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Une fois passée la peur… ( Gao Xingjian )

le jeudi 22 décembre 2005, à 11:08. Posté par Michel (Signes de Vie)


    Une fois passée la peur…



    Une fois passée la première peur de la mort, une fois dissipée ton angoisse et calmée ton agitation, tu restes dans une sorte d’hébétude. Perdu dans la forêt vierge, tu erres sous des arbres morts, dénudés, prêts à tomber. Tu tournes longtemps autour de ce trident étrange qui semble te désigner le ciel sombre, n’osant pas t’éloigner de cet unique point de repère, dernier signal dont tu te souviens.
    Mais tu ne veux pas rester échoué sur ce trident comme un poisson hors de l’eau ; mieux vaut abandonner les dernières attaches qui te relient au monde plutôt que t’acharner à rassembler tes souvenirs. Tu peux te perdre davantage, mais tu veux conserver une dernière chance de survie. C’est parfaitement compréhensible.
    A l’orée de la forêt, tu arrives au bord d’un ravin et tu te trouves devant un nouveau dilemme : soit retourner sur tes pas dans la forêt profonde, soit plonger dans le ravin.
    Sur l’ubac de la montagne, s’étale un pâturage parsemé de taches foncées, dessinées par l’ombre des arbres. Ca et là se détachent des rochers dénudés sombres et escarpés. Tu ne sais pas pourquoi tu te sens attiré par le filet d’eau qui jaillit au fond du ravin, mais tu ne réfléchis plus et dévales la pente à grandes enjambées d’abord, puis en courant.
    Tu es en train d’abandonner ce monde rempli de tracasseries. Même s’il garde encore un peu de chaleur, tes souvenirs lointains t’entravent toujours. Tu pousses un hurlement instinctif et tu t’élances vers le fleuve infernal de l’Oubli. Tu hurles, tu cours, un rugissement de joie bestiale jaillit de tes poumons. En venant au monde, tu as poussé un grand cri, sans aucune entrave, mais plus tard tu as été jugulé par toute sortes de règles, de rites et de principes d’éducation. Tu as enfin le bonheur de crier librement. Curieusement, tu n’entends pas ta voix. Les bras écartés, hurlant, haletant, ahanant, tu cours, sans percevoir aucun son.
    Tu distingues toujours la source impétueuse sans savoir d’où elle vient ni où elle va. Tu as l’impression de flotter dans l’air, de te fondre dans le brouillard, tu ne pèses plus rien, tu éprouves un détachement comme tu n’en as jamais connu. Pourtant, au fond de toi, persiste une peur diffuse, sans cause apparente, peut-être de la tristesse.
    Tu as l’impression de planer, de te fendre en deux, de perdre forme humaine pour te fondre dans le paysage ; parfaitement serein, flottant au milieu du profond ravin, tu écartes sans cesse de ton chemin les branches qui se referment derrière toi. Dévaler tout droit la montagne est épuisant. Tu as besoin de te calmer.
    Harassé, tu t’arrêtes pour reprendre ton souffle. Tu entends le murmure de la rivière. Tu en es proche, car tu entends couler son eau claire. Des gouttes en jaillissent, scintillantes comme du mercure. La rivière se tait ; tu ne perçois plus que le crissement des innombrables petits cailloux qu’elle remue. Jamais tu n’as entendu aussi distinctement le son d’un cours d’eau. Plus tu l’écoutes, plus tu devines ses reflets qui luisent dans l’ombre.
