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Une élégante subversion ….
La solitude est l’état qui convient le mieux aux questions qu’on se pose, donc à la quête, à la mobilité d’esprit. Rappelons ici que « quête » et « question » sont de même origine et cette étroite proximité révèlera tout son sens dans l’aventure chevaleresque et mystique de Perceval.
Si au quotidien je vis pas exemple en couple ou en famille, dans une communauté politique ou religieuse, cela signifie que j’ai la réponse, que j’ai trouvé. Avec le danger de m’enliser, de croire que je possède le bonheur, la vérité ou l’être aimé. Le véritable solitaire ne ressent pas le besoin d’une stabilité que fournirait un travail régulier ou une vie conjugale établie parce qu’en lui il se sent structuré et parce qu’il sait que ce qui sécurise devient tôt ou tard ce qui emprisonne.
Dans la solitude, je suis à la fois à l’écart et disponible. Je peux me livrer à l’étude ou à la prière, je peux marcher ou rester tranquille. Je peux écouter, rêver, ouvrir à deux battants les portes de l’imagination. Vivre solitaire est une façon de lutter contre l’inertie sous toutes ses formes. On conçoit que cela puisse inquiéter les gens férus d’ordre et de réglementation et faire trembler l’édifice institutionnel.
Toute solitude a à voir avec l’insoumission : défi à l’esprit de système, à l’ordinaire des jours.
Elle n’est pourtant pas une offense à la cité ni une violence proférée à la face des hommes. Mais, telle une lionne qu’on juge dangereuse et qu’on cherche à abattre, la solitude se défend parfois avec l’énergie du désespoir parce qu’elle a bien conscience que la vie civilisée, avec ses routes, ses autoroutes, ses machines volantes, roulantes et bruyantes, finit par dévorer toute sauvagerie. Et non l’inverse.
La dernière chose qui reste à ceux que la vie moderne n’a ni éblouis ni laminés est bien cette part de férocité qui consiste à défendre de toute son âme ce à quoi on tient le plus, ce qui nous paraît essentiel. Ainsi, les grands pamphlétaires ne me semblent pas du tout des individus haineux : ce sont les plus vigilants, les plus braves d’entre nous. Ils ne s’en laissent pas compter et n’ont pas peur de s’impliquer. Dans la tiédeur ambiante des bons sentiments et parmi tant de gens suaves, compréhensifs et flagorneurs, la férocité apparaît l’ultime manifestation de courage de celui qui ne plie pas.
Depuis quelques années déjà, l’envie m’est venue de créer une « école de la méchanceté », avec cours de rattrapage et de perfectionnement : on n’y dirait point injures sur autrui et il ne s’y passerait pas les agressions habituelles aux collèges et lycées, mais on y développerait l’esprit critique, l’humour et l’ironie, on se méfierait de toute grégarité et de toue idolâtrie. Chacun apprendrait à se respecter et à se défendre, non en frappant l’autre mais en cultivant son âme rétive.
La solitude n’est pas l’équivalent de la liberté mais elle en fonde la possibilité. C’est à partir d’une solitude reconnue, bientôt aimée, que la liberté prend son envol et chante. L’individu est maître à bord et cela est à la fois exaltant et angoissant. Beaucoup préfèreront répondre à des sollicitations extérieures et à des obligations plutôt que d’exercer leur bon plaisir et leur libre choix. Certes, l’état solitaire peut engendrer l’orgueil et faire croire à l’individu que, maître de lui et de sa vie, il peut s’instaurer maître des autres, maître du monde. Le goût invétéré du pouvoir – temporel, intellectuel, spirituel – devient possible quand on sort de sa retraite pour aller enseigner les autres, pour leur apporter des réponses, des solutions ; quand on va vers les villes pour lever des troupes de disciples et de partisans.
Mais ce pouvoir ne tient pas longtemps dans la solitude, il devient vite grotesque.
Ainsi, certaines tribus d’Indiens d’Amérique avaient une méthode imparable pour empêcher le pouvoir personnel de leur chef : si cet homme devenait trop autoritaire, la tribu levait le camp dans la nuit, pendant son sommeil, et le lendemain matin l’homme à son réveil se découvrait « chef tout seul ».
Jacqueline Kelen
(L’esprit de solitude)
http://fr.wikipedia.org/wiki/Solitude
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