Nouvelle : Aboiements

Et le chien aboie, nuit après nuit. Il aboie lentement, inexorablement, avec une régularité mathématique qui force le respect, tandis qu’il fait le tour de la petite maison sans répit. A près d’une heure du matin, il ne montre aucun signe de fatigue, comme toujours.
Jean a l’habitude : deux mois, deux mois à suivre ce satané clébard, accoudé à l’appui de la fenêtre du HLM, l’œil rivé au scope SSDS qui appartenait à son ancien fusil. Un petit appareil optique inoffensif en soi, la seule chose qu’il ait réussi à ramener d’Irak en 91 à cause des régulations. Les vrais souvenirs, on les a ailleurs de toutes façons.
Nuit après nuit… quasiment toutes. Le chien n’arrête pas. Il s’y met dès que le type de la maison quitte son salon et éteint les lumières. Jean est parfaitement conscient qu’il suffirait de fermer la fenêtre afin de cesser de se tourmenter ; un geste très simple, mais qui annihilerait tout. L’observation, l’obstination et la patience étaient essentielles à l’époque. On recevait un ordre flou, on se déployait, on bloquait un village et on regardait de loin en attendant d’autres ordres. Et ce qu’on voyait, et ce qu’on devinait comptaient. Les premières victimes d’un assaut tactique furtif étaient toujours les chiens. On était toujours sûrs, à leurs aboiements, qu’ils sentaient un danger, et que leurs maîtres aussi, fatalement.
Jean règle le scope minutieusement. Tic tic tic tic. Le chien est bien là, forme sombre parcourant le jardin de la bicoque que surplombe son HLM. On le traquerait plus facilement avec un module de vision nocturne, mais ce n’est pas la peine. La beauté du sniper, c’est le sniper, pas les gadgets. Toujours. S’il avait encore son fusil, ce serait réglé en quelques secondes. L’éclairage des lampadaires de la rue suffirait. Mais ce serait la fin. Jean ne veut pas encore que ce soit la fin. Les aboiements de la bête le distraient de son sommeil et des explosions de regrets qui le plombent.
Mais qu’est-ce qu’il a, ce chien ? Et pourquoi est-ce qu’il continue coûte que coûte lorsqu’il n’y a personne à avertir ? C’est ce qui court sur les nerfs d’un soldat entraîné qui n’a jamais aimé les inconnues avant le coup d’envoi. Peut-être qu’il vaut mieux la jouer sûre et éliminer les obstacles. Peut-être qu’il vaut mieux ne pas poser de questions. Comme avant.
Ce jeu de devinettes ne peut pas durer toute la nuit. Jean pose le scope sur le bord de la fenêtre, puis va à son fauteuil en sautillant. Sur une jambe on croirait que ce n’est pas simple, mais au bout de 24 ans on s’y fait. Ne pas utiliser la béquille est également une question de fierté. On sait qui on est ou on ne le sait pas. Le genre de service en lequel il excellait ne demandait pas de jambes du tout. S’allonger, viser et tirer à un kilomètre de distance, ça se fait avec d’autres membres.
Regarder la télé comme il se prépare à le faire, le doigt sur la gâchette de sa télécommande, est en revanche un véritable test de discipline à un niveau inégalé. La cible semble être à quelques mètres à peine, mais ne se trouve en réalité nulle part qui soit atteignable d’emblée. Tue ta télé, tout ce que tu tues est un meuble. Tu pourrais, et alors ? Ça n’envoie aucun message. Tu te retrouverais seul avec les aboiements du chien qui s’invitent par la fenêtre laissée ouverte. Et avec les coups de feu et les cris, s’ils sont plus forts. Donc il ne reste qu’à accepter le prix des images et de la bêtise qui soulage les maux. On est aussi là pour ça.
Sans surprise, Jean s’endort rapidement et sans douleur devant le spectacle de quelques chippendales et de leurs dindes qui clament leur détresse devant l’insurmontable tâche de devoir manger une sauterelle. Il rêve. Et il n’aime pas ses rêves.
Le lendemain, à peine éveillé dans son fauteuil, il va à la fenêtre en se grattant le dos pour observer la maison à l’œil nu. Et alors qu’il n’a jamais aperçu le chien ne serait-ce qu’un seul matin, l’animal est bien visible, couché sur le flanc dans le jardin qu’il arpente chaque nuit. Jean bondit à son scope et le braque sur la scène, millimétré au quart de poil. Le chien est mort, ça ne fait presque aucun doute. Jean ne l’a pas fait lui-même, mais il n’a jamais été non plus le seul tireur d’élite assigné à une opération-choc. Quelque chose s’est passé, un autre a pris l’ordre ; et personne n’entendra plus jamais le chien aboyer.
Jean considère la porte. S’il veut savoir ce qui s’est passé, il va falloir la franchir. Il sait que c’est faisable, puisque d’autres l’ont fait. Y compris lui-même ; il se souvient de la disposition du couloir et de l’escalier tout au bout. On vous apprend ce genre de choses. Et au bout d’un moment on vole de ses propres ailes : il reconstitue tous les numéros de portes du couloir, et les 174 marches de l’escalier jusqu’au hall. Pas besoin de sa famille rarement présente pour les lui faire redécouvrir.
Après il faut tout de même se montrer. La béquille est obligatoire. Jean voudrait mieux, mais il a toujours refusé un fauteuil roulant. Pas le moment de s’en désespérer maintenant ; il faut aller voir le chien coûte que coûte. S’il y a l’ombre d’une chance, il faut que l’animal puisse être sauvé, ne serait-ce que pour que Jean puisse continuer de rêver de l’abattre lui-même.
Ce que l’on nomme un ascenseur est un bon compromis. Jean a sa béquille, mais l’urgence de la situation lui semble requérir de se passer des escaliers. Grâce à la machine il parvient rapidement à la rue, qu’il traverse sans encombre. Devant lui se tient la petite maison, avec son petit jardin vaguement anachronique au milieu des tours du quartier. Encore un propriétaire qui n’a pas voulu vendre. Mais il a loué… il y a deux mois.
Et à travers la clôture de supermarché qui borde le territoire de la maison, Jean aperçoit le chien affalé. Ce qui était imprévu en revanche, c’est qu’une fillette se tiendrait entre sa cible et lui. Sept, huit ans ; elle porte une petite robe d’un rose assez écœurant. Mais elle a des yeux d’un bleu comme il ne se souvient pas d’en avoir vu. Plus étonnant encore, Jean y reconnaît instantanément une chose qu’il n’a plus vue en un quart de siècle : la guerre. Cette fille est du front, et si Jean avait su, il ne serait jamais descendu.
« Bonjour », dit-elle. Le chien dresse la tête et regarde.