    Tu as l’impression d’avancer sur l’eau, car tu foules déjà des herbes aquatiques. Tu t’enfonces au milieu de la rivière de l’Oubli ; tels les soucis de la vie quotidienne, les herbes t’enlacent. Ton désespoir t’abandonne alors totalement et tu avances à tâtons sur le bord de l’eau. Tu foules les galets que tu enserres de tes doigts de pied. C’est comme si tu marchais en rêve au milieu du fleuve noir des enfers ; une lumière bleu sombre brille là où jaillissent les gouttes d’eau. Tu es surpris, mais ta surprise cache une joie diffuse.
    Ensuite, une lourde respiration parvient à tes oreilles. Tu crois que ce bruit vient de la rivière, mais peu à peu, tu distingues des femmes qui se noient. Elles pleurent, gémissent, passent une à une près de toi, les cheveux défaits, le visage cireux et blême. Dans les trous, entre les racines des arbres noyées dans les eaux, résonnent les coups lugubres des vagues. Le corps d’une jeune fille suicidée descend le courant, cheveux épars. La rivière coule au milieu de la forêt d’un noir d’encre qui forme un écran impénétrable devant le ciel et le soleil ; les femmes noyées te frôlent en soupirant, tu ne penses pas du tout à leur venir en aide, tu ne veux même pas te sauver toi-même.
    Tu voyages au Royaume des Morts, ta vie n’est plus entre tes mains, tu continues à respirer uniquement à cause d’un moment de frayeur, ta vie est suspendue entre l’avant et l’après de cette frayeur. Si tu glissais, si les cailloux que tu agrippes de tes doigts de pied roulaient, si ton pas ne pesait pas sur le fond de l’eau, tu sombrerais dans la rivière infernale, comme ces cadavres soupirant qui filent au gré du courant. Il n’y a pas davantage de sens, n’y prête pas attention, avance et c’est tout. Seuls demeurent le filet tranquille de la rivière, l’eau noire comme la mort, les feuilles des branches qui frôlent la surface de l’eau, le courant qui s’écoule en longues draperies comme des peaux de loups morts, au milieu de la rivière de l’Oubli.
    Tu n’es guère différent du loup, tu as causé assez de fléaux, tu seras mis à mort par les autres loups, sans raison. Dans la rivière de l’Oubli, tout le monde est à égalité, la fin des hommes et des loups, c’est toujours la mort.
    Cette découverte provoque en toi une certaine joie, une joie qui te donne envie de crier, mais ta gorge n’émet aucun son, le seul bruit que tu entendes, ce sont les coups sourds de l’eau sur les racines des arbres.
    D’où viennent ces trous ? Les eaux sont sans limites, elles ne sont pas profondes, mais s’étendent à l’infini. La mer des souffrances est sans limites aussi, et toi, tu flottes dans une mer infinie.
    Tu distingues l’ombre d’êtres humains qui entonnent des chants funèbres, des chants pas vraiment tristes, ils semblent même teintés d’humour ; la vie est gaie, la mort aussi ; en fait, ce sont seulement tes souvenirs. Dans les images qui te reviennent du plus profond de la mémoire, y en a-t-il une seule d’un groupe en train de psalmodier des prières ? Si tu écoutes de plus près, ces chants semblent monter de sous la mousse, cette mousse épaisse et moelleuse qui s’enfonce sous tes pas. Tu la soulèves pour regarder dessous. Des vers grouillants s’enfuient en tous sens. Une étrange nausée monte en toi. Tu comprends que ce sont les vers qui dévorent les cadavres en décomposition. Toi aussi, ton corps sera dévoré tôt ou tard. Voilà qui ne te réjouit guère.



