Brève De Là- Haut

BREVE DE LA-HAUT
Un choc contre mon pied me réveille en sursaut. Pour la troisième fois. Même en me recroquevillant sur trois sièges inoccupés mes pieds dépassent encore, et servent de tape-grenouilles à tous les vagabonds nocturnes en quête de toilettes d’altitude, qui n’y voient pas grand-chose à travers le brouillard de l’insomnie mal dissipé par les veilleuses. Je perçois un bredouillement contrit que je valide d’un grognement pseudo-magnanime. Le coupable s’éloigne en zigzagant dans l’allée, heurtant ça et là les sièges vers sa destination salvatrice, et je souhaite de tout cœur qu’un inexplicable dysfonctionnement du trône le happe dans la soute à la suite de l’objet de son inconfort.
L’avion ronronne en une vibration presque imperceptible. Je consulte ma montre : 3 heures du matin, heure française. Quelle heure est-il vraiment ? Si elle existe encore... Impossible d’être sûr. A ce stade du voyage, on devrait être au-dessus de l’Afrique, peut-être déjà Madagascar… Donc… Plus trois ? plus quatre ? Pfff… les voyages vers l’Est… lorsqu’on court vers le soleil, les nuits n’en sont plus. Pouf il fait nuit, pouf il fait jour. Comme aux pôles. Je lorgne les écrans morts. Tant qu’ils ne se rallument pas, c’est qu’il est moins de 7 heures heure destination. Sans eux, leur carte et leurs statistiques, nous sommes pris dans une bulle de métal hors de l’espace, hors du temps. Une absence totale de repères qui n’est pas forcément déplaisante. Le véritable voyage, celui qui défie l’écorce terrestre, l'horloge interne et la raison, on le vit dans l’avion.
Je remonte légèrement le volet du hublot et je scrute. Une très faible bande de lumière horizontale rougeâtre fend deux masses d’obscurité, sous l’éclat mourant de constellations que je n’identifie plus. Tandis que je regarde, l’esprit encore embrumé (3 heures, c’est plutôt l’heure à laquelle je me couche), le ciel vire à un gris laiteux qui se colore lentement d’un bleu incertain. A 11000 mètres, les aurores n’ont pas la même flamboyance qu’au sol. La lumière croissante éclaire, rasante, un océan de nuages sans fin coulant derrière le dos rond de la Terre. La courbe de l’horizon est impressionnante. Bon sang, à cette hauteur humiliant l’Everest on a déjà l’impression d’être à mi-chemin de la Lune.
Le soleil arrive, sans se presser. Le bout du monde s’embrase sous l’aile gauche du 747 et ses réacteurs, jusqu’à ce que l’arc de corail décoche sa première flèche étincelante. Ah… Pas de rayon vert cette fois encore, et pourtant j’ai fait attention. A présent il est trop tard : le soleil se disperse en chiens de feu le long des collines de vapeur, qui perdent leur relief au fur et à mesure de son ascension. Combien de grisailles là-dessous, combien de déchaînements d'électricité et de pluies de mousson, mais nous nous trouvons en un endroit où l'atmosphère prendra à midi, si nous sommes encore là, une teinte bleu cobalt qui préfigure l’intensité de l’espace, à une altitude que ne dépassent plus que les fusées, les films de science-fiction et les rêves.
Giono disait : « Quand les mystères sont malins, ils se cachent dans la lumière ». Je ne sais pas ce qu’il avait précisément en tête ; mais tandis que les volets se lèvent un à un le long de la travée et que les yeux fatigués et les esprits en jetlag regardent avec l’hébétude d’illettrés à l’Opéra le monstre en fusion caresser l’échine nuageuse de son troisième caillou, c’est, j'imagine, à cet instant par excellence que des siècles d'affinement de la raison nous abandonnent pour nous renvoyer à la découverte du feu, en une singularité avalant le réel, juste avant que les écrans plasma ne se rallument.