Jean ne sait quoi répondre ; il a oublié comment on parle à une enfant de cet âge. Il en a eu, pourtant.
« Bonjour », répond-il d’un ton probablement trop brutal. « Ça va ? »
La gamine étudie une réponse et dit « Oui, ça va.
– Et… et le chien ?
– Ben oui, il va bien aussi. Il dormait.
– Dans cette position ?
– Oui, il dort toujours comme ça. Avant c’était toujours dans les buissons du fond, mais Papa les a coupés en pleine nuit aujourd’hui. Ça doit être pour le punir parce qu’il aboie tout le temps la nuit. Il a pensé à le donner mais c’était celui de Maman.
– J’ai cru qu’il était mort », dit Jean en s’en voulant aussitôt d’avoir employé le mot. « Enfin je m’inquiétais.
– Non, il dormait, répète la petite fille en haussant les épaules. Il a du mal la nuit, comme moi. Alors il dort le jour.
– Pas toi ?
– Si, quand il faut.
– Et pourquoi est-ce qu’il aboie comme ça ? »
La fille baisse les yeux, soupire. « Je crois que c’est parce qu’il s’inquiète pour moi. Vous voulez vous plaindre du bruit comme les autres ?
– Non ». Jean est prodigieusement mal à l’aise. Trouver un truc à dire. « Tu ne vas pas à l’école ?
– Si, mais en ce moment Papa dit que je suis malade, alors j’y vais pas. Peut-être la semaine prochaine. En fait je dois rester dans ma chambre pendant que Papa dort, mais des fois je sais qu’il va pas se réveiller tout de suite, alors je sors par la petite porte.
– Qu’est-ce que tu as ?
– Papa dit qu’il faut lui poser la question à lui quand on veut savoir. Et vous, vous avez quoi ?
– Quoi… ah oui. La jambe, j’ai fait une guerre il y a longtemps.
– Non, je veux dire, vous avez l’air malade maintenant, comme à la télé. »
Et c’est à cet instant que Jean réalise qu’il est descendu en robe de chambre. La sensation d’être soudain la cible des regards de toute une ville grandit lentement et explose en panique. Règle numéro un : être totalement invisible.
« Il faut que j’y aille, lance-t-il précipitamment.
– Et vous reviendrez ? » Les yeux de la fille sont un vortex bizarre. Jean ne s’y plaît pas.
« Si je peux, répond-il.
– Si vous avez envie de voir le chien pour être sûr qu’il va toujours bien, dit la gamine. Et moi ça me gêne pas. Papa me laisse parler à personne.
– D’accord. Au revoir, petite. »
Et Jean regagne son perchoir avec une rapidité que bien des vétérans de guerre lui auraient enviée. Si vite que sa jambe fantôme se réveille. On lui a expliqué par le passé que c’était un phénomène reconnu et qu’à l’improviste, on pouvait avoir l’impression de sentir un membre disparu. Ce n’est pas ce qu’il veut : lui, il veut juste épier et détester le chien des voisins. Abattre des chiens, c’était utile dans le temps. Il voudrait que ce le soit de nouveau, comme quand guetter avait un sens.
Il se rue sur son scope et le braque sur le jardin 622 mètres plus bas, en diagonale de 36 degrés. Et il voit que le chien joue dans le jardin avec la petite fille dont il ne connaît pas le nom. Il y a de la joie en une scène ; et les doigts de sa main droite cherchent machinalement une gâchette qui n’existe plus. Mais c’est bien mieux ainsi pour l’instant ; cet animal la rend heureuse, même s’il est son pire ennemi à lui. Il a vu les yeux de la fille, et il n’a jamais oublié que ce qu’on devine compte. Quatre règles dans ce métier : observer, observer, observer et deviner. On n’est pas censé aimer qu’un convoi civil cache un groupe de combattants, mais avec l’expérience on le devine. On n’est pas censé aimer qu’un vaste vêtement féminin serve à amener des munitions dans une planque, mais avec l’expérience on le devine. On n’est pas censé aimer qu’une petite maison tranquille soit le siège d’opérations ennemies, mais même si les pontes n’en sont pas certains, avec l’expérience on le devine. Il suffit de regarder. Les signes de tension sont bien là, comme une aura, il faut juste les enregistrer. Quand on regarde on sait, à moins de cultiver l’ignorance.
Fin d’après-midi, la fille contourne la maison et rentre par l’arrière ; le chien tourne un peu sur lui-même puis va se recoucher. La fille a de l’instinct, ou une longue habitude : moins de dix minutes plus tard le père apparaît dans le salon et se sert calmement un verre. En film silencieux, Jean le voit tourner la tête et bouger les lèvres ; aussitôt la fille apparaît du fond de la pièce. Les deux échangent quelques mots, puis elle retourne d’où elle est venue. La porte est hors champ sous cet angle, mais Jean sait dorénavant où se trouve sa chambre.
Le temps s’allonge et rien ne bouge, pas même le père qui regarde la télé verre après verre. Jean reporte son attention sur le chien : il navigue lentement, l’air de s’ennuyer. Ce qui convient tout à fait à Jean ; il pose le scope, sort un calepin élimé et téléphone à un vieil ami du Golfe. La conversation est longue, houleuse vers la fin, mais se finit bien. Ils se rencontreront de nouveau, pour la première fois en 6 ans.
Le soir, après une longue période d’apathie, le signal est donné, comme le glas d’une église : le chien se met à aboyer à 22 heures. Aussitôt Jean bondit et braque le scope sur la maisonnette. La télé est toujours allumée, mais le père s’est levé du canapé et quitte bientôt le champ de vision. Les lumières s’éteignent. Le chien aboie plus fort. Cette fois tout a changé entre Jean et lui. Chaque aboiement est devenu insupportable, et même en fermant la fenêtre il les entend encore, ce qui n’est pas plus impossible que de continuer à se rappeler d’autres cris et d’autres explosions dont il ne se libère pas. Mais à partir de cette nuit, Jean sait qu’il n’entendra plus que le chien.
Alors il se met à rêver de ce qu’il pourrait faire pour empêcher l’animal de le garder éveillé.
Et les jours passent. Mais ils ne sont pas aussi vides qu’ils auraient pu l’être, ni seulement vécus à travers un viseur. Un temps, Jean continue à observer le rituel du soir, salon, chambre et chien, puis se force à arrêter. Aucun intérêt de toutes façons : la bête est là pour lui dire s’il se passe quelque chose. Les jours où la fillette se glisse dans le jardin, Jean reprend l’ascenseur. Elle n’est toujours pas à l’école, pour une raison ou pour une autre. Et elle a toujours ce regard qui vient de l’autre monde qu’il connaît, celui qu’il a quitté avec joie un quart de siècle auparavant ; mais à son étonnement, il ne lui faut pas longtemps pour fraterniser avec elle, au lieu de s’enfuir comme au premier contact. C’est seulement une question de s’accepter soi-même.
