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L'adieu d'Antiochus à Bérénice

le lundi 12 décembre 2005, à 21:49. Posté par Jean Racine


    Antiochus

    Je me suis tu cinq ans,
    madame, et vais encor me taire plus lontemps.
    De mon heureux rival j'accompagnai les armes;
    j'espérai de verser mon sang après mes larmes,
    ou qu'au moins, jusqu'à vous porté par mille exploits,
    mon nom pourroit parler, au défaut de ma voix.
    Le ciel sembla promettre une fin à ma peine:
    vous pleurâtes ma mort, hélas! Trop peu certaine.
    Inutiles périls! Quelle étoit mon erreur!
    La valeur de Titus surpassoit ma fureur.
    Il faut qu'à sa vertu mon estime réponde :
    quoique attendu, madame, à l'empire du monde,
    chéri de l'univers, enfin aimé de vous,
    il sembloit à lui seul appeler tous les coups,
    tandis que sans espoir, haï, lassé de vivre,
    son malheureux rival ne sembloit que le suivre.
    Je vois que votre cœur m'applaudit en secret;
    je vois que l'on m'écoute avec moins de regret,
    et que trop attentive à ce récit funeste,
    en faveur de Titus vous pardonnez le reste.
    Enfin, après un siége aussi cruel que lent,
    il dompta les mutins, reste pâle et sanglant
    des flammes, de la faim, des fureurs intestines,
    et laissa leurs remparts cachés sous leurs ruines.
    Rome vous vit, madame, arriver avec lui.
    Dans l'orient désert quel devint mon ennui!
    Je demeurai longtemps errant dans Césarée,
    lieux charmants où mon cœur vous avoit adorée.
    Je vous redemandois à vos tristes états;
    je cherchois en pleurant les traces de vos pas.
    Mais enfin succombant à ma mélancolie,
    mon désespoir tourna mes pas vers l' Italie.
    Le sort m'y réservoit le dernier de ses coups.
    Titus en m' embrassant m'amena devant vous.
    Un voile d'amitié vous trompa l'un et l' autre,
    et mon amour devint le confident du vôtre.
    Mais toujours quelque espoir flattoit mes déplaisirs:
    Rome, Vespasien traversoient vos soupirs ;
    après tant de combats Titus cédoit peut-être.
    Vespasien est mort, et Titus est le maître.
    Que ne fuyois-je alors? J'ai voulu quelques jours
    de son nouvel empire examiner le cours.
    Mon sort est accompli. Votre gloire s'apprête.
    Assez d'autres sans moi, témoins de cette fête,
    à vos heureux transports viendront joindre les leurs;
    pour moi, qui ne pourrois y mêler que des pleurs,
    d'un inutile amour trop constante victime,
    heureux dans mes malheurs d'en avoir pu sans crime
    conter toute l'histoire aux yeux qui les ont faits,
    je pars, plus amoureux que je ne fus jamais.

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