le voyage
Caché par un treillis de chêne, le prêtre m’invite à parler. Le confessionnal sent le vieux bois ciré, si bien ciré que les bigotes relèvent leur robe noire pour éviter de la souiller avec l’encaustique étalée en couches trop épaisses par le bedeau.
— Mon père, dis-je, c’est une longue histoire qui risque de vous retenir longtemps.
— Parlez mon fils, parlez, je suis ici pour vous écouter et j’ai tout mon temps.
Je commence, alors le récit de l’aventure la plus étrange que j’ai vécu.
"Il y a un an d’ici, je me promenais sur le parvis de Notre-Dame. J’étais en convalescence. Mon médecin m’ayant conseillé de beaucoup marcher, je profitais de cette opportunité pour redécouvrir Paris à pied.
L’air de la capitale est agréablement frais. Des nuages de giboulées s’accumulent à l’ouest, vers Boulogne. Quand j’arrive sur le parvis son pavé est toujours détrempé par la précédente averse.
Il y a très peu de touristes. Une caresse d’encens m’effleure les narines. Un organiste répète. Mon corps vibre avec les notes de ce concert improvisé. Je m’assois un moment. Mon regard va et vient, ravi d’une sculpture, de l’harmonie quasi musicale des ogives de la voûte, s’émerveille des bleus, des roses et des ors que diffusent les vitraux.
La musique et la sérénité de l’édifice ont raison de ma conscience. Une douce torpeur m’envahit, je m’assoupis.
***
Quand je m’éveille, le noir glacial m’entoure. La faible lueur vacillante de quelques cierges éclaire d’un halo fantasmagorique, le visage figé des statues polychromes dont les sourires déformés par la lumière n’ont plus rien de divin.
Mes yeux s’habituent peu à peu à ce clair-obscur. Je découvre que les sièges autour de moi ont disparu. Je ne suis plus assis mais debout. Le décor a changé. Tout est différent, l’odeur des cierges est plus forte. Les murs gris sont peints de couleurs vives. De la paille jonche le sol.
J’essaie de m’orienter, de retrouver la porte, quand j’entends un léger froissement derrière moi. La gorge serrée, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine, je suis figé par la peur. Instinctivement je prie, voulant exorciser je ne sais quoi.
— Bonsoir mon ami.
C’est la voix chaude d’un homme mûr qui vient de parler. La surprise provoque une décharge d’adrénaline qui me fait perdre une énorme quantité de sueur froide et moult flatulences.
— C’est à croire que vous avez mangé du foie de taupe, vous empestez mon cher, ironise la voix. Je vous pardonne ce relâchement tout à fait naturel. Je pense qu’à votre place j’en aurais fait tout autant. Qui peut maîtriser ses réactions face à la peur, à l’étrange et à l’irrationnel d’une telle situation n’est-ce pas?
L’homme se tient derrière moi, je n’ose me retourner.
— Je ne suis pas un fantôme, vous pouvez vous retourner sans crainte.
Devant moi je découvre un homme semblant âgé ou plutôt paraissant l’être. Il arbore une belle barbe grise, presque blanche. Il est vêtu d’un haut de chausse de tissu beige, d’un pourpoint de peau et d’un surcot de laine écrue.
Je reste interdit devant cette apparition sortie tout droit d’un livre d’ Histoire de France. L’homme a ôté son bonnet qu’il tient dans sa main gauche. Et lisant mes pensées, il me dit.
— Mais non, mon ami, vous ne rêvez pas.
Il me saisit le bras et m’entraîne vers une porte latérale de la cathédrale. Une horrible odeur pénètre mes narines, reléguant ma précédente flatulence au rang des parfums humainement acceptable. Si le noir n’est pas une couleur car il les contient toutes, cette odeur n’en est pas une car elle doit les contenir toutes et surtout celles des excréments et les déchets de l’homme et de la vie. La puanteur de tout ce qui a vécu, de tout ce qui est mort.
Le caniveau central de l’étroite ruelle est rempli d’immondices de toutes sortes que d’énormes rats fouillent avec de petits cris perçants se mordant, se griffant pour la possession d’un morceau de choix.
L’homme prend la parole.
— Vous êtes dans l’île de la Cité en 1417 mon brave, Paris a un autre visage ne trouvez-vous pas? Prenons des précautions pour nous rendre à mon logis. Ce n’est pas très loin, mais vos vêtements pourraient attirer l’attention du guet ou des bouchers...
— Des bouchers? Dis-je surpris.
— Oui, des bouchers. Ils exercent sur le pont Notre-Dame, depuis la révolte de Simon Caboche l’écorcheur, qui durait depuis quatre ans. Charles VI, notre bon roi, a décidé de déplacer la Grande Boucherie de devant le Châtelet.
Nous longeons les murs crasseux des vieilles maisons à colombages et encorbellements de ce Paris du XVème siècle. Je regarde avec étonnement les formes de cette ville obscure dans cette nuit du passé. Je ne cherche même pas à savoir quel enchantement a conduit mes pas jusqu’ici. Je suis là, au cœur de Paris, c’est tout.
Maintenant, une odeur de viande et de sang domine la puanteur du caniveau. Nous distinguons des lumières. Des gens vont et viennent parlant une langue que je ne comprends pas. Je découvre la Seine aux rives sablonneuses et le pont que nous allons emprunter, illuminé de centaines de torches.
Des hommes portent des quartiers de viande sur les épaules, d’autres égorgent des cochons, assomment des bœufs à grands coups de masse. Des chiens, des chats, des rats, aux gueules de gargouilles rongées par la gale, lèchent, plus loin, le sang qui coule entre les pavés disjoints. Toute une population grouille autour des dépouilles. Les uns emportent les peaux sanguinolentes, les autres tranchent et découpent les carcasses, d’autres encore, lavent à grande eau puisée dans la Seine, les tripes fumantes. Le spectacle est dantesque, surréaliste, incroyable. L’homme m’arrache à la magie de la contemplation. Nous progressons de coin d’ombre en coin d’ombre. Nous avons réussi à passer le bras de Seine. Nous pénétrons dans l’obscurité des rues étroites de la rive droite.
