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Chère Kariane,
J’ai essayé de faire comprendre aux autres personnes du site que pour moi (et pour toi……et sans doute pour beaucoup d’autres) la poésie passe par l’expression émotionnelle avant toute chose. Bien sûr, il est évident qu’en prenant du temps je pourrais tout à fait écrire du classique vrai de vrai. Toutes les règles à portée de la main, il me suffirait de valider chaque vers, chaque rime, chaque césure, pour voir si les règles de la prosodie sont respectées et si ce n’était pas le cas, de recommencer.
Mais l’explication de ma perception de la poésie est toute autre.
La voici :
« Comme tu l’as compris Loïc, mon Serment de Bilitis est ce que l’on peut appeler «un travail d’ambiance sans message ». Pour l’amour de la musique des mots. Mais, énervé, tant qu’à faire, j’ai forcé le trait, très conscient quand même.
Et puis, il y a eu le moment où, dans mes deux derniers coms (dont le dernier) j’ai volontairement voulu exprimer avec quelS regard(S) l’on se devait de ressentir la poésie en général.
Ce qui est embêtant, c’est que, compte tenu de la diversité des gens sur le site, il est évident qu’une bonne partie n’est pas prête ou ne peut ou n’est pas intéressée par des débats (parfois limite « universitaires ») sur la poésie, où la littérature ou l’Art.
A propos du poète ALTO : hélas, je ne l’ai pas connu. Mais je le respecte.
Je suis allé relire quelques-uns de ses poèmes.
Alors, il y a quelque chose d’amusant. En quoi ?
En fait, je pourrais dire « Je suis plus classique que lui ! ». Là encore, le débat serait intéressant :
Quel est le sens que, moi, je donne au mot classique ? Eh bien tout simplement, alors que le monde, les choses bougent, que le langage évolue, en matière de poésie, eh bien moi, peut être A TORT, je me suis figé dans le temps passé. C’est peut être MOI le vieux dinosaure, mais j’ai choisi de l’être.
Exemple, nombre de bons poètes du site écrivent sur des sujets somme tout assez « contemporains ».
Prenons Monsieur ALTO : surprise ! Je suis allé lire, par exemple, « Opinions », «Maths et Maths! Hic ! » ou encore, tiens, « Un petit noir ».
Ah, « Un petit noir » ! Extraits :
« Luxe dominical : quelques crevettes roses,
Au thorax dénudé du corselet corail,
Donnent à mon menu qu'un muscadet arrose,
La saveur du grand large et le piquant détail ».
Ou plus loin :
« J'ai répondu : « Banco » ! (l'offre est quotidienne),
Avoué mon présage illico confirmé !
Fourni mon "eau bénita..."un peu moins que païenne:
Sous l'auvent, dégusté, le café parfumé ! »
Comme beaucoup, il pensait et admettait que la poésie – AVEC DES FORMES ou sans formes – n’était qu’un véhicule pour parler du monde, du temps qui s’écoule.
Et c’est là où je remarque que d’autres de nos ami(es) qui savent écrire, il n’y a aucun doute, font de même que faisait Alto (sans la forme classique), comme NEMO ou ARMAND (Pôle Verlaine). Ils parlent de tout, dans leurs poèmes. Pourtant, l’un était prof, l’autre a apparemment fait du théâtre.
Et moi ? Moi ? Il est évident QU’EN PRINCIPE, je ne parlerai jamais de « crevettes roses », de « café », je n’écrirai jamais « Banco ! ». A part mon poème « contemporain » sur le Tatarstan (mais qui était de la déconne), j’évoque plutôt « les cimaises défuntes », les palais vénitiens, les « ors compatissants », Cythere, les « Rhapsodies vespérales », le « Faubourg de la Fosse aux Ours » …… rien que du…… « classique » !!! Oui mais du classique DANS LE THEME. Car c’est le « cadrage » du thème qui permet d’encenser la BEAUTE et la poésie appartient au domaine du Beau (c’est moi qui le dit).
Et c’est là où j’ai brusquement compris que Domie, avec tous les efforts que ALTO a exigé d’elle ne voit aujourd’hui la perfection poétique que dans LA FORME . Mais elle ne nie aucunement la beauté du verbe.
Et je repense soudain à un poème de Domie écrit vers le mois d’avril, « REMORD » qui décrit un accident de la circulation mortel. Ce n’est pas mal écrit (puisque c’est en classique), mais je me suis dit « la poésie ce n’est pas fait pour parler de ça…..la poésie c’est la Beauté, du verbe, des sentiments, c’est le velours de l’âme, etc….etc…. Et je me conforte, en me disant que je pense être un peu dans le vrai, sauf que je ne suis ni buté, ni intolérant. Mais bien sûr que Domie était contente d’elle en écrivant « REMORD ».
Alors je continuerai à écrire mes poèmes dans ce style qui est le mien, avec cette corrélation : esthétisme du verbe/esthétisme du thème.
