Echarpe de brume

 

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Louis Aragon

le lundi 23 janvier 2006, à 21:37. Posté par Michel (Signes de Vie)



    Est-ce ainsi que les hommes vivent...?



    Tout est affaire de décor
    Changer de lit changer de corps
    A quoi bon puisque c'est encore
    Moi qui moi-même me trahis
    Moi qui me traîne et m'éparpille
    Et mon ombre se déshabille
    Dans les bras semblables des filles
    Où j'ai cru trouver un pays.

    Cœur léger cœur changeant cœur lourd
    Le temps de rêver est bien court
    Que faut-il faire de mes jours
    Que faut-il faire de mes nuits
    Je n'avais amour ni demeure
    Nulle part où je vive ou meure
    Je passais comme la rumeur
    Je m'endormais comme le bruit.

    Est-ce ainsi que les hommes vivent
    Et leurs baisers au loin les suivent.

    C'était un temps déraisonnable
    On avait mis les morts à table
    On faisait des châteaux de sable
    On prenait les loups pour des chiens
    Tout changeait de pôle et d'épaule
    La pièce était-elle ou non drôle
    Moi si j'y tenais mal mon rôle
    C'était de n'y comprendre rien

    Dans le quartier Hohenzollern
    Entre la Sarre et les casernes
    Comme les fleurs de la luzerne
    Fleurissaient les seins de Lola
    Elle avait un cœur d'hirondelle
    Sur le canapé du bordel
    Je venais m'allonger près d'elle
    Dans les hoquets du pianola.

    Est-ce ainsi que les hommes vivent
    Et leurs baisers au loin les suivent.

    Le ciel était gris de nuages
    Il y volait des oies sauvages
    Qui criaient la mort au passage
    Au-dessus des maisons des quais
    Je les voyais par la fenêtre
    Leur chant triste entrait dans mon être
    Et je croyais y reconnaître
    Du Rainer Maria Rilke.

    Elle était brune elle était blanche
    Ses cheveux tombaient sur ses hanches
    Et la semaine et le dimanche
    Elle ouvrait à tous ses bras nus
    Elle avait des yeux de faïence
    Elle travaillait avec vaillance
    Pour un artilleur de Mayence
    Qui n'en est jamais revenu.

    Est-ce ainsi que les hommes vivent
    Et leurs baisers au loin les suivent.

    Il est d'autres soldats en ville
    Et la nuit montent les civils
    Remets du rimmel à tes cils
    Lola qui t'en iras bientôt
    Encore un verre de liqueur
    Ce fut en avril à cinq heures
    Au petit jour que dans ton cœur
    Un dragon plongea son couteau

    Est-ce ainsi que les hommes vivent
    Et leurs baisers au loin les suivent.


    Aragon

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Réponses ( 4 ) (Ajouter une réponse)

Re : Louis Aragon

le lundi 23 janvier 2006, à 23:54. Posté par Nadine


    Merci pour ce poème... celui-ci est en fait une adaptation du texte "Bierstube Magie allemande-Aragon" par Léo Ferré...

    Le voici :

    Bierstube Magie allemande

    Bierstube Magie allemande
    Et douces comme un lait d'amandes
    Mina Linda lèvres gourmandes
    qui tant souhaitent d'être crues
    A fredonner tout bas s'obstinent
    L'air Ach du lieber Augustin
    Qu'un passant siffle dans la rue

    Sofienstrasse Ma mémoire<
    Retrouve la chambre et l'armoire
    L'eau qui chante dans la bouilloire
    Les phrases des coussins brodés
    L'abat-jour de fausse opaline
    Le Toteninsel de Boecklin
    Et le peignoir de mousseline
    qui s'ouvre en donnant des idées

    Au plaisir prise et toujours prête
    O Gaense-Liesel des défaites
    Tout à coup tu tournais la tête
    Et tu m'offrais comme cela
    La tentation de ta nuque
    Demoiselle de Sarrebrück
    Qui descendais faire le truc
    Pour un morceau de chocolat