Tout-à-coup, Il me pousse sous un porche. Je sens le danger. Nous retenons notre souffle. Des cliquetis, de la lumière. Un soldat s’approche en tête d’une petite troupe de cinq ou six hommes. Il tient une torche. Suivent ensuite des gens d’armes portant hallebarde, et, fermant la marche, un deuxième porteur de torche. Estimant que le guet est assez loin, je m’avance pour sortir de notre cachette, mais l’homme me retient.
— Ne sortons pas encore, attendons qu’ils soient entrés au grand Châtelet, me chuchote-t-il.
Les lourdes portes refermées avec un bruit sourd, nous reprenons notre progression de fantômes dans la nuit puante de la future ville lumière. Mon guide marche vite. Je ne sais pas où nous sommes dans ce dédale de rues sans plaques. (Elles seront posées à partir du 16 janvier 1728 sur ordre de M. Hérault, lieutenant général de police de Paris.) Nous longeons des échoppes de commerçants et d’artisans, puis celles d’écrivains qui sont attenantes à une église. Arrivés au coin d’une rue mon compagnon s’arrête. Il sort une clé et ouvre la porte de la maison de pignon. Avant de pénétrer à sa suite, je lève la tête et vois l’enseigne clouée au-dessus de la porte. Elle est faiblement éclairée par la lune qu’un nuage vient de dégager, sur le bois peint en rouge il est écrit en lettres d’or : "Fleur de Lys".
Je suis mon hôte dans l’obscurité de la maison. Une odeur mêlée de papier pelure, de parchemin, de feu de bois et de suif règne dans les lieux. L’homme se dirige dans le noir sans hésitation. Il frotte son briquet et allume une chandelle. La lumière éclaire son visage en en déformant légèrement ses traits. Je reste immobile tandis qu’avec la chandelle, il allume deux lampes à huile qui pendent à l’énorme poutre qui traverse la pièce en sa largeur.
Le rez-de-chaussée est vaste. Des parchemins sèchent, pendus à des fils. Les murs sont couverts de rayonnages dont les planches en bois brut ploient sous de gros livres reliés de peaux et de cuir. Au centre de la pièce, huit lutrins sont disposés en cercle, autour de trois chandeliers. Ils semblent attendre maître et élèves calligraphes. Sur des dessertes de chêne, des pots de couleurs, servant à enrichir les enluminures, sont posés en ordre régulier.
Nous traversons l’atelier qu’un épais rideau de velours rouge sépare d’une petite pièce servant de remise où sont empilés, en tas d’inégale hauteur, papiers et peaux parcheminées. Un étroit escalier droit mène à l’étage supérieur. Sous l’escalier une porte doit donner accès à une cour intérieure car je sens de l’air frais passer sous son battant. L’homme m’invite à le suivre.
Il n’avait prononcé aucune parole depuis notre rencontre avec le guet. La porte émet un petit grincement en s’ouvrant sur une pièce aux dimensions identique à celle que nous venons de quitter. Deux cheminées se font face, une grande, sur ma gauche, l’autre, de moindre dimension, sur le mur opposé. Au fond, trois fenêtres aux petits carreaux taillés en losange et cerclés de plomb, donnent sur la rue. Au centre, s’impose une table de châtaignier entourée de tabourets. Près d’une échelle qui, je le suppose, doit mener aux combles, un immense bahut. De part et d’autre des cheminées, deux maies et deux coffres qui feraient le bonheur des résidents du Marché Biron. Sous les trois fenêtres, est posé là, un simple lit sans baldaquin.
Avec quelques grosses branches qui étaient en réserve dans la grande cheminée, l’homme redonne vie aux deux foyers assoupis dans leurs braises. Le feu crépite, les flammes montent et éclairent la pièce qui sort de la pénombre rouge émise par les braises mourantes. Nos ombres dansent sur les murs de torchis blanchis à la chaux.
Toujours sans mot dire, il ouvre le grand bahut et en sort deux mazagrans de terre cuite qu’il pose sur la table et une bouteille de verre obturée d’un capuchon de cire verte. D’un geste précis il brise la cire sur le rebord de la table, secoue la bouteille pour en chasser les débris et enfin, verse, dans deux mazagrans, un liquide couleur rubis.
En me tendant un mazagran il me dit :
— Maintenant que nous sommes chez moi, je vais t’expliquer ce bond dans le temps de cinq cent soixante-treize ans.
Pendant qu’il parle je porte le récipient à mes lèvres. Jamais je n’ai bu de vin aussi Vin, il a un goût de fruit qui enchante mon palais. Comme s’il avait lu mes pensées, il me dit,
— Il vient des coteaux de Seine de la région de Sainte Geneviève du côté de Giverny, 1415 fût une excellente année, un peu comme votre millésime 61. Il n’y a pas besoin d’y ajouter de l’eau, du miel et des épices n’est-ce pas ? Puis il poursuit.
— Tu as sûrement deviné qui je suis.
— Nicolas Flamel.
— C’est exact ; mais ce que tu ne sais, c’est la raison de ta présence ici. Demain je dois mourir, dans quelques heures je dois disparaître et pour cela j’ai besoin de toi. Je connais parfaitement ta vie et...
Je vais pour l’interrompre, d’un geste de bienveillance il me fait signe de me taire et continue.
— Tu utiliseras plus tard les pouvoirs illimités que confère la maîtrise de l’ Art. Je te guide depuis notre première rencontre. Je t’ai suivi depuis l’instant où tu as pénétré, par la grâce de Dieu, dans la librairie "La Table d’ Émeraude" rue de la Huchette. C’est là que tu as acheté ton premier livre d’alchimie. Je cherchais celui qui serait digne d’accomplir la mission que je lui assignerai le moment venu. Et, mon ami, le moment est venu.
***
Je me revois, ce 10 janvier 1973, entrant dans la vieille librairie où le mystère transpire de tous les volumes rangés par thème dans les rayonnages poussiéreux. Un vieil homme se tient debout derrière une table garnie de livres anciens qu’il doit trier entre deux clients. Il me conseille pour mon premier achat : le Mutus Liber de Jacob Sulat. Je m’apprête à sortir quand il me retient et insiste pour que j’accepte un petit livre, plutôt un fascicule, qu’il tient à m’offrir et qu’il me conseille de lire avant d’entreprendre études et travaux de l’ Art des Philosophes. Le livre a pour titre Alchimie d’Alain Savoret. J’ai toujours ce livre précieux dans ma bibliothèque.