Bien entendu il y a toujours la barrière de fil de fer, que personne ne penserait à franchir. Inutile : une conversation n’a pas de limites. Donc il s’appuie au grillage sur sa seule jambe, et elle s’appuie au grillage en en levant une. Ça la fait rire ; il n’en faut pas beaucoup à cet âge. Sans surprise, elle lui demande plusieurs fois ce qui lui est arrivé, mais il esquive avec humour. Le premier jour, elle aurait pu le prendre au dépourvu et il aurait parlé ; plus maintenant. Lui ne pose pas de questions cruciales puisqu’il sait déjà. Ils parlent plutôt de temps meilleurs, de voiles blanches et de coccinelles. Une seule condition à tout cela : le chien ne doit pas approcher. La fille fait en sorte de le garder à distance. L’animal surveille sans un son.
Au fil du temps cependant, Jean sait que la fin arrive. Ce n’est pas la faute de la fille, ni du chien qui continue à aboyer toutes les nuits à partir de 22 ou 23 heures juste avant que les lumières du salon s’éteignent ; c’est simplement qu’on ne peut persister à parler de coccinelles à quelqu’un dont le regard bleu s’assombrit au long des semaines, au fur et à mesure que l’expérience rend lucide et met à nu les tombes gardées cachées. Et Jean voit, parce qu’il observe et devine, qu’il perdra bientôt une deuxième fois ce qu’il a déjà perdu. Il sait aussi que pour ce qu’il va faire, il ne reverra probablement jamais la fillette ; mais tous ses souvenirs lui disent que ce n’est pas ce qui peut arriver de pire.
Le dernier jour, après une nuit de trop à entendre le chien qui l’empêche de dormir jusque dans ses rêves et l’a poussé aux limites de sa résistance, il cherche ses mots pour expliquer à la fille que leur situation touche à son terme.
« Tu vas t’en aller ? demande-t-elle.
– Je suis obligé.
– Tu ne peux pas m’emmener ?
– Non, mais tu pourras me rendre visite quand même. Je te dirai où je suis, et tu auras le choix de venir ou pas. »
Elle le fixe avec une intensité qui lui rappelle celle du chien. Une enfant si jeune n’a pas le droit d’avoir cette profondeur. Elle devrait clamer « Pourquoi, pourquoi » à la place. Jean sent qu’il ne peut plus regarder.
« Au revoir, Chloé. »
Et un bref échange de bises maladroites à travers des croisillons de fer met fin à une époque.
La nuit, seul dans son appartement, Jean scrute le ciel. La lune est acceptable, le vent faible, l’humidité minimale. Il sort d’une vieille armoire la mallette que son ami du Golfe lui a apportée deux semaines plus tôt. Ce dernier lui a recommandé de ne pas faire de bêtises et, même s’il était aussi venu pour l’argent, Jean sait que son conseil était entièrement sincère. Peu importe : maintenant rien n’a plus d’importance, hormis le fait que le chien doit définitivement cesser d’aboyer.
Jean ouvre la valise, et enfin il est au bercail. Tout est là : le corps de l’arme, le canon, la crosse, le pied, même un viseur dont il ne veut pas, plus quelques chargeurs offerts. On a un M40-A1, Remington modèle 700 modifié pour l’armée américaine en 1986 et après ; pas le plus beau du jour, mais celui qu’il aurait aimé avoir durant sa dernière mission en 91, au lieu d’un machin français inférieur. Ça, c’était la Rolls de l’époque, l’AK-47 des fusils longue distance, et avec lui il n’aurait peut-être pas raté une sentinelle cruciale, entraîné la mort de presque tout son groupe et perdu sa jambe dans une région pourrie où ne pousse que du sable. Il a attendu sa revanche 24 ans, et il compte bien la prendre.
Il assemble sans hâte le fusil en inspectant la propreté des pièces et, avec un recueillement quasi-religieux, fixe sur l’ensemble son vieux scope de la Guerre. Lui aussi est maintenant au bercail. Jean rentre un chargeur de cinq balles de 7.62, actionne la culasse, déploie le pied sur le rebord de sa fenêtre et entreprend de régler le viseur.
Dans le jardin loin en contrebas, le chien tourne lentement dans les lumières des fenêtres du salon ; il commence à s’agiter. C’est Noël pour un sniper, malgré la distance. Même s’il n’y avait pas de clair de lune, la cible serait absolument impossible à manquer. Il n’y aura qu’un tir et un seul. Jean se refuse à une alternative. Question d’honneur.
Il a encore le temps. Au moins, tant que le chien ne devient pas fou furieux comme chaque soir, on sait que rien n’a commencé. Jean se tient debout sur sa bonne jambe et repose le moignon de l’autre sur une chaise en bois. Ça ira. Il suit la cible un moment pour vérifier le calibrage du viseur, puis prend une profonde inspiration, évacue lentement l’air de ses poumons, et cesse de respirer.
Le fracas de la détonation l’étourdit, le recul le blesse, et il entend même le verre de sa fenêtre ouverte vibrer violemment. Bon sang, c’était vraiment comme ça ? Evidemment, il utilisait presque toujours un silencieux à l’époque. Mais aussitôt ses réflexes reprennent le dessus, et il vérifie le résultat dans le scope.
La balle FMJ a fait un trou très propre dans la vitre du salon de la petite maison, et le père a percuté la télé au moment où il quittait le salon pour se diriger vers la chambre de sa fille, qu’il n’aura pas atteinte cette fois. Il a renversé un meuble au passage et gît dans un fatras de débris et de bibelots.
Durant cinq bonnes minutes, Jean reste soudé à son viseur afin de confirmer l’action. Enfin, lorsqu’il estime certain que l’homme n’en a pas réchappé, il s’abat sur la chaise qui lui servait de reposoir, et se met à rire. Tout est fait. Il a repris sa jambe au passé, il est entier de nouveau. Bien sûr il sait que des gens viendront. Mais qu’ils viennent.
Le chien, lui, fixe un instant la fenêtre perforée, puis se couche sur le côté et entame sa nuit.
Blackfield, "Cloudy Now" : https://www.youtube.com/watch?v=3WxhMgd5jHg
(Remerciements spéciaux à Lola qui a testé la version de base de cette histoire et a pointé des choses à changer !)
Jean a l’habitude : deux mois, deux mois à suivre ce satané clébard, accoudé à l’appui de la fenêtre du HLM, l’œil rivé au scope SSDS qui appartenait à son ancien fusil. Un petit appareil optique inoffensif en soi, la seule chose qu’il ait réussi à ramener d’Irak en 91 à cause des régulations. Les vrais souvenirs, on les a ailleurs de toutes façons.