    Gao Xingjian
    « La montagne de l’âme » chap. 66


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Réponses ( 5 ) (Ajouter une réponse)

Re : Une fois passée la peur… ( Gao Xingjian )

le samedi 31 décembre 2005, à 21:07. Posté par Sarah Gastard


    c'est exquis, musical et tout...
    je voudrais écrire comme ça...

Re : Une fois passée la peur… ( Gao Xingjian )

le mercredi 11 janvier 2006, à 14:15. Posté par Michel (Signes de Vie)


    Moi aussi, Sarah...

    J'ajouterai peut-être d'autres extraits, tout en précisant bien qu'il s'agit de partage, et aucunement de "conseils de lectures". il est bien certain que chacun doit trouver les livres qui lui conviennent.

    Amitié pour toi

Re : Une fois passée la peur… ( Gao Xingjian )

le dimanche 15 janvier 2006, à 11:20. Posté par Michel (Signes de Vie)


    Après une longue errance, dans la solitude, il arrive face à un vieillard appuyé sur une canne, vêtu d’une longue robe. Alors, il lui demande conseil :
    - S’il vous plaît, Vieil Homme, ou se trouve la Montagne de l’Ame ?
    - D’où viens-tu ? rétorque le vieillard.
    Il répond qu’il vient de Wuyi.
    - Wuyi ? Le vieillard réfléchit un instant. Ah oui, près du fleuve.
    Il dit qu’il vient précisément du bord du fleuve, s’est-il trompé de chemin ? Le vieillard fronce les sourcils :
    - Le chemin est bon. C’est celui qui l’emprunte qui s’est trompé.
    - Vous avez entièrement raison, Vieil Homme.
    Mais il veut lui demander si la Montagne de l’Ame se trouve au bord du fleuve.
    - Si l’on dit qu’elle est au bord du fleuve, c’est qu’elle est au bord du fleuve, répond le vieillard sur un ton impatient.
    Il dit qu’il est justement venu de ce bord-là vers ce bord-ci.
    - Plus tu marches plus tu t’éloignes, dit le vieillard, sûr de lui.
    - Bon, dois-je faire demi-tour ? demande-t-il à nouveau.
    En lui-même il se dit qu’il n’y comprend vraiment rien.
    - Ce que j’ai dit est très clair, répond le vieillard froidement.
    - Oui, c’est vrai, Vieil Homme, c’est très clair…
    Le problème, c’est que lui-même n’y voit pas encore clair.
    - Qu’est-ce qui n’est pas clair ? demande le vieillard en le scrutant sous ses épais sourcils.
    Il dit qu’il ne comprend toujours pas comment aller à la Montagne de l’Ame.
    Les yeux fermés, le vieillard se concentre.
    - N’avez-vous pas dit qu’elle était là-bas, au bord du fleuve ?
    Il repose la question.
    - Mais je suis déjà allé là-bas…
    - Oui, elle est là-bas. Il l’interrompt, impatient.
    - Et par rapport au bourg de Wuyi ?
    - Eh bien, elle est toujours là-bas, au bord du fleuve.
    - Mais c’est justement à Wuyi que j’ai rejoint l’autre rive du fleuve, quand vous dites là-bas, au bord du fleuve, vous voulez dire en fait de ce côté-ci du fleuve !
    - Vous ne voulez pas aller à la Montagne de l’Ame ?
    - Mais si.
    - Eh bien, elle est là-bas, au bord du fleuve.
    - Vieil homme, c’est de la métaphysique, c’est cela ?
    Il reprend sur un ton très sérieux :
    - Vous ne m’avez pas demandé le chemin ?
    Il dit que si.
    - Eh bien, je vous ai renseigné.
    Appuyé sur sa canne, le vieillard s’éloigne, pas à pas, sans plus lui prêter attention.
    Et il reste seul de ce côté-ci du fleuve, de l’autre côté par rapport à Wuyi. En fait, le problème est de savoir de quel côté est Wuyi. Il ne sait vraiment plus. Seule lui revient en mémoire une comptine vieille de plusieurs milliers d’années :
    - Rentrera, rentrera pas, mais là ne reste pas. Au bord du fleuve le vent est froid.




    Gao Xingjian
    « La Montagne de l’Ame »
    chap. 76

Re : Une fois passée la peur… ( Gao Xingjian )

le mardi 07 février 2006, à 09:05. Posté par Marie


    * Lue et apprécié, ressenti comme une impression d'avoir connue ses mots ses cries *

Re : Une fois passée la peur… ( Gao Xingjian )

le jeudi 23 mars 2006, à 23:18. Posté par Marie


    Une fois passée la peur je viens de relire et plus j'y pense et plus je me revois dans se trou a hurler et aussi qu'il y a quelque je ne sais pas qui bien sure mes cris je les pousses mais ont ne les entends pas et cette impression de flotter comme un astronaute, je ne sais quoi pensés de tout cela*

 

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