Pour compléter mes pensées, Flamel poursuit,
— Tu as bien progressé dans tes recherches, n’est-ce pas ?
— Effectivement.
— Mon esprit te guidait, je t’aidais dans le choix de tes livres, je te soutenais quand le doute t’envahissait. Donc, je te connais et toi, tu ne connais de moi qu’une légende. On a dit tant de choses sur moi, des vraies et des fausses. S’il est vrai que j’ai trouvé la Pierre, ma fortune vient surtout de mes spéculations financières avec les juifs et les Lombards. Mais ceci est une autre histoire.
Il remplit les deux mazagrans une nouvelle fois et reprend,
— Pernelle mon épouse qui est décédée le 11 octobre 1397, m’attend à Lyon où je dois la rejoindre après mon enterrement. Nous ne nous sommes pas quittés depuis vingt ans, mais il fallait qu’elle disparaisse. La Sainte Inquisition n’aurait pas pardonné son absence de ride, malgré mes donations aux diocèses et aux hospices. De Lyon nous entreprendrons un long voyage sur terre et dans le temps. J’ai choisi de disparaître le 22 mars. Tu te doutes bien, que cette date est symbolique. Elle correspond au début et à la fin de nos travaux. C’est à l’équinoxe du printemps que le premier temps de l’ œuvre doit s’accomplir. Maintenant suis moi, je vais te montrer quelque chose.
Chandelle en main, il monte les barreaux de l’échelle, soulève puis fait basculer la trappe qui retombe sur le plancher d’un coup sec. Il pénètre dans le rectangle de nuit et abaisse la manette d’une sorte d’interrupteur. La lumière se fait. Je le rejoins et pénètre à mon tour dans la pièce mansardée.
— Ne sois pas étonné, me dit-il, j’utilise pour les travaux l’énergie électrique. Alors pourquoi ne pas l’utiliser pour m’éclairer. Je ne peux, malheureusement ne l’utiliser qu’ici. Tu vois les deux fûts d’où sortent les fils, ce sont des piles. Ce procédé était bien connu des anciens. Triste époque... dans quelques décennies la Renaissance, et dans quelques siècles le retour vers les étoiles...
Je prends soudain conscience que je suis avec Nicolas Flamel, qu’il m’entretient de secrets plusieurs fois millénaires, que je suis dans son atelier, dans cet endroit où avec Pernelle il transmuta le 25 avril 1382 à cinq heures du soir, une demie-livre de mercure en or pur et véritable et, à ses dires, plus doux et plus malléable.
Saisissant une fiole contenant une poudre rouge sombre, il dit, sans me regarder.
— Saches qu’il n’est dans l’univers aucune matière sans esprit et aucun esprit sans matière car il n’est point de vie dans les règnes sans l’union des deux dans un juste équilibre. L’essence des dieux est immortelle mais ils naissent, meurent et renaissent tout comme nous. Ils changent simplement de nom. Ils ont engendré des anges comme nous en engendrerons. Dans l’éternité les atomes retournent aux étoiles. Le cycle est infini, la mort n’est que transition, changement d’état. Saches aussi qu’il est une force multiple en un. Elle organise la perfection et l’équilibre. Trouves-la, utilise-la, mais saches enfin, qu’au regard de notre temps et de notre espace mesuré, elle pourra, selon l’usage que tu en feras, te donner la vie ou te donner la mort. Là est le secret des secrets. Il est dit qu’il faut en user avec amour et sagesse. Maintenant, visitons mon atelier. Comme tu le vois, j’utilise les conduits des cheminées pour évacuer les fumées de mon athanor et du foyer de grand feu de la voie sèche, de la multiplication et de la transmutation. Nous, les écrivains, sommes une des rares corporations à pouvoir déroger au couvre-feu. C’est bien utile pour travailler aux fourneaux. Tout ce fatras, de cornues, creusets, pinces, matras, je vais le faire disparaître. De retour dans ton siècle tu le retrouveras et tu l’utiliseras car je t’ai choisi, comme tu en choisiras un pour perpétuer la Science des Sages sans l’aide de la science.
— Mais, Maître, je n’en suis pas digne, jusqu’à ce jour je n’ai que spéculé.
— Si depuis tout ce temps, j’avais trouvé un étudiant digne, crois-tu que tu serais là en ce moment ! Maintenant il faut faire vite dit-il en regardant sa montre.
Et, ayant vu mon étonnement il reprend en souriant :
— Je l’ai achetée avant hier à un maghrébin à Barbès, elle est belle, ne trouves-tu pas ? Allons, ne perdons pas de temps suis-moi.
Nous descendons l’échelle puis l’escalier. Nous sortons par la porte que j’avais vue en entrant. Elle donne effectivement sur une petite courette que nous traversons en trois enjambées. Flamel me tend une chandelle et me demande de l’allumer. Pendant que je m’exécute, il ouvre une porte qui donne accès aux degrés d’une cave. Avec précautions, nous empruntons un escalier aux marches glissantes. Pour maintenir mon équilibre je suis obligé de poser mes mains sur les parois suintantes d’humidité. Nous posons enfin nos pieds sur de la terre battue ; nous logeons un long couloir. La chandelle de Flamel allonge nos ombres qui ressemblent à des fantômes en errances. A part la porte, aucun soupirail ne donne de l’air à ce tunnel qui me paraît interminable.
— C’est ici dit Flamel en s’arrêtant, c’est ici que nous allons déposer le matériel.
— Nous n’aurons jamais le temps, Maître !
— Mon jeune ami comment crois-tu que nous avons construit... ne m’interromps pas et concentre-toi ça m’aidera.
Un éclair bleu éclaire la cave. Tous les objets sont là. On croirait voir la tombe de Toutankamon telle que la vue Howard Carter lors de sa découverte.
— Tu trouveras ces objets ici-même, dit Flamel.
— Mais votre maison sera fouillée, votre cave visitée.