Nuit après nuit… quasiment toutes. Le chien n’arrête pas. Il s’y met dès que le type de la maison quitte son salon et éteint les lumières. Jean est parfaitement conscient qu’il suffirait de fermer la fenêtre afin de cesser de se tourmenter ; un geste très simple, mais qui annihilerait tout. L’observation, l’obstination et la patience étaient essentielles à l’époque. On recevait un ordre flou, on se déployait, on bloquait un village et on regardait de loin en attendant d’autres ordres. Et ce qu’on voyait, et ce qu’on devinait comptaient. Les premières victimes d’un assaut tactique furtif étaient toujours les chiens. On était toujours sûrs, à leurs aboiements, qu’ils sentaient un danger, et que leurs maîtres aussi, fatalement.
Jean règle le scope minutieusement. Tic tic tic tic. Le chien est bien là, forme sombre parcourant le jardin de la bicoque que surplombe son HLM. On le traquerait plus facilement avec un module de vision nocturne, mais ce n’est pas la peine. La beauté du sniper, c’est le sniper, pas les gadgets. Toujours. S’il avait encore son fusil, ce serait réglé en quelques secondes. L’éclairage des lampadaires de la rue suffirait. Mais ce serait la fin. Jean ne veut pas encore que ce soit la fin. Les aboiements de la bête le distraient de son sommeil et des explosions de regrets qui le plombent.
Mais qu’est-ce qu’il a, ce chien ? Et pourquoi est-ce qu’il continue coûte que coûte lorsqu’il n’y a personne à avertir ? C’est ce qui court sur les nerfs d’un soldat entraîné qui n’a jamais aimé les inconnues avant le coup d’envoi. Peut-être qu’il vaut mieux la jouer sûre et éliminer les obstacles. Peut-être qu’il vaut mieux ne pas poser de questions. Comme avant.
Ce jeu de devinettes ne peut pas durer toute la nuit. Jean pose le scope sur le bord de la fenêtre, puis va à son fauteuil en sautillant. Sur une jambe on croirait que ce n’est pas simple, mais au bout de 24 ans on s’y fait. Ne pas utiliser la béquille est également une question de fierté. On sait qui on est ou on ne le sait pas. Le genre de service en lequel il excellait ne demandait pas de jambes du tout. S’allonger, viser et tirer à un kilomètre de distance, ça se fait avec d’autres membres.
Regarder la télé comme il se prépare à le faire, le doigt sur la gâchette de sa télécommande, est en revanche un véritable test de discipline à un niveau inégalé. La cible semble être à quelques mètres à peine, mais ne se trouve en réalité nulle part qui soit atteignable d’emblée. Tue ta télé, tout ce que tu tues est un meuble. Tu pourrais, et alors ? Ça n’envoie aucun message. Tu te retrouverais seul avec les aboiements du chien qui s’invitent par la fenêtre laissée ouverte. Et avec les coups de feu et les cris, s’ils sont plus forts. Donc il ne reste qu’à accepter le prix des images et de la bêtise qui soulage les maux. On est aussi là pour ça.
Sans surprise, Jean s’endort rapidement et sans douleur devant le spectacle de quelques chippendales et de leurs dindes qui clament leur détresse devant l’insurmontable tâche de devoir manger une sauterelle. Il rêve. Et il n’aime pas ses rêves.
Le lendemain, à peine éveillé dans son fauteuil, il va à la fenêtre en se grattant le dos pour observer la maison à l’œil nu. Et alors qu’il n’a jamais aperçu le chien ne serait-ce qu’un seul matin, l’animal est bien visible, couché sur le flanc dans le jardin qu’il arpente chaque nuit. Jean bondit à son scope et le braque sur la scène, millimétré au quart de poil. Le chien est mort, ça ne fait presque aucun doute. Jean ne l’a pas fait lui-même, mais il n’a jamais été non plus le seul tireur d’élite assigné à une opération-choc. Quelque chose s’est passé, un autre a pris l’ordre ; et personne n’entendra plus jamais le chien aboyer.
Jean considère la porte. S’il veut savoir ce qui s’est passé, il va falloir la franchir. Il sait que c’est faisable, puisque d’autres l’ont fait. Y compris lui-même ; il se souvient de la disposition du couloir et de l’escalier tout au bout. On vous apprend ce genre de choses. Et au bout d’un moment on vole de ses propres ailes : il reconstitue tous les numéros de portes du couloir, et les 174 marches de l’escalier jusqu’au hall. Pas besoin de sa famille rarement présente pour les lui faire redécouvrir.
Après il faut tout de même se montrer. La béquille est obligatoire. Jean voudrait mieux, mais il a toujours refusé un fauteuil roulant. Pas le moment de s’en désespérer maintenant ; il faut aller voir le chien coûte que coûte. S’il y a l’ombre d’une chance, il faut que l’animal puisse être sauvé, ne serait-ce que pour que Jean puisse continuer de rêver de l’abattre lui-même.
Ce que l’on nomme un ascenseur est un bon compromis. Jean a sa béquille, mais l’urgence de la situation lui semble requérir de se passer des escaliers. Grâce à la machine il parvient rapidement à la rue, qu’il traverse sans encombre. Devant lui se tient la petite maison, avec son petit jardin vaguement anachronique au milieu des tours du quartier. Encore un propriétaire qui n’a pas voulu vendre. Mais il a loué… il y a deux mois.
Et à travers la clôture de supermarché qui borde le territoire de la maison, Jean aperçoit le chien affalé. Ce qui était imprévu en revanche, c’est qu’une fillette se tiendrait entre sa cible et lui. Sept, huit ans ; elle porte une petite robe d’un rose assez écœurant. Mais elle a des yeux d’un bleu comme il ne se souvient pas d’en avoir vu. Plus étonnant encore, Jean y reconnaît instantanément une chose qu’il n’a plus vue en un quart de siècle : la guerre. Cette fille est du front, et si Jean avait su, il ne serait jamais descendu.
« Bonjour », dit-elle. Le chien dresse la tête et regarde.
Jean ne sait quoi répondre ; il a oublié comment on parle à une enfant de cet âge. Il en a eu, pourtant.
« Bonjour », répond-il d’un ton probablement trop brutal. « Ça va ? »
La gamine étudie une réponse et dit « Oui, ça va.
– Et… et le chien ?
– Ben oui, il va bien aussi. Il dormait.
– Dans cette position ?
