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Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs

le mercredi 13 juillet 2005, à 04:14. Posté par Arthur Rimbaud


    I

    Ainsi, toujours, vers l’azur noir
    Où tremble la mer des topazes,
    Fonctionneront dans ton soir
    Les Lys, ces clystères d’extases !

    À notre époque de sagous,
    Quand les plantes sont travailleuses,
    Le Lys boira les bleus dégoûts
    Dans tes proses religieuses !

    - Le lys de Monsieur de Kerdrel,
    Le sonnet de mil huit cent trente,
    Le Lys qu’on donne au Ménestrel
    Avec l’œillet et l’amarante !

    Des lys ! Des lys ! On n’en voit pas !
    Et dans ton Vers, tel que les manches
    Des Pécheresses aux doux pas,
    Toujours frissonnent ces fleurs blanches !

    Toujours, Cher, quand tu prends un bain,
    Ta chemise aux aisselles blondes
    Se gonfle aux brises du matin
    Sur les myosotis immondes !

    L’amour ne passe à tes octrois
    Que les Lilas, - ô balançoires !
    Et les Violettes des Bois,
    Crachats sucrés des Nymphes noires !…

    II

    Ô Poètes, quand vous auriez
    Les Roses, les Roses soufflées,
    Rouges sur tiges de lauriers,
    Et de mille octaves enflées !

    Quand BANVILLE en ferait neiger,
    Sanguinolentes, tournoyantes,
    Pochant l’œil fou de l’étranger
    Aux lectures mal bienveillantes !

    De vos forêts et de vos prés,
    Ô très paisibles photographes !
    La flore est diverse à peu près
    Comme des bouchons de carafes !
    Toujours les végétaux Français,
    Hargneux, phtisiques, ridicules,
    Où le ventre des chiens bassets
    Navigue en paix, aux crépuscules ;

    Toujours, après d’affreux dessins
    De Lotus bleus ou d’Hélianthes,
    Estampes roses, sujets saints
    Pour de jeunes communiantes !

    L’Ode Açoka cadre avec la
    Strophe en fenêtre de lorette ;
    Et de lourds papillons d’éclat
    Fientent sur la Pâquerette.

    Vieilles verdures, vieux galons !
    Ô croquignoles végétales !
    Fleurs fantasques des vieux Salons !
    - Aux hannetons, pas aux crotales,

    Ces poupards végétaux en pleurs
    Que Grandville eût mis aux lisières,
    Et qu’allaitèrent de couleurs
    De méchants astres à visières !

    Oui, vos bavures de pipeaux
    Font de précieuses glucoses !
    - Tas d’œufs frits dans de vieux chapeaux,
    Lys, Açoka, Lilas et Roses !…

    III

    Ô blanc Chasseur, qui court sans bas
    À travers le Pâtis panique,
    Ne peux-tu pas, ne dois-tu pas
    Connaître un peu ta botanique ?

    Tu ferais succéder, je crains,
    Aux Grillons roux les Cantharides,
    L’or des Rios au bleu des Rhins, -
    Bref, aux Norwèges les Florides :

    Mais, Cher, l’Art n’est plus, maintenant,
    - C’est la vérité, - de permettre
    À l’Eucalyptus étonnant
    Des constrictors d’un hexamètre ;

    Là !… Comme si les Acajous
    Ne servaient, même en nos Guyanes,
    Qu’aux cascades des sapajous,
    Au lourd délire des lianes !
    - En somme, une Fleur, Romarin
    Ou Lys, vive ou morte, vaut-elle
    Un excrément d’oiseau marin ?
    Vaut-elle un seul pleur de chandelle ?

    - Et j’ai dit ce que je voulais !
    Toi, même assis là-bas, dans une
    Cabane de bambous, - volets
    Clos, tentures de perse brune,-

    Tu torcherais des floraisons
    Dignes d’Oises extravagantes !…
    - Poète ! Ce sont des raisons
    Non moins risibles qu’arrogantes !…

    IV

    Dis, non les pampas printaniers
    Noirs d’épouvantables révoltes,
    Mais les tabacs, les cotonniers !
    Dis les exotiques récoltes !

    Dis, front blanc que Phébus tanna,
    De combien de dollars se rente
    Pedro Velasquez, Habana ;
    Incague la mer de Sorrente

    Où vont les cygnes par milliers ;
    Que tes strophes soient des réclames
    Pour l’abatis des mangliers
    Fouillés des hydres et des lames !

    Ton quatrain plonge aux bois sanglants
    Et revient proposer aux hommes
    Divers sujets de sucres blancs,
    De pectoraires et de gommes !

    Sachons par Toi si les blondeurs
    Des Pics neigeux, vers les Tropiques,
    Sont ou des insectes pondeurs
    Ou des lichens microscopiques !

    Trouve, ô Chasseur, nous le voulons,
    Quelques garances parfumées
    Que la Nature en pantalons
    Fasse éclore ! – pour nos Armées !

    Trouve, aux abords du Bois qui dort,
    Les fleurs, pareilles à des mufles,
    D’où bavent des pommades d’or
    Sur les cheveux sombres des Buffles !
    Trouve, aux prés fous, où sur le Bleu
    Tremble l’argent des pubescences,
    Des calices pleins d’œufs de feu
    Qui cuisent parmi les essences !

    Trouve des chardons cotonneux
    Dont dix ânes aux yeux de braises
    Travaillent à filer les nœuds !
    Trouve des Fleurs qui soient des chaises !

    Oui, trouve au cœur des noirs filons
    Des fleurs presque pierres, - fameuses ! –
    Qui vers leurs durs ovaires blonds
    Aient des amygdales gemmeuses !

    Sers-nous, ô Farceur, tu le peux,
    Sur un plat de vermeil splendide
    Des ragoûts de Lys sirupeux
    Mordant nos cuillers Alfénide !

    V

    Quelqu’un dira le grand Amour,
    Voleur des sombres Indulgences :
    Mais ni Renan, ni le chat Murr
    N’ont vu les bleus Thyrses immenses !

    Toi, fais jouer dans nos torpeurs,
    Par les parfums les hystéries ;
    Exalte-nous vers des candeurs
    Plus candides que les Maries…

    Commerçant ! colon ! médium !
    Ta rime sourdra, rose ou blanche,
    Comme un rayon de sodium,
    Comme un caoutchouc qui s’épanche !

    De tes noirs Poèmes, - Jongleur !
    Blancs, verts, et rouges dioptriques,
    Que s’évadent d’étranges fleurs
    Et des papillons électriques !

    Voilà ! c’est le Siècle d’enfer !
    Et les poteaux télégraphiques
    Vont orner, - lyre aux chants de fer,
    Tes omoplates magnifiques !

    Surtout, rime une version
    Sur le mal des pommes de terre !
    - Et, pour la composition
    De poèmes pleins de mystère
    Qu’on doive lire de Tréguier
    À Paramaribo, rachète
    Des Tomes de Monsieur Figuier,
    - Illustrés ! – chez Monsieur Hachette !

    Alcide Bava
    14 juillet 1871

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