— J’ai tout prévu. Ils ne trouveront rien, car nous sommes ici sous le futur immeuble du 90 de la rue de Rivoli de ton époque. Pour parvenir en ce lieu, tu n’auras qu’à pousser la pierre marquée de sept étoiles dans la cave. Maintenant, montons. Il me reste à mourir.
De retour dans la grande salle aux cheminées, il reprend la parole.
— Comme pour Pernelle, ce n’est pas mon corps qui sera enseveli, mais celui d’un prisonnier du Châtelet mort hier des suites d’un interrogatoire très poussé du bras séculier de la sainte inquisition. Son corps transporté au charnier des Innocents doit m’être livré sous peu. Deux manants, grassement payé crois-moi, sont chargés de cette mission.
Trois coups sont frappés à la porte du bas.
— Ce doit être eux dit Flamel. Ne bouge pas.
Deux hommes encapuchonnés, précédés de Flamel, entrent, déposent leur lourd fardeau près du lit du maître et s’en retournent sans mot dire. La porte de la rue refermée, Flamel me dit,
— Ton rôle commence maintenant.
Il s’approche d’un coffre et en tire des vêtements qu’il me tend.
— Ils sont à ta taille. Habille-toi. Tu reprendras tes vêtements après ta mission.
Pendant que je me vêts en bourgeois du XVème siècle, il m’explique le rôle que je dois tenir dans cette macabre mise en scène.
— Tu seras mon neveu, malheureusement muet. Tu remettras les lettres que voici aux clercs, médecins et prêtres qui se présenteront à toi. Ne t’inquiètes pas je serais là.
Nous faisons glisser le cadavre sous la couche de Flamel qui, après avoir caché le corps avec le retombé du drap, s’allonge et entre dans un sommeil ressemblant à la mort. Un rayon de soleil entre par le vitrail. Le jour se lève sur Paris.
***
Je me demande si derrière la grille du confessionnal le prêtre ne s’est pas endormi. Je marque une pause.
— Continuez, mon fils, je vous en prie, continuez s’il vous plaît.
Je suis scrupuleusement les conseils et indications du Maître. J’assiste à la cérémonie jusqu’à son terme. On enterre Flamel sous la nef de l’église St Jacques de la Boucherie, sa paroisse, point de départ pour Paris des pèlerins de Compostelle. Les clercs veulent m’inviter au repas des morts. Je refuse leur faisant comprendre que je veux me recueillir une dernière fois dans la maison de mon oncle.
La nuit est tombée sur la ville, quand Flamel, rasé de près et habillé de neuf et moi-même, ayant retrouvé mes vêtements du 20ème siècle, quittons sa maison. Nous empruntons le chemin inverse de la veille, en prenant garde de pas nous faire surprendre par le guet. Nous entrons dans Notre-Dame par la même petite porte.
— Rappelles-toi, dit-il, le 90 rue de Rivoli, à bientôt ! Puis il me fait l’accolade et sort.
Il referme la porte, me laissant seul dans le noir glacé de la nef.
***
Les touristes pénètrent par petits groupe dans la cathédrale, le soleil brille sur le parvis. Je sorts et me dirige vers le 90 de la rue de Rivoli. Par bonheur, la porte d’accès aux caves n’est pas fermée à clé. Je descends et progresse dans un couloir entre deux rangées de portes en bois à claire-voie, je tourne à gauche, et comme Flamel me l’a dit, je trouve sur le mur, la pierre aux sept étoiles. Je la pousse. Elle pivote. J’allume mon briquet, passe mon bras dans la cavité... Tout est là, comme le Maître l’a déposé il y a 563 ans, peut-être hier... Je replace la pierre et remonte prendre une grande bouffée d’air.
Il me faut plusieurs semaines pour déménager discrètement l’atelier que je reconstitue dans ma cuisine de St Ouen, car je ne veux pas attirer l’attention sur moi par des va-et-vient réguliers. Je commence mes travaux. Dans les manuscrits de Flamel, tout me semble clair. L’hermétisme devient limpide, les rébus se résolvent comme par enchantement. Les propriétés de la galène, de la pyrite de fer et de l’eau mercurielle s’avèrent incontournables. Ma cuisine reçoit, par bonheur, les rayons de lune dans ses phases incontournables.
J’ œuvre sans relâche pendant un an. Je vois de mes yeux, la matière mourir sous l’aile du corbeau, renaître dans la blancheur, j’observe l’union des contraires, la naissance de l’hermaphrodite. Puis, enfin, arrive la phase finale de l’ œuvre. Je surveille la progression des poids et des températures. La coction évolue comme l’a prévu le Maître. Le septième jour de la dernière phase, la matière ayant chanté sa gamme colorée se stabilise au rouge. Elle brille d’un rouge sang, profond et pur. Je dois procéder, maintenant à sa multiplication.
Je sorts la pierre de l’ œuf, la réduis en poudre et fais les opérations nécessaires. Maintenant en possession de ma poudre de projection, il me faut accomplir la phase ultime de l’ œuvre, ma première transmutation.
Je prends une once de plomb que j’entoure d’un peu de cire à laquelle j’ai incorporé quelques milligrammes de poudre. Je place la préparation dans le creuset et chauffe au bec.
Le bijoutier est intrigué par la qualité exceptionnelle du petit morceau d’or qu’il a entre les mains.
— Monsieur, dit-il, vous avez là un morceau d’or dont la pureté est sans égale et dont le poids est anormalement élevé. Serait-il indiscret de vous en demander la provenance.
Je mens en affirmant tenir cette pépite de ma famille et que ma démarche est de simple curiosité. Il me regarde bizarrement et ne paraît pas entièrement satisfait. Je le laisse à ses interrogations et regagne heureux, ma cuisine-atelier.
Il pleut sur Paris. L’hymne à la joie résonne près du Panthéon. Notre nouveau président dépose une rose sur le mausolée de Jean Jaurès. Dans ma cuisine je prépare l’élixir de longue vie, dérivé de la poudre. J’hésite à l’avaler. Vie ou mort, eau de jouvence ou poison ? C’est pourquoi mon père que je suis ici, aujourd’hui ».
— L’avez-vous bu, mon fils ?