– Oui, il dort toujours comme ça. Avant c’était toujours dans les buissons du fond, mais Papa les a coupés en pleine nuit aujourd’hui. Ça doit être pour le punir parce qu’il aboie tout le temps la nuit. Il a pensé à le donner mais c’était celui de Maman.
– J’ai cru qu’il était mort », dit Jean en s’en voulant aussitôt d’avoir employé le mot. « Enfin je m’inquiétais.
– Non, il dormait, répète la petite fille en haussant les épaules. Il a du mal la nuit, comme moi. Alors il dort le jour.
– Pas toi ?
– Si, quand il faut.
– Et pourquoi est-ce qu’il aboie comme ça ? »
La fille baisse les yeux, soupire. « Je crois que c’est parce qu’il s’inquiète pour moi. Vous voulez vous plaindre du bruit comme les autres ?
– Non ». Jean est prodigieusement mal à l’aise. Trouver un truc à dire. « Tu ne vas pas à l’école ?
– Si, mais en ce moment Papa dit que je suis malade, alors j’y vais pas. Peut-être la semaine prochaine. En fait je dois rester dans ma chambre pendant que Papa dort, mais des fois je sais qu’il va pas se réveiller tout de suite, alors je sors par la petite porte.
– Qu’est-ce que tu as ?
– Papa dit qu’il faut lui poser la question à lui quand on veut savoir. Et vous, vous avez quoi ?
– Quoi… ah oui. La jambe, j’ai fait une guerre il y a longtemps.
– Non, je veux dire, vous avez l’air malade maintenant, comme à la télé. »
Et c’est à cet instant que Jean réalise qu’il est descendu en robe de chambre. La sensation d’être soudain la cible des regards de toute une ville grandit lentement et explose en panique. Règle numéro un : être totalement invisible.
« Il faut que j’y aille, lance-t-il précipitamment.
– Et vous reviendrez ? » Les yeux de la fille sont un vortex bizarre. Jean ne s’y plaît pas.
« Si je peux, répond-il.
– Si vous avez envie de voir le chien pour être sûr qu’il va toujours bien, dit la gamine. Et moi ça me gêne pas. Papa me laisse parler à personne.
– D’accord. Au revoir, petite. »
Et Jean regagne son perchoir avec une rapidité que bien des vétérans de guerre lui auraient enviée. Si vite que sa jambe fantôme se réveille. On lui a expliqué par le passé que c’était un phénomène reconnu et qu’à l’improviste, on pouvait avoir l’impression de sentir un membre disparu. Ce n’est pas ce qu’il veut : lui, il veut juste épier et détester le chien des voisins. Abattre des chiens, c’était utile dans le temps. Il voudrait que ce le soit de nouveau, comme quand guetter avait un sens.
Il se rue sur son scope et le braque sur le jardin 622 mètres plus bas, en diagonale de 36 degrés. Et il voit que le chien joue dans le jardin avec la petite fille dont il ne connaît pas le nom. Il y a de la joie en une scène ; et les doigts de sa main droite cherchent machinalement une gâchette qui n’existe plus. Mais c’est bien mieux ainsi pour l’instant ; cet animal la rend heureuse, même s’il est son pire ennemi à lui. Il a vu les yeux de la fille, et il n’a jamais oublié que ce qu’on devine compte. Quatre règles dans ce métier : observer, observer, observer et deviner. On n’est pas censé aimer qu’un convoi civil cache un groupe de combattants, mais avec l’expérience on le devine. On n’est pas censé aimer qu’un vaste vêtement féminin serve à amener des munitions dans une planque, mais avec l’expérience on le devine. On n’est pas censé aimer qu’une petite maison tranquille soit le siège d’opérations ennemies, mais même si les pontes n’en sont pas certains, avec l’expérience on le devine. Il suffit de regarder. Les signes de tension sont bien là, comme une aura, il faut juste les enregistrer. Quand on regarde on sait, à moins de cultiver l’ignorance.
Fin d’après-midi, la fille contourne la maison et rentre par l’arrière ; le chien tourne un peu sur lui-même puis va se recoucher. La fille a de l’instinct, ou une longue habitude : moins de dix minutes plus tard le père apparaît dans le salon et se sert calmement un verre. En film silencieux, Jean le voit tourner la tête et bouger les lèvres ; aussitôt la fille apparaît du fond de la pièce. Les deux échangent quelques mots, puis elle retourne d’où elle est venue. La porte est hors champ sous cet angle, mais Jean sait dorénavant où se trouve sa chambre.
Le temps s’allonge et rien ne bouge, pas même le père qui regarde la télé verre après verre. Jean reporte son attention sur le chien : il navigue lentement, l’air de s’ennuyer. Ce qui convient tout à fait à Jean ; il pose le scope, sort un calepin élimé et téléphone à un vieil ami du Golfe. La conversation est longue, houleuse vers la fin, mais se finit bien. Ils se rencontreront de nouveau, pour la première fois en 6 ans.
Le soir, après une longue période d’apathie, le signal est donné, comme le glas d’une église : le chien se met à aboyer à 22 heures. Aussitôt Jean bondit et braque le scope sur la maisonnette. La télé est toujours allumée, mais le père s’est levé du canapé et quitte bientôt le champ de vision. Les lumières s’éteignent. Le chien aboie plus fort. Cette fois tout a changé entre Jean et lui. Chaque aboiement est devenu insupportable, et même en fermant la fenêtre il les entend encore, ce qui n’est pas plus impossible que de continuer à se rappeler d’autres cris et d’autres explosions dont il ne se libère pas. Mais à partir de cette nuit, Jean sait qu’il n’entendra plus que le chien.
Alors il se met à rêver de ce qu’il pourrait faire pour empêcher l’animal de le garder éveillé.
Et les jours passent. Mais ils ne sont pas aussi vides qu’ils auraient pu l’être, ni seulement vécus à travers un viseur. Un temps, Jean continue à observer le rituel du soir, salon, chambre et chien, puis se force à arrêter. Aucun intérêt de toutes façons : la bête est là pour lui dire s’il se passe quelque chose. Les jours où la fillette se glisse dans le jardin, Jean reprend l’ascenseur. Elle n’est toujours pas à l’école, pour une raison ou pour une autre. Et elle a toujours ce regard qui vient de l’autre monde qu’il connaît, celui qu’il a quitté avec joie un quart de siècle auparavant ; mais à son étonnement, il ne lui faut pas longtemps pour fraterniser avec elle, au lieu de s’enfuir comme au premier contact. C’est seulement une question de s’accepter soi-même.