Samedi 3 Juillet 2010
Un choc contre mon pied me réveille en sursaut. Pour la troisième fois. Même en me recroquevillant sur trois sièges inoccupés mes pieds dépassent encore, et servent de tape-grenouilles à tous les vagabonds nocturnes en quête de toilettes d’altitude, qui n’y voient pas grand-chose à travers le brouillard de l’insomnie mal dissipé par les veilleuses. Je perçois un bredouillement contrit que je valide d’un grognement pseudo-magnanime. Le coupable s’éloigne en zigzagant dans l’allée, heurtant ça et là les sièges vers sa destination salvatrice, et je souhaite de tout cœur qu’un inexplicable dysfonctionnement du trône le happe dans la soute à la suite de l’objet de son inconfort.
L’avion ronronne en une vibration presque imperceptible. Je consulte ma montre : 3 heures du matin, heure française. Quelle heure est-il vraiment ? Si elle existe encore... Impossible d’être sûr. A ce stade du voyage, on devrait être au-dessus de l’Afrique, peut-être déjà Madagascar… Donc… Plus trois ? plus quatre ? Pfff… les voyages vers l’Est… lorsqu’on court vers le soleil, les nuits n’en sont plus. Pouf il fait nuit, pouf il fait jour. Comme aux pôles. Je lorgne les écrans morts. Tant qu’ils ne se rallument pas, c’est qu’il est moins de 7 heures heure destination. Sans eux, leur carte et leurs statistiques, nous sommes pris dans une bulle de métal hors de l’espace, hors du temps. Une absence totale de repères qui n’est pas forcément déplaisante. Le véritable voyage, celui qui défie l’écorce terrestre, l'horloge interne et la raison, on le vit dans l’avion.
Je remonte légèrement le volet du hublot et je scrute. Une très faible bande de lumière horizontale rougeâtre fend deux masses d’obscurité, sous l’éclat mourant de constellations que je n’identifie plus. Tandis que je regarde, l’esprit encore embrumé (3 heures, c’est plutôt l’heure à laquelle je me couche), le ciel vire à un gris laiteux qui se colore lentement d’un bleu incertain. A 11000 mètres, les aurores n’ont pas la même flamboyance qu’au sol. La lumière croissante éclaire, rasante, un océan de nuages sans fin coulant derrière le dos rond de la Terre. La courbe de l’horizon est impressionnante. Bon sang, à cette hauteur humiliant l’Everest on a déjà l’impression d’être à mi-chemin de la Lune.
Le soleil arrive, sans se presser. Le bout du monde s’embrase sous l’aile gauche du 747 et ses réacteurs, jusqu’à ce que l’arc de corail décoche sa première flèche étincelante. Ah… Pas de rayon vert cette fois encore, et pourtant j’ai fait attention. A présent il est trop tard : le soleil se disperse en chiens de feu le long des collines de vapeur, qui perdent leur relief au fur et à mesure de son ascension. Combien de grisailles là-dessous, combien de déchaînements d'électricité et de pluies de mousson, mais nous nous trouvons en un endroit où l'atmosphère prendra à midi, si nous sommes encore là, une teinte bleu cobalt qui préfigure l’intensité de l’espace, à une altitude que ne dépassent plus que les fusées, les films de science-fiction et les rêves.
Giono disait : « Quand les mystères sont malins, ils se cachent dans la lumière ». Je ne sais pas ce qu’il avait précisément en tête ; mais tandis que les volets se lèvent un à un le long de la travée et que les yeux fatigués et les esprits en jetlag regardent avec l’hébétude d’illettrés à l’Opéra le monstre en fusion caresser l’échine nuageuse de son troisième caillou, c’est, j'imagine, à cet instant par excellence que des siècles d'affinement de la raison nous abandonnent pour nous renvoyer à la découverte du feu, en une singularité avalant le réel, juste avant que les écrans plasma ne se rallument.