— Non, mon père.
— Je ne sais comment vous conseiller, mon fils. Comment ne pas affirmer que cette aventure n’est pas une œuvre de Satan pour éprouver ton orgueil et qui nous prouve qu’il n’a pas pris les traits du bon Flamel, nul ne le sait. Il te faut prier mon fils, prier. Dieu te viendra en aide. Je sais que les desseins de Dieu sont impénétrables, c’est pour cela qu’il a inventé la théologie. Malheureusement la théologie n’a jamais apporté de réponse au doute.
Je repars donc du confessionnal avec mon doute, mes doutes.
***
Je suis assis devant l’athanor, la fiole d’élixir à la main, quand on frappe à ma porte. Je vais ouvrir. Le Maître est là sur le palier.
— Entrez, lui dis-je.
Je referme la porte et nous nous donnons l’accolade.
— Pourquoi as-tu douté du don divin, sermonne-t-il.
— Comment ne pas douter, quand moi, simple néophyte, je suis parvenu à l’achèvement de l’ œuvre en si peu de temps.
— Parce que tu as été élu.
— Elu de qui, de quoi ?
— Il te reste un long chemin à parcourir pour le savoir. Mais sache que le choix de ta personne a été désigné en Loge.
Il prend l’élixir, me le tend et reprend,
— Le temps est venu maintenant de rompre avec ce monde. Tu dois entrer avec nous dans l’ Elysée des Sages et faire œuvre de charité éternelle envers le monde, la nature et l’homme. Quand ton heure arrivera, tu passeras la lumière flamboyante de l’ Etoile à un autre amoureux de la Science, que tu guideras ensuite comme je t’ai guidé. Il sera choisi comme tu l’as été pour entrer dans la fraternité d’ Eleusis.
— Maintenant, bois, bois tout.
***
Le réveil de cuivre rouge vibre. La sonnerie briseuse de rêve me réveille. Après une douche réparatrice, et un copieux petit déjeuner, je sors. J’ai décidé de profiter de cette dernière journée printanière, de repos forcé, pour visiter Paris.
J’arrive sur le parvis de Notre-Dame, et, poussé par je ne sais quelle force, je décide d’entrer dans la cathédrale.
St Jacques de Compostelle, juin 1997
— Mon père, dis-je, c’est une longue histoire qui risque de vous retenir longtemps.
— Parlez mon fils, parlez, je suis ici pour vous écouter et j’ai tout mon temps.
Je commence, alors le récit de l’aventure la plus étrange que j’ai vécu.
"Il y a un an d’ici, je me promenais sur le parvis de Notre-Dame. J’étais en convalescence. Mon médecin m’ayant conseillé de beaucoup marcher, je profitais de cette opportunité pour redécouvrir Paris à pied.
L’air de la capitale est agréablement frais. Des nuages de giboulées s’accumulent à l’ouest, vers Boulogne. Quand j’arrive sur le parvis son pavé est toujours détrempé par la précédente averse.
Il y a très peu de touristes. Une caresse d’encens m’effleure les narines. Un organiste répète. Mon corps vibre avec les notes de ce concert improvisé. Je m’assois un moment. Mon regard va et vient, ravi d’une sculpture, de l’harmonie quasi musicale des ogives de la voûte, s’émerveille des bleus, des roses et des ors que diffusent les vitraux.
La musique et la sérénité de l’édifice ont raison de ma conscience. Une douce torpeur m’envahit, je m’assoupis.
***
Quand je m’éveille, le noir glacial m’entoure. La faible lueur vacillante de quelques cierges éclaire d’un halo fantasmagorique, le visage figé des statues polychromes dont les sourires déformés par la lumière n’ont plus rien de divin.
Mes yeux s’habituent peu à peu à ce clair-obscur. Je découvre que les sièges autour de moi ont disparu. Je ne suis plus assis mais debout. Le décor a changé. Tout est différent, l’odeur des cierges est plus forte. Les murs gris sont peints de couleurs vives. De la paille jonche le sol.
J’essaie de m’orienter, de retrouver la porte, quand j’entends un léger froissement derrière moi. La gorge serrée, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine, je suis figé par la peur. Instinctivement je prie, voulant exorciser je ne sais quoi.
— Bonsoir mon ami.
C’est la voix chaude d’un homme mûr qui vient de parler. La surprise provoque une décharge d’adrénaline qui me fait perdre une énorme quantité de sueur froide et moult flatulences.
— C’est à croire que vous avez mangé du foie de taupe, vous empestez mon cher, ironise la voix. Je vous pardonne ce relâchement tout à fait naturel. Je pense qu’à votre place j’en aurais fait tout autant. Qui peut maîtriser ses réactions face à la peur, à l’étrange et à l’irrationnel d’une telle situation n’est-ce pas?
L’homme se tient derrière moi, je n’ose me retourner.
— Je ne suis pas un fantôme, vous pouvez vous retourner sans crainte.
Devant moi je découvre un homme semblant âgé ou plutôt paraissant l’être. Il arbore une belle barbe grise, presque blanche. Il est vêtu d’un haut de chausse de tissu beige, d’un pourpoint de peau et d’un surcot de laine écrue.
Je reste interdit devant cette apparition sortie tout droit d’un livre d’ Histoire de France. L’homme a ôté son bonnet qu’il tient dans sa main gauche. Et lisant mes pensées, il me dit.
— Mais non, mon ami, vous ne rêvez pas.
Il me saisit le bras et m’entraîne vers une porte latérale de la cathédrale. Une horrible odeur pénètre mes narines, reléguant ma précédente flatulence au rang des parfums humainement acceptable. Si le noir n’est pas une couleur car il les contient toutes, cette odeur n’en est pas une car elle doit les contenir toutes et surtout celles des excréments et les déchets de l’homme et de la vie. La puanteur de tout ce qui a vécu, de tout ce qui est mort.
Le caniveau central de l’étroite ruelle est rempli d’immondices de toutes sortes que d’énormes rats fouillent avec de petits cris perçants se mordant, se griffant pour la possession d’un morceau de choix.
L’homme prend la parole.