Bien entendu il y a toujours la barrière de fil de fer, que personne ne penserait à franchir. Inutile : une conversation n’a pas de limites. Donc il s’appuie au grillage sur sa seule jambe, et elle s’appuie au grillage en en levant une. Ça la fait rire ; il n’en faut pas beaucoup à cet âge. Sans surprise, elle lui demande plusieurs fois ce qui lui est arrivé, mais il esquive avec humour. Le premier jour, elle aurait pu le prendre au dépourvu et il aurait parlé ; plus maintenant. Lui ne pose pas de questions cruciales puisqu’il sait déjà. Ils parlent plutôt de temps meilleurs, de voiles blanches et de coccinelles. Une seule condition à tout cela : le chien ne doit pas approcher. La fille fait en sorte de le garder à distance. L’animal surveille sans un son.
Au fil du temps cependant, Jean sait que la fin arrive. Ce n’est pas la faute de la fille, ni du chien qui continue à aboyer toutes les nuits à partir de 22 ou 23 heures juste avant que les lumières du salon s’éteignent ; c’est simplement qu’on ne peut persister à parler de coccinelles à quelqu’un dont le regard bleu s’assombrit au long des semaines, au fur et à mesure que l’expérience rend lucide et met à nu les tombes gardées cachées. Et Jean voit, parce qu’il observe et devine, qu’il perdra bientôt une deuxième fois ce qu’il a déjà perdu. Il sait aussi que pour ce qu’il va faire, il ne reverra probablement jamais la fillette ; mais tous ses souvenirs lui disent que ce n’est pas ce qui peut arriver de pire.
Le dernier jour, après une nuit de trop à entendre le chien qui l’empêche de dormir jusque dans ses rêves et l’a poussé aux limites de sa résistance, il cherche ses mots pour expliquer à la fille que leur situation touche à son terme.
« Tu vas t’en aller ? demande-t-elle.
– Je suis obligé.
– Tu ne peux pas m’emmener ?
– Non, mais tu pourras me rendre visite quand même. Je te dirai où je suis, et tu auras le choix de venir ou pas. »
Elle le fixe avec une intensité qui lui rappelle celle du chien. Une enfant si jeune n’a pas le droit d’avoir cette profondeur. Elle devrait clamer « Pourquoi, pourquoi » à la place. Jean sent qu’il ne peut plus regarder.
« Au revoir, Chloé. »
Et un bref échange de bises maladroites à travers des croisillons de fer met fin à une époque.
La nuit, seul dans son appartement, Jean scrute le ciel. La lune est acceptable, le vent faible, l’humidité minimale. Il sort d’une vieille armoire la mallette que son ami du Golfe lui a apportée deux semaines plus tôt. Ce dernier lui a recommandé de ne pas faire de bêtises et, même s’il était aussi venu pour l’argent, Jean sait que son conseil était entièrement sincère. Peu importe : maintenant rien n’a plus d’importance, hormis le fait que le chien doit définitivement cesser d’aboyer.
Jean ouvre la valise, et enfin il est au bercail. Tout est là : le corps de l’arme, le canon, la crosse, le pied, même un viseur dont il ne veut pas, plus quelques chargeurs offerts. On a un M40-A1, Remington modèle 700 modifié pour l’armée américaine en 1986 et après ; pas le plus beau du jour, mais celui qu’il aurait aimé avoir durant sa dernière mission en 91, au lieu d’un machin français inférieur. Ça, c’était la Rolls de l’époque, l’AK-47 des fusils longue distance, et avec lui il n’aurait peut-être pas raté une sentinelle cruciale, entraîné la mort de presque tout son groupe et perdu sa jambe dans une région pourrie où ne pousse que du sable. Il a attendu sa revanche 24 ans, et il compte bien la prendre.
Il assemble sans hâte le fusil en inspectant la propreté des pièces et, avec un recueillement quasi-religieux, fixe sur l’ensemble son vieux scope de la Guerre. Lui aussi est maintenant au bercail. Jean rentre un chargeur de cinq balles de 7.62, actionne la culasse, déploie le pied sur le rebord de sa fenêtre et entreprend de régler le viseur.
Dans le jardin loin en contrebas, le chien tourne lentement dans les lumières des fenêtres du salon ; il commence à s’agiter. C’est Noël pour un sniper, malgré la distance. Même s’il n’y avait pas de clair de lune, la cible serait absolument impossible à manquer. Il n’y aura qu’un tir et un seul. Jean se refuse à une alternative. Question d’honneur.
Il a encore le temps. Au moins, tant que le chien ne devient pas fou furieux comme chaque soir, on sait que rien n’a commencé. Jean se tient debout sur sa bonne jambe et repose le moignon de l’autre sur une chaise en bois. Ça ira. Il suit la cible un moment pour vérifier le calibrage du viseur, puis prend une profonde inspiration, évacue lentement l’air de ses poumons, et cesse de respirer.
Le fracas de la détonation l’étourdit, le recul le blesse, et il entend même le verre de sa fenêtre ouverte vibrer violemment. Bon sang, c’était vraiment comme ça ? Evidemment, il utilisait presque toujours un silencieux à l’époque. Mais aussitôt ses réflexes reprennent le dessus, et il vérifie le résultat dans le scope.
La balle FMJ a fait un trou très propre dans la vitre du salon de la petite maison, et le père a percuté la télé au moment où il quittait le salon pour se diriger vers la chambre de sa fille, qu’il n’aura pas atteinte cette fois. Il a renversé un meuble au passage et gît dans un fatras de débris et de bibelots.
Durant cinq bonnes minutes, Jean reste soudé à son viseur afin de confirmer l’action. Enfin, lorsqu’il estime certain que l’homme n’en a pas réchappé, il s’abat sur la chaise qui lui servait de reposoir, et se met à rire. Tout est fait. Il a repris sa jambe au passé, il est entier de nouveau. Bien sûr il sait que des gens viendront. Mais qu’ils viennent.
Le chien, lui, fixe un instant la fenêtre perforée, puis se couche sur le côté et entame sa nuit.
Blackfield, "Cloudy Now" : https://www.youtube.com/watch?v=3WxhMgd5jHg
(Remerciements spéciaux à Lola qui a testé la version de base de cette histoire et a pointé des choses à changer !)
27 commentaires
Ivy · le lundi 14 septembre 2015 à 21:06
Enfin la rentrée ! En espérant que tu ne vas pas refaire l'école buissonnière ! ( lol )
Un peu fatiguée après une journée à Paris, alors j'ai commencé par écouter cette superbe chanson, que je découvre pour la première fois !
Je repasserai lire à tête reposée...quand je ne serai plus dans les nuages !
Bises
Stella · le mardi 15 septembre 2015 à 16:19
On se retrouve vraiment dans une situation dont on attend l’issue avec inquiétude, j’avoue avoir été bluffée mais je préfère que l’histoire finisse comme cela en espérant que la petite fille sera bien plus heureuse sans son père. Vous êtes un narrateur qui avait su donner du poids jusqu’au bout de votre récit en créant une attente un peu anxieuse avec des doutes sur la suite du déroulement de votre histoire. Un Grand Merci pour votre Grand talent. Amicalement. Stella.
