|
…..En eau profonde Ô ma Mémoire, remous et tourbillons, gouffres, vagues,
Spirales, algues des souvenirs en coulées ondoyantes de vert, roulements de
Galets, effroi des fonds obscurs, des récits de Jadis, les deux jeunes bergers
Noyés et enlacés, les cris, les aboiements, le choc des roues du char et les
Corps remontés, l’été splendide et le jour finissant, la douleur animale, les
Mères, les hurlements répercutés….En eau profonde Ô ma Mémoire, les
Souvenirs coulent et tournent, s’enfoncent et remontent, brindilles, écume,
La vipère au jardin entrevue, les murs disjoints, les frênes, l’arceau luisant
Des buis, le Battement, toute Jubilation, toute Mélancolie…..
Le Temps fait rage, il est toujours plus tard, accorde et désaccorde, nous
Ne serons sans faute ni sans mal, un Temps nous rassembla, un Temps
Déchirera, communes inquiétudes, un éternel Oubli, Béance, Fermeture,
Qui donc à reconnaître puisque déjà lointain, de brumes, décomposé, de
Taches, inaccessible, à demi-effacé? Qui donc puisque déjà Personne et
Quoi, ni l’Intact ni le Pur, Choses en Déshérence, Azur contaminé, un
Éternel Veuvage? Lourdes tentures rouges du Penser, pétales opaques des
Fleurs du Doute, vénéneuse Beauté des mousses rudérales, Ô lèpre des
Lichens, tout miroir ternira, le givre matinal ronge la vitre et la limpidité
Blessée, tout Visage…..En eau profonde et trouble Ô ma Mémoire!…..
Effroi des gouffres, Béance et Fermeture ne quittent pas nos rêves ni nos
Veilles, toute Jubilation, toute Mélancolie, Effroi les nombreuses Merveilles,
L’Être-à-la Mort, Effroi la sublime Beauté, fugitive Splendeur entrevue
Dans les Œuvres, Formes inertes, Formes sanguinolentes, toute Chair vive
Périssable, Signe, Corps et Tombeau, le Mal de l’Homme à l’Homme, la
Douleur du Penser et la peine de Vivre, Haine d’Autrui, de Soi, du Monde,
Lancinante acédie, languissement du Temps présent, ils ne se lèvent pas les
Vents ni les Orages désirés et le Bonheur n’a pas fleuri, puissant et doux,
Jusqu’aux extrémités de la Terre ni chant de l’Aube retenti en arpèges de
Joie, Entente souveraine, Formes d’Exubérance….
En eau profonde Ô ma Mémoire, fonds de roc et de vase, il me souvient
Pourtant l’éclat doré du ventre des barbeaux, le sable qui scintille, les
Sources délicieuses au délice des Soifs, les jours enluminés d’enfance!
Formes paradoxales! La barque pourrissante aux lattes désunies, le crâne
De mouton aux orbites béantes parmi les herbes tendres et les dévorations
Crissantes des insectes et l’agonie des truites vives! Ô Formes d’amertume,
Extase, meurtrissure, il n’est donc de Réel qu’azur souillé et de refuge
Qu’en éternel Sommeil? Ils tournent en ma mémoire les corps noyés que
Je n’ai pas connus au gouffre que je sais! En visions suraiguës, en langue de
Douleur, j’implore en vain, pour tous, la douceur de la Chance , le moindre
Mal et la paix du Partir…..En eau profonde et trouble Ô ma Mémoire!…..
|