— Vous êtes dans l’île de la Cité en 1417 mon brave, Paris a un autre visage ne trouvez-vous pas? Prenons des précautions pour nous rendre à mon logis. Ce n’est pas très loin, mais vos vêtements pourraient attirer l’attention du guet ou des bouchers...
— Des bouchers? Dis-je surpris.
— Oui, des bouchers. Ils exercent sur le pont Notre-Dame, depuis la révolte de Simon Caboche l’écorcheur, qui durait depuis quatre ans. Charles VI, notre bon roi, a décidé de déplacer la Grande Boucherie de devant le Châtelet.
Nous longeons les murs crasseux des vieilles maisons à colombages et encorbellements de ce Paris du XVème siècle. Je regarde avec étonnement les formes de cette ville obscure dans cette nuit du passé. Je ne cherche même pas à savoir quel enchantement a conduit mes pas jusqu’ici. Je suis là, au cœur de Paris, c’est tout.
Maintenant, une odeur de viande et de sang domine la puanteur du caniveau. Nous distinguons des lumières. Des gens vont et viennent parlant une langue que je ne comprends pas. Je découvre la Seine aux rives sablonneuses et le pont que nous allons emprunter, illuminé de centaines de torches.
Des hommes portent des quartiers de viande sur les épaules, d’autres égorgent des cochons, assomment des bœufs à grands coups de masse. Des chiens, des chats, des rats, aux gueules de gargouilles rongées par la gale, lèchent, plus loin, le sang qui coule entre les pavés disjoints. Toute une population grouille autour des dépouilles. Les uns emportent les peaux sanguinolentes, les autres tranchent et découpent les carcasses, d’autres encore, lavent à grande eau puisée dans la Seine, les tripes fumantes. Le spectacle est dantesque, surréaliste, incroyable. L’homme m’arrache à la magie de la contemplation. Nous progressons de coin d’ombre en coin d’ombre. Nous avons réussi à passer le bras de Seine. Nous pénétrons dans l’obscurité des rues étroites de la rive droite.
Tout-à-coup, Il me pousse sous un porche. Je sens le danger. Nous retenons notre souffle. Des cliquetis, de la lumière. Un soldat s’approche en tête d’une petite troupe de cinq ou six hommes. Il tient une torche. Suivent ensuite des gens d’armes portant hallebarde, et, fermant la marche, un deuxième porteur de torche. Estimant que le guet est assez loin, je m’avance pour sortir de notre cachette, mais l’homme me retient.
— Ne sortons pas encore, attendons qu’ils soient entrés au grand Châtelet, me chuchote-t-il.
Les lourdes portes refermées avec un bruit sourd, nous reprenons notre progression de fantômes dans la nuit puante de la future ville lumière. Mon guide marche vite. Je ne sais pas où nous sommes dans ce dédale de rues sans plaques. (Elles seront posées à partir du 16 janvier 1728 sur ordre de M. Hérault, lieutenant général de police de Paris.) Nous longeons des échoppes de commerçants et d’artisans, puis celles d’écrivains qui sont attenantes à une église. Arrivés au coin d’une rue mon compagnon s’arrête. Il sort une clé et ouvre la porte de la maison de pignon. Avant de pénétrer à sa suite, je lève la tête et vois l’enseigne clouée au-dessus de la porte. Elle est faiblement éclairée par la lune qu’un nuage vient de dégager, sur le bois peint en rouge il est écrit en lettres d’or : "Fleur de Lys".
Je suis mon hôte dans l’obscurité de la maison. Une odeur mêlée de papier pelure, de parchemin, de feu de bois et de suif règne dans les lieux. L’homme se dirige dans le noir sans hésitation. Il frotte son briquet et allume une chandelle. La lumière éclaire son visage en en déformant légèrement ses traits. Je reste immobile tandis qu’avec la chandelle, il allume deux lampes à huile qui pendent à l’énorme poutre qui traverse la pièce en sa largeur.
Le rez-de-chaussée est vaste. Des parchemins sèchent, pendus à des fils. Les murs sont couverts de rayonnages dont les planches en bois brut ploient sous de gros livres reliés de peaux et de cuir. Au centre de la pièce, huit lutrins sont disposés en cercle, autour de trois chandeliers. Ils semblent attendre maître et élèves calligraphes. Sur des dessertes de chêne, des pots de couleurs, servant à enrichir les enluminures, sont posés en ordre régulier.
Nous traversons l’atelier qu’un épais rideau de velours rouge sépare d’une petite pièce servant de remise où sont empilés, en tas d’inégale hauteur, papiers et peaux parcheminées. Un étroit escalier droit mène à l’étage supérieur. Sous l’escalier une porte doit donner accès à une cour intérieure car je sens de l’air frais passer sous son battant. L’homme m’invite à le suivre.
Il n’avait prononcé aucune parole depuis notre rencontre avec le guet. La porte émet un petit grincement en s’ouvrant sur une pièce aux dimensions identique à celle que nous venons de quitter. Deux cheminées se font face, une grande, sur ma gauche, l’autre, de moindre dimension, sur le mur opposé. Au fond, trois fenêtres aux petits carreaux taillés en losange et cerclés de plomb, donnent sur la rue. Au centre, s’impose une table de châtaignier entourée de tabourets. Près d’une échelle qui, je le suppose, doit mener aux combles, un immense bahut. De part et d’autre des cheminées, deux maies et deux coffres qui feraient le bonheur des résidents du Marché Biron. Sous les trois fenêtres, est posé là, un simple lit sans baldaquin.
Avec quelques grosses branches qui étaient en réserve dans la grande cheminée, l’homme redonne vie aux deux foyers assoupis dans leurs braises. Le feu crépite, les flammes montent et éclairent la pièce qui sort de la pénombre rouge émise par les braises mourantes. Nos ombres dansent sur les murs de torchis blanchis à la chaux.
Toujours sans mot dire, il ouvre le grand bahut et en sort deux mazagrans de terre cuite qu’il pose sur la table et une bouteille de verre obturée d’un capuchon de cire verte. D’un geste précis il brise la cire sur le rebord de la table, secoue la bouteille pour en chasser les débris et enfin, verse, dans deux mazagrans, un liquide couleur rubis.