Un Merci à Lola. Sincères Salutations à vous deux. Stella.
Ivy · le mardi 15 septembre 2015 à 16:20
Me voilà revenue comme prévu
Pour tout lire jusqu'au bout !
Nom d'un chien c'était long
Mais, man alive, si prenant !
A plus ! Non, ce n'est pas une note ! lol !
Loïc · le mardi 15 septembre 2015 à 16:34
Merci de TES passages et de ton appréciation !
STELLA : C'est une histoire qui, comme je les aime (à lire où à écrire) a une morale qui dépend du lecteur. Comme le personnage principal : il est fouillé, mas ça ne veut pas dire qu'il est attachant. Alors, ce qu'il pense et ce qu'il décide n'a pas à être vu comme idéal. Et la qualité de son choix final est interprétable. Qu'est-ce qui est préférable, meurtre ou non-assistance à personne en danger ? Ce n'était pas vraiment la question, en plus ; je voulais seulement faire vivre des personnages.
Un grand merci pour ta lecture attentive et ton com bien ciblé !
Amitiés à toutes deux, Loïc
domidom · le mardi 15 septembre 2015 à 22:44
Merci pour cet agréable moment de lecture...
Domie...
Loïc · le mercredi 16 septembre 2015 à 01:51
Tant mieux si la lecture a été agréable... C'est clair qu'elle ne cherchait pas à l'être au niveau du thème, mais même pour les films d'horreur il y a un public.
Quant à la longueur, je devrais peut-être commencer à l'annoncer en tête de post. Ici, ça faisait 3400 mots, ce qui donne en format livre de poche exactement 6 pages.
Merci de bonne soirée ! Bises Domie.
Loïc · le mercredi 16 septembre 2015 à 02:10
bluegirl · le vendredi 18 septembre 2015 à 21:09
En fait, la différence par rapport à la première lecture ne réside pas tant dans des changements, mais plutôt les ajouts qui m'ont paru tout à fait propices.
Après ça, impossible de passer à côté de l'essentiel de la noirceur. Et on peut aussi considérer Jean comme un sauveur, pour lui même avant tout : il est arrivé à donner un sens à sa vie. Mais de la à penser qu'il a sauvé Chloé...c'est une option qu'elle prendra comme telle. Ou pas !
Je veux dire qu'elle seule mènera sa barque, même si la société aura une grande emprise pour elle dans un premier temps en tout cas.
Elle aura de toutes façons encore bien d'autres emprises pour lesquelles elle devra s'émanciper.
Alors si je lis ça comme une spirale plutôt infernale, c'est que l'amoralité de se faire justice voir de faire justice à autrui a beau être très lourde de conséquences, je suis toujours et depuis longtemps révoltée de la considération que la justice accorde aux criminels, d'autant lorsque les victimes sont des êtres vulnérables.
Et je vais pas commencer à aborder le dénis face au dossier des risques de récidives, qui reflète selon moi une des pires failles de l'institution...parce que je m'éloigne de ton récit, de sa qualité, et du plaisir d'en avoir partagé les coulisses.
Bises amicales, Lola.
mespoemes.net/bluegirl
Claude · le samedi 19 septembre 2015 à 15:11
Un vrai suspense à la Hitchcock mais derrière il y a beaucoup plus d' idées.
En te lisant dés le début j' ai imaginé pas mal de scénarios et celui qui tout compte fait me parait le plus évident n' était pas le premier que j' avais en tête.
Cela dit je suis toujours émerveillé par ton écriture digne pour moi de bons auteurs de polars.Faut plus t' appeler Loïc mais Fred....Vargas, sincèrement tu écris aussi bien que lui et tu tiens le lecteur en haleine ( pas celle du chien ) et derrière tout ça il y a sacrément à méditer et à décortiquer où tu veux vraiment en venir.ca m' a fait penser aussi à la très bonne chanson de Renaud : Dans mon HLM.........
Le chien aboie, la caravane passe mais ton récit ne s' enlise pas dans les sables mouvants d' une littérature ennuyeuse.
Sincèrement à toi Loïc
Loïc · le dimanche 20 septembre 2015 à 02:19
Merci de ton passage, bises !
Loïc · le dimanche 20 septembre 2015 à 02:31
En ce qui concerne "ce que je voulais vraiment dire", si ta question concernait un message moral, vois mes réponses à Stella et Lola : il n'y a pas de message. Juste une description de personnages humains dans des situations particulières, comme dans mon autre nouvelle.
Toute mon amitié Claude !
Cerise · le vendredi 2 octobre 2015 à 18:34
Brrr je l'ai lu hier et en ai encore la chair de poule.
J'ai ADORE...
Ma préférée jusqu'à présent.
J'ai vraiment cru que le pauvre chien allait y passer et que à la place on entendrait peut-être les cris de la fillette.
Oui j'ai vraiment adoré ton personnage une fois avoir lu la nouvelle en entier.
Des frissons et beaucoup d'émotions...bravo.
Dis...Est-ce que je peux l'imprimer pour la faire lire ?
Bon j'ai hâte de déguster quelques meringues...dès que j'aurai un peu de temps...sourire
douce soirée et merci pour la lecture...
Bien amicalement
Béatrice
(Au fait...j'ai écris deux toute petites mini nouvelles : la traque et petites nouvelles de Gisèle)
Loïc · le vendredi 2 octobre 2015 à 22:22
Oui, tu peux imprimer et montrer, de toutes façons tous mes textes sont protégés l'un après l'autre dans une maison parisienne, donc pas de stress pour personne.
Tes nouvelles... Tu ne les as pas postées je crois ? Si tu veux me les envoyer en mail, tu as mon adresse comme tout le monde ; je me ferai un plaisir d'en parler.
A plus tard !
cerise · le samedi 3 octobre 2015 à 21:45
Mes petites histoires sont sur mon site : mespoemes.net/cerise/
la "traque" postée le 24 juin 2014 et "Gisèle" le 27 février 2015.
Belle soirée à toi
Bien amicalement
Béatrice
Loïc · le dimanche 4 octobre 2015 à 17:35
J'ai trouvé intéressante ta théorie que le chien serait tué (bon, là c'était fait exprès bien sûr) ET ton idée que symboliquement, ce serait la fillette qui remplacerait de ses cris ceux du chien (là, je n'avais pas envisagé qu'on puisse croire ça, mais c'était vraiment, quand tu le dis, une fin logique et possible. Une bonne marque de ton imagination !).