Kariane a été choquée du com’ de Domie me disant « ….tu me déçois, tu « bâcles » tes écrits ». Oui, vu à partir des critères de Domie, Domie est déçue de voir que je semble bâcler ma poésie, alors que, comme tu le dis, elle n’a pas complètement saisi que le classique ne m’intéresse pas, parce que ma conception de la poésie c’est essentiellement ce double esthétisme indissociable verbe/thème comme je viens de le dire. En d’autres termes, je pourrais également dire du poème que si on le considère comme un objet, le VRAI poème est celui qui concilie l’objet, l’image et sa fonction.
JE N’AIME PAS DU TOUT ce qu’écrivait Alto. Aucun mépris pour l’homme. Mais je ne vois pas ce que lui trouvaient ses admirateurs, car bon nombre de ses poèmes n’appelle pas ce bouleversement émotionnel que doit procurer la poésie. (Et toi, Kariane, sans te flatter, avec le fait que tes jeunes années ne te donnent pas encore - mais ça viendra vite – toute la force d’une maturité poétique, tu m’apportes ce bouleversement émotionnel).
Mais autre chose : comme j’ai la chance d’avoir en mémoire pas mal de poème et qu’à l’unanimité mon entourage me dis souvent que j’ai des qualités de diction et d’interprétation très théâtrales, dans tous les registres, eh bien je peux te dire qu’un poème peut se charger en émotion en fonction de la manière dont on le récite (même silencieusement, dans sa tête). Pourquoi ? Parce que tu comprendras que tout classique qu’il soit, le poème a un rythme intrinsèque indépendant de sa prosodie de surface, et c’est ce rythme qui procure l’émotion.
Ainsi, dans ces vers du Bateau Ivre : « J’étais insoucieux de tous les équipages/Porteurs de blés flamands ou de cotons anglais ».
Leur déclamation donne tout autre chose : je vais essayer de le traduire avec de la ponctuation et des indications :
« J’étais………(pause d’une seconde, ton légèrement désabusé, le « étais » traîne…..) inSOUcieux (accent tonique bien marqué sur « sou ») de tous les équipages __porteurs de blés….. Le ___ marque ce « temps suspendu » qui soudain va reprendre son souffle dans la syllabe qui va suivre : c’est ce qu’en musique on appelle une « syncope ». Définition de la syncope : « note attaquée sur un temps faible — ou sur une partie faible d'un temps — et prolongée sur le temps suivant ». Dans quel but ? « La syncope — tout comme le contretemps — est perçue par l'auditeur comme un déplacement de l'accent attendu. Elle peut être considérée comme un élément rythmique en conflit avec la mesure ». Mais, que nous disent les traités d’harmonie classique ? Réponse : « Cet effet est contraire aux lois esthétiques de l'harmonie classique ». Tiens, tiens !!! Classique, vous avez dit classique ?
Excuse cet exemple, mais là, tu auras bien entendu vu (ou plutôt entendu) qu’il y aura une grande différence entre déclamer ces deux vers, l’un à ma manière, l’autre d’un ton neutre en faisant simplement attention me bien montrer la césure au 6ème pied.
Idem, pour ce vers qui peut être, au choix, chargé d’émotion…. ou de rien du tout, dans le « Clair de Lune » de Verlaine : « Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur et leur chanson se mêle au clair de lune……au calme clair de lune triste et beau ». On peut massacrer ce poème en ne lui donnant pas toute l’émotionalité qu’il requiert. Analyse de cette partie du poème sur « bacdefrançais.net » :
Extraits :
2e strophe : l'accentuation de la mélancolie
1) L'approfondissement de l'ambiguïté
Personnages toujours au premier plan.
Le mouvement se ralentit, on ne voit plus les personnages danser, mais seulement chanter.
Un vers charnière : "Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur" :
résumé des vers précédents et charnière qui amorce ceux qui vont suivre
"leur chanson se mêle au clair de lune", tristesse des personnages, correspondance horizontale entre l'auditif et le visuel (ou synesthésie).
Quant à l’isométrie qu’évoque NEMO, tu vois donc que si elle est présente dans le vers classique, eh bien pour entraîner le lecteur (qui est aussi un auditeur) dans l’ambiance nécessaire, je n’hésiterai pas à en créer la rupture.
J’arrête là les exemples.
Il ne me viendrait pas un instant de faire entrer dans la tête de Domie ce genre d’analyse littéraire. Car ce n’est pas ce qu’elle attend de la poésie (elle a bien tort, elle en serait enchantée), et pour elle c’est une grande fierté de pouvoir et savoir aujourd’hui écrire comme Alto lui a appris.
Et puis, franchement, j’ai conscience que mespoemes.net n’est, heureusement, pas réservé à des gens ayant fait des études de lettres. En cela, Domie n’est nullement blâmable. Et toi non plus.
Gros bisous. Philip.
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