En me tendant un mazagran il me dit :
— Maintenant que nous sommes chez moi, je vais t’expliquer ce bond dans le temps de cinq cent soixante-treize ans.
Pendant qu’il parle je porte le récipient à mes lèvres. Jamais je n’ai bu de vin aussi Vin, il a un goût de fruit qui enchante mon palais. Comme s’il avait lu mes pensées, il me dit,
— Il vient des coteaux de Seine de la région de Sainte Geneviève du côté de Giverny, 1415 fût une excellente année, un peu comme votre millésime 61. Il n’y a pas besoin d’y ajouter de l’eau, du miel et des épices n’est-ce pas ? Puis il poursuit.
— Tu as sûrement deviné qui je suis.
— Nicolas Flamel.
— C’est exact ; mais ce que tu ne sais, c’est la raison de ta présence ici. Demain je dois mourir, dans quelques heures je dois disparaître et pour cela j’ai besoin de toi. Je connais parfaitement ta vie et...
Je vais pour l’interrompre, d’un geste de bienveillance il me fait signe de me taire et continue.
— Tu utiliseras plus tard les pouvoirs illimités que confère la maîtrise de l’ Art. Je te guide depuis notre première rencontre. Je t’ai suivi depuis l’instant où tu as pénétré, par la grâce de Dieu, dans la librairie "La Table d’ Émeraude" rue de la Huchette. C’est là que tu as acheté ton premier livre d’alchimie. Je cherchais celui qui serait digne d’accomplir la mission que je lui assignerai le moment venu. Et, mon ami, le moment est venu.
***
Je me revois, ce 10 janvier 1973, entrant dans la vieille librairie où le mystère transpire de tous les volumes rangés par thème dans les rayonnages poussiéreux. Un vieil homme se tient debout derrière une table garnie de livres anciens qu’il doit trier entre deux clients. Il me conseille pour mon premier achat : le Mutus Liber de Jacob Sulat. Je m’apprête à sortir quand il me retient et insiste pour que j’accepte un petit livre, plutôt un fascicule, qu’il tient à m’offrir et qu’il me conseille de lire avant d’entreprendre études et travaux de l’ Art des Philosophes. Le livre a pour titre Alchimie d’Alain Savoret. J’ai toujours ce livre précieux dans ma bibliothèque.
Pour compléter mes pensées, Flamel poursuit,
— Tu as bien progressé dans tes recherches, n’est-ce pas ?
— Effectivement.
— Mon esprit te guidait, je t’aidais dans le choix de tes livres, je te soutenais quand le doute t’envahissait. Donc, je te connais et toi, tu ne connais de moi qu’une légende. On a dit tant de choses sur moi, des vraies et des fausses. S’il est vrai que j’ai trouvé la Pierre, ma fortune vient surtout de mes spéculations financières avec les juifs et les Lombards. Mais ceci est une autre histoire.
Il remplit les deux mazagrans une nouvelle fois et reprend,
— Pernelle mon épouse qui est décédée le 11 octobre 1397, m’attend à Lyon où je dois la rejoindre après mon enterrement. Nous ne nous sommes pas quittés depuis vingt ans, mais il fallait qu’elle disparaisse. La Sainte Inquisition n’aurait pas pardonné son absence de ride, malgré mes donations aux diocèses et aux hospices. De Lyon nous entreprendrons un long voyage sur terre et dans le temps. J’ai choisi de disparaître le 22 mars. Tu te doutes bien, que cette date est symbolique. Elle correspond au début et à la fin de nos travaux. C’est à l’équinoxe du printemps que le premier temps de l’ œuvre doit s’accomplir. Maintenant suis moi, je vais te montrer quelque chose.
Chandelle en main, il monte les barreaux de l’échelle, soulève puis fait basculer la trappe qui retombe sur le plancher d’un coup sec. Il pénètre dans le rectangle de nuit et abaisse la manette d’une sorte d’interrupteur. La lumière se fait. Je le rejoins et pénètre à mon tour dans la pièce mansardée.
— Ne sois pas étonné, me dit-il, j’utilise pour les travaux l’énergie électrique. Alors pourquoi ne pas l’utiliser pour m’éclairer. Je ne peux, malheureusement ne l’utiliser qu’ici. Tu vois les deux fûts d’où sortent les fils, ce sont des piles. Ce procédé était bien connu des anciens. Triste époque... dans quelques décennies la Renaissance, et dans quelques siècles le retour vers les étoiles...
Je prends soudain conscience que je suis avec Nicolas Flamel, qu’il m’entretient de secrets plusieurs fois millénaires, que je suis dans son atelier, dans cet endroit où avec Pernelle il transmuta le 25 avril 1382 à cinq heures du soir, une demie-livre de mercure en or pur et véritable et, à ses dires, plus doux et plus malléable.
Saisissant une fiole contenant une poudre rouge sombre, il dit, sans me regarder.
— Saches qu’il n’est dans l’univers aucune matière sans esprit et aucun esprit sans matière car il n’est point de vie dans les règnes sans l’union des deux dans un juste équilibre. L’essence des dieux est immortelle mais ils naissent, meurent et renaissent tout comme nous. Ils changent simplement de nom. Ils ont engendré des anges comme nous en engendrerons. Dans l’éternité les atomes retournent aux étoiles. Le cycle est infini, la mort n’est que transition, changement d’état. Saches aussi qu’il est une force multiple en un. Elle organise la perfection et l’équilibre. Trouves-la, utilise-la, mais saches enfin, qu’au regard de notre temps et de notre espace mesuré, elle pourra, selon l’usage que tu en feras, te donner la vie ou te donner la mort. Là est le secret des secrets. Il est dit qu’il faut en user avec amour et sagesse. Maintenant, visitons mon atelier. Comme tu le vois, j’utilise les conduits des cheminées pour évacuer les fumées de mon athanor et du foyer de grand feu de la voie sèche, de la multiplication et de la transmutation. Nous, les écrivains, sommes une des rares corporations à pouvoir déroger au couvre-feu. C’est bien utile pour travailler aux fourneaux. Tout ce fatras, de cornues, creusets, pinces, matras, je vais le faire disparaître. De retour dans ton siècle tu le retrouveras et tu l’utiliseras car je t’ai choisi, comme tu en choisiras un pour perpétuer la Science des Sages sans l’aide de la science.
