité d'un coffre percé, troué plus d'éconimie en mon ministère , quel mystère qui la fable veut dire là, belle compostion vraiment, je suis conquis et pas marquis, merci pour ce prodigieux poème dont la noisette de beurre fond à la vue de mon oeil , ce n'est pas un leurre..
un seul mot BRAVO
amitié didou

domidom le vendredi 29 mars 2013, à 17:04
Une fable, ou plutôt une triste vérité de notre vie actuelle, clairement exposée avec ces quelques vers, le gros, le riche, le scélérat, qui par ses promesses et ses mensonges nous rongent un peu plus chaque jour, que tout cela est bien exprimé, un grand bravo mon ami, comme dit un proverbe de mon pays, (travaillez, prenez de la peine, c'est les fonds qui manquent toujours), et oui, nous en sommes là, plus de noisette dans le garde manger, plus de sous dans le porte-monnaie.....
A bientôt....
Une merveille ce poème....
Amitiés, Domie...

nemo le lundi 08 avril 2013, à 21:46
Merci à vous.
En général, je n'écris que des formes poétiques anciennes, mais il arrive parfois que les événements me fassent sortir de mon rêve.
----
http://www.mespoemes.net/nemo

Rosaly le lundi 16 février 2015, à 02:44
Bonjour Pierre,
Vous avez été si bien commenté par Didou et Domi que je n'ajouterai rien d'autre qu'un immense BRAVO! en écho
Amicalement,
Rosaly

Rosaly le lundi 16 février 2015, à 02:46
Bonjour Pierre,
Vous avez été si bien commenté par Didou et Domi que je n'ajouterai rien d'autre qu'un immense BRAVO! en écho
Amicalement,
Rosaly

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