Je note aussi que par deux fois tu as eu très peur pour la pauvre bête, et un manque total d'empathie pour le père. 1, ça m'indique que j'ai bien fait mon travail, et 2, c'est tout à ton honneur.
Merci et à plus !
cerise · le dimanche 4 octobre 2015 à 23:17
J ai lu le com de Lola. Des sentiments que je partage. Quand les victimes sont des êtres vulnérables, c est insupportable et quand la justice ne fait pas son boulot c est d autant plus insupportable.
Bravo encore d avoir donné vie à Jean...sourire
Douce soirée
Bises amicales
Philip (JARDIN DE LUNE) · le mercredi 25 novembre 2015 à 00:39
Loïc · le mercredi 25 novembre 2015 à 00:47
Et donc le refus que Jean a d'en parler directement avec la fillette ("parce qu'il sait déjà") donne un sens à son acte à la fin. Et bien sûr, quand il sait ce qu'il va faire, il dit à à Chloé "Je te dirai où je suis et tu auras le choix de venir me voir ou pas", il parle de la taule et des raisons pour lesquelles il y sera.
Merci de ton passage, see you !
spinal · le jeudi 4 février 2016 à 19:54
et en plus j'ai compris la phrase de la coccinelle (je me sens moins bête^^). magnifique et bouleversant.
par ailleurs j'ai deux questions:
est-ce que ton personnage sait depuis le début ou est-ce au moment ou il la voit, ou voit ses yeux s'obscurcir?
et la réference au front est elle basée sur les caractéristiques physique de la petite fille ou est un ressenti émotionnel et du coup la fameuse prise de conscience?
merci pour ta nouvelle en tout cas
Loïc · le vendredi 5 février 2016 à 00:26
Mais de la description basique, pour les scènes (et souvent pour faire tomber le lecteur dans des pièges de déduction facile). Ce qui compte ce sont les événements, et là, tu auras sans doute remarqué, puisque tu poses des questions, que je me retiens de dire les choses telles qu'elles sont. A la place je les suggère. "Show, don't tell".
Allons-y pour les réponses à tes questions, je fais tout en une fois :
Non, Jean ne sait pas dès le début. C'est exactement tel que je le dis : il est juste extrêmement mal à l'aise, il sait qu'il a en face de lui un gros problème quand il rencontre la fille, mais il ne le formule pas dans sa tête. Je pense que ça se passe souvent ainsi.
Je dis qu'il perçoit, avec sa sensibilité particulière à un ex-soldat, qu'elle "est du front". Le Front, la guerre. Quelque chose ne va pas mais il ne sait pas quoi exactement. Mais il le DEVINE plus clairement (mot employé) à force d'espionnage, ce qui est récurrent dans l'histoire, même s'il ne voit rien d'affreux directement.
Son étude du comportement du chien est entièrement la clé. D'où le titre.
"et en plus j'ai compris la phrase de la coccinelle "
Eh bien tu vas pouvoir me l'expliquer, car pour moi c'était un mot comme un autre (papilllon ? fourmi ? auraient fait l'affaire). Je cherchais juste (en quelques secondes de choix) un élément innocent et enfantin. Cela dit, comme je suis le premier à reconnaître qu'on peut écrire des choses sans saisir leur portée, je me suis questionné suite à ton com sur le choix de ce mot en particulier. La notion superstitieuse de "chance" qu'on accorde à la coccinelle ? Tout à fait possible !
Merci pour ton com, ça m'a permis de revenir sur ma façon de m'exprimer !
spinal · le vendredi 5 février 2016 à 00:46
Loïc · le vendredi 5 février 2016 à 09:09
Cela dit, si je n'ai pas pensé comme toi parlant de coccinelles dans l'histoire, ça ne veut pas dire que tu as tort, comme j'ai choisi un insecte à taches et que ce que tu dis a du sens.
Pour ce passage des yeux obscurcis (au fil du temps), c'était juste que la situation de la fille empirait.
Pour ce qui est de craindre d'extrapoler sur les poèmes, il n'y a pas de quoi : on apprécie la simple attention quoi qu'il arrive !
Je reviens sur un truc qui m'a un peu travaillé : peux-tu expliquer en quoi l'histoire était trop descriptive ? Parce qu'en fait, j'avais justement fait un effort pour être très laconique : description physique minimale pour les personnages, en mettant tout sur la psychologie du héros (il faut quand même qu'on comprenne comment il en arrive à cette fin extrême), et assez peu de description de décors.
Mais bien sûr, quand je dis que selon moi j'y suis allé doucement, c'est parce qu'il faut voir que dans mes histoires (non postées, celles que j'écris depuis l'âge de 10 ans, des choses épiques qui font en général des centaines de pages), je décris tout dans le moindre détail ! Pour moi, c'était donc une amélioration...
A plus !
spinal · le vendredi 5 février 2016 à 14:04
pour l'instant je suis trop tournée sur moi (je vis dans ma tête) et pas assez dans celle des autres....mais ça va venir ;) c'est juste moi qui ne suis pas encore 100% réceptive
Loïc · le samedi 6 février 2016 à 14:30
Je pense que je comprends avec ton 2e com ce qui t'a dérangée, même alors que tu ne peux pas mettre le doigt dessus. C'est sans doute que l'histoire perd son universalité par le fait que le héros soit SI particulier et l'héroïne cantonnée à un âge précis. Du coup, si je comprends bien, la notion de "pamphlet applicable dans tous les cas" s'évapore. Je peux juste dire pour ma défense que j'ai cherché à parler du sujet des violences en cherchant une situation extrêmement spéciale, afin de ne pas refaire ce qui a été mille fois dit et redit. Alors, l'originalité de mon texte peut détourner le lecteur de l'idée que TOUS les autres cas de figure sont inacceptables ? Pourtant, c'est bien ce que je pense.
spinal · le mercredi 10 février 2016 à 23:51
pour dire vrai ce qui me dérange dans cette image mentale, ce sont les couleurs qui obscurcisse l'espoir, tout est gris et béton(pour simplifier), (encore une fois je ne sais pas d’où ça viens!), les couleurs et la musique sont essentielles quand je lis! sans toute fois pouvoir les décrire parfaitement.
Loïc · le jeudi 11 février 2016 à 00:53
Mais... de ma part, en tant que témoin extérieur ? Ç'aurait été de l'indécence de faire passer le message "Oh mais c'est pas si grave, on s'en remet".
Et tu sais déjà que j'étais bien énervé en écrivant ce texte. C'est moche, c'est sinistre, c'est brutal, mais c'était un truc que j'avais besoin de faire sortir tel quel.
Va te resourcer sur "Le Contact" ou "Transfert de Diamant". C'est plus sympa !
spinal · le jeudi 11 février 2016 à 16:35
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