    Et moi pour la juger que suis-je
    Pauvres bonheurs pauvres vertiges
    Il s'est tant perdu de prodiges
    Que je ne m'y reconnais plus
    Rencontres Partances hâtives
    Est-ce ainsi que les hommes vivent
    Et leurs baisers au loin les suivent
    Comme des soleils révolus

    Tout est affaire de décors
    Changer de lit changer de corps
    A quoi bon puisque c'est encore
    Moi qui moi-même me trahis
    Moi qui me traîne et m'éparpille
    Et mon ombre se déshabille
    Dans les bras semblables des filles
    Où j'ai cru trouver un pays

    Coeur léger coeur changeant coeur lourd
    Le temps de rêver est bien court
    Que faut-il faire de mes jours
    Que faut-il faire de mes nuits
    Je n'avais amour ni demeure
    Nulle part où je vive ou meure
    Je passais comme la rumeur
    je m'endormais comme le bruit

    C'était un temps déraisonnable
    On avait mis les morts à table
    On faisait des châteaux de sable
    On prenait les loups pour des chiens
    Tout changeait de pôle et d'épaule
    La pièce était-elle ou non drôle
    Moi si j'y tenait mal mon rôle
    C'était de n'y comprendre rien

    Dans le quartier Hohenzollern
    Entre la Sarre et les casernes
    Comme les fleurs de la luzerne
    Fleurissaient les seins de Lola
    Elle avait un coeur d'hirondelle
    Sur le canapé du bordel
    Je venais m'allonger près d'elle
    Dans les hoquets du pianola

    Elle était brune et pourtant blanche
    Ses cheveux tombaient sur ses hanches
    Et la semaine et le dimanche
    Elle ouvrait à tous ses bras nus
    Elle avait des yeux de faïence
    Et travaillait avec vaillance
    Pour un artilleur de Mayence
    Qui n'en est jamais revenu

    Il est d'autres soldats en ville
    Et la nuit montent les civils
    Remets du rimmel à tes cils
    Lola qui t'en iras bientôt
    Encore un verre de liqueur
    Ce fut en avril à cinq heures
    Au petit jour que dans ton coeur
    Un dragon plongea son couteau

    Le ciel était gris de nuages
    Il y volait des oies sauvages
    Qui criaient la mort au passage
    Au-dessus des maisons des quais
    Je les voyais par la fenêtre
    Leur chant triste entrait dans mon être
    Et je croyais y reconnaître
    Du Rainer Maria Rilke


    Louis Aragon, Le Roman inachevé


Re : Louis Aragon

le jeudi 26 janvier 2006, à 14:47. Posté par Michel (Signes de Vie)


    Beaucoup apprécié, Nadine!

    Nous doutons tous, tu sais, et c'est sans doute normal (ton livre d'or).
    Un homme pour qui j'ai une estime et gratitude sans limite aimait me dire: "Ne crains pas d'aller lentement, crains seulement de t'arrêter."

    Alors, toi aussi, n'arrête pas!

    Amitié

Re : Louis Aragon

le jeudi 26 janvier 2006, à 16:01. Posté par Nadine


    Merci à toi pour ce message, très sage assurément... Oui, avancer à sa cadence, ne rien contrarier dans la précipitation à vouloir toujours plus, toujours mieux... c'est à la fin du bal qu'on paie l'orchestre dit-on... Encore faut-il qu'il fût bon... Alors prenons le temps d'en apprécier chaque note... Merci à toi pour ton passage et bonne continuation poétique surtout... Bisous
    Nadine

Re : Louis Aragon

le vendredi 27 janvier 2006, à 18:07. Posté par Michel (Signes de Vie)


    La "sagesse" est un but vers lequel nous avons toujours à avancer...
    Marchons à notre rythme et écrivons des poèmes

    Amitié

 

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