Samedi 3 Juillet 2010
12 commentaires
Loïc · le samedi 3 juillet 2010 à 22:07
Ivydall · le dimanche 4 juillet 2010 à 03:33
Amitiés
Ivy
dagolaborel · le dimanche 4 juillet 2010 à 10:56
http://www.mespoemes.net/dagolaborel
José · le dimanche 4 juillet 2010 à 12:35
Loïc · le lundi 5 juillet 2010 à 06:00
En passant, c'est à partir d'une de nos conversations dont tu te souviens peut-être qu'est née l'idée de relater ce moment. Il méritait d'être couché sur papier... ou sur pixels...
Ci-dessous les autres images de la série pour ceux que ça intéresse :
http://img710.imageshack.us/img710/8501/aurore1.jpg
http://img62.imageshack.us/img62/9286/aurore2.jpg
http://img59.imageshack.us/img59/4465/aurore3.jpg
Michel (Signes de Vie) · le lundi 5 juillet 2010 à 10:00
imparfaitlibre · le lundi 4 octobre 2010 à 11:36
amitiés.
http://www.mespoemes.net/imparfaitlibre
imparfaitlibre · le mardi 5 octobre 2010 à 00:58
amitiés sincères cher Loïc
http://www.mespoemes.net/imparfaitlibre
kariane · le mardi 13 novembre 2012 à 18:01
Magnifique ! Je m'imagine dans cet avion... Scruter le coucher de soleil... Vision paradisiaque, mais qui ne se touche qu'avec les yeux... Enfermés, le paradis nous oblige à le regarder avec des yeux envieux mais impuissants ! Comme quoi le " monstre" blanc cache des merveilles ?
Amitiés !
http://www.mespoemes.net/kariane
Loïc · le mercredi 14 novembre 2012 à 03:48
Le lever de soleil en question s'est passé comme je le dis, à peu près au-dessus de Madagascar, sur un vol en route vers l'Ile Maurice... et d'ailleurs, qui peut détester un voyage qui se termine par la vue des lagons et du Grand Morne tandis que l'avion cercle pour s'aligner sur les pistes de Port-Louis tandis que le pilote annonce que la température au sol est de 32°C alors qu'on est parti de Paris la veille... le 11 Février ?
Même traîner dans le transit de l'aéroport de Singapour en attendant (complètement détruit par 15 heures de vol) le "connection flight" pour Sydney est un plaisir rétrospectivement. Car voir, même d'un oeil de zombie, le kangourou rouge bondissant qui orne la queue du 727 de la Qantas attendant sur sa piste le chargement des bagages, est-ce que ça fait peur ? Non... ça te prend aux TRIPES.
Oui, le "monstre blanc" cache des merveilles... qu'il désigne le soleil ou l'avion.
Amitiés Kariane !
kariane · le mercredi 14 novembre 2012 à 18:52
Ahhhhh Houps lever de soleil oui pardon sorry !
Je suis passée voir les photos, elles sont juste magnifiques ! Chapeau ! Le texte décrit bien ces images... c'est marrant mais ça me donne envie de reprendre l'avion vite... Avec cette nouvelle tête, plus attrayante, que je lui donne maintenant !
Le monstre blanc s'adresse plutôt à l'avion, le ciel est multicolore... Et ce n'est pas un " monstre", c'est plutôt... Comment dire... Non aucun mot précis. Un géant, notre père à tous, notre berceau, l'inconnu, l'infini, l'ombre, la lumière... Tout ça !
Amitiés !!
http://www.mespoemes.net/kariane
Loïc · le mercredi 14 novembre 2012 à 19:46
"Monstre blanc"... Ah, si c'était VRAIMENT pour toi "l'avion", on ne s'était pas compris ; je croyais faire une réflexion maline à la fin de mon précédent com, alors que tu pensais vraiment à l'avion !
Pour être clair : vers la fin de mon écrit, le "monstre en fusion qui caresse l'échine de son troisième caillou", c'est le Soleil bien sûr, étoile en perpétuelle fusion thermonucléaire dont la Terre est la 3e planète. Je ne parlais pas de l'avion !
Amitiés ! Et promis, je vais me remettre à TES poèmes ; quand ça arrivera, tu vas être submergée par l'avalanche de coms.
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