— Mais, Maître, je n’en suis pas digne, jusqu’à ce jour je n’ai que spéculé.
— Si depuis tout ce temps, j’avais trouvé un étudiant digne, crois-tu que tu serais là en ce moment ! Maintenant il faut faire vite dit-il en regardant sa montre.
Et, ayant vu mon étonnement il reprend en souriant :
— Je l’ai achetée avant hier à un maghrébin à Barbès, elle est belle, ne trouves-tu pas ? Allons, ne perdons pas de temps suis-moi.
Nous descendons l’échelle puis l’escalier. Nous sortons par la porte que j’avais vue en entrant. Elle donne effectivement sur une petite courette que nous traversons en trois enjambées. Flamel me tend une chandelle et me demande de l’allumer. Pendant que je m’exécute, il ouvre une porte qui donne accès aux degrés d’une cave. Avec précautions, nous empruntons un escalier aux marches glissantes. Pour maintenir mon équilibre je suis obligé de poser mes mains sur les parois suintantes d’humidité. Nous posons enfin nos pieds sur de la terre battue ; nous logeons un long couloir. La chandelle de Flamel allonge nos ombres qui ressemblent à des fantômes en errances. A part la porte, aucun soupirail ne donne de l’air à ce tunnel qui me paraît interminable.
— C’est ici dit Flamel en s’arrêtant, c’est ici que nous allons déposer le matériel.
— Nous n’aurons jamais le temps, Maître !
— Mon jeune ami comment crois-tu que nous avons construit... ne m’interromps pas et concentre-toi ça m’aidera.
Un éclair bleu éclaire la cave. Tous les objets sont là. On croirait voir la tombe de Toutankamon telle que la vue Howard Carter lors de sa découverte.
— Tu trouveras ces objets ici-même, dit Flamel.
— Mais votre maison sera fouillée, votre cave visitée.
— J’ai tout prévu. Ils ne trouveront rien, car nous sommes ici sous le futur immeuble du 90 de la rue de Rivoli de ton époque. Pour parvenir en ce lieu, tu n’auras qu’à pousser la pierre marquée de sept étoiles dans la cave. Maintenant, montons. Il me reste à mourir.
De retour dans la grande salle aux cheminées, il reprend la parole.
— Comme pour Pernelle, ce n’est pas mon corps qui sera enseveli, mais celui d’un prisonnier du Châtelet mort hier des suites d’un interrogatoire très poussé du bras séculier de la sainte inquisition. Son corps transporté au charnier des Innocents doit m’être livré sous peu. Deux manants, grassement payé crois-moi, sont chargés de cette mission.
Trois coups sont frappés à la porte du bas.
— Ce doit être eux dit Flamel. Ne bouge pas.
Deux hommes encapuchonnés, précédés de Flamel, entrent, déposent leur lourd fardeau près du lit du maître et s’en retournent sans mot dire. La porte de la rue refermée, Flamel me dit,
— Ton rôle commence maintenant.
Il s’approche d’un coffre et en tire des vêtements qu’il me tend.
— Ils sont à ta taille. Habille-toi. Tu reprendras tes vêtements après ta mission.
Pendant que je me vêts en bourgeois du XVème siècle, il m’explique le rôle que je dois tenir dans cette macabre mise en scène.
— Tu seras mon neveu, malheureusement muet. Tu remettras les lettres que voici aux clercs, médecins et prêtres qui se présenteront à toi. Ne t’inquiètes pas je serais là.
Nous faisons glisser le cadavre sous la couche de Flamel qui, après avoir caché le corps avec le retombé du drap, s’allonge et entre dans un sommeil ressemblant à la mort. Un rayon de soleil entre par le vitrail. Le jour se lève sur Paris.
***
Je me demande si derrière la grille du confessionnal le prêtre ne s’est pas endormi. Je marque une pause.
— Continuez, mon fils, je vous en prie, continuez s’il vous plaît.
Je suis scrupuleusement les conseils et indications du Maître. J’assiste à la cérémonie jusqu’à son terme. On enterre Flamel sous la nef de l’église St Jacques de la Boucherie, sa paroisse, point de départ pour Paris des pèlerins de Compostelle. Les clercs veulent m’inviter au repas des morts. Je refuse leur faisant comprendre que je veux me recueillir une dernière fois dans la maison de mon oncle.
La nuit est tombée sur la ville, quand Flamel, rasé de près et habillé de neuf et moi-même, ayant retrouvé mes vêtements du 20ème siècle, quittons sa maison. Nous empruntons le chemin inverse de la veille, en prenant garde de pas nous faire surprendre par le guet. Nous entrons dans Notre-Dame par la même petite porte.
— Rappelles-toi, dit-il, le 90 rue de Rivoli, à bientôt ! Puis il me fait l’accolade et sort.
Il referme la porte, me laissant seul dans le noir glacé de la nef.
***
Les touristes pénètrent par petits groupe dans la cathédrale, le soleil brille sur le parvis. Je sorts et me dirige vers le 90 de la rue de Rivoli. Par bonheur, la porte d’accès aux caves n’est pas fermée à clé. Je descends et progresse dans un couloir entre deux rangées de portes en bois à claire-voie, je tourne à gauche, et comme Flamel me l’a dit, je trouve sur le mur, la pierre aux sept étoiles. Je la pousse. Elle pivote. J’allume mon briquet, passe mon bras dans la cavité... Tout est là, comme le Maître l’a déposé il y a 563 ans, peut-être hier... Je replace la pierre et remonte prendre une grande bouffée d’air.
Il me faut plusieurs semaines pour déménager discrètement l’atelier que je reconstitue dans ma cuisine de St Ouen, car je ne veux pas attirer l’attention sur moi par des va-et-vient réguliers. Je commence mes travaux. Dans les manuscrits de Flamel, tout me semble clair. L’hermétisme devient limpide, les rébus se résolvent comme par enchantement. Les propriétés de la galène, de la pyrite de fer et de l’eau mercurielle s’avèrent incontournables. Ma cuisine reçoit, par bonheur, les rayons de lune dans ses phases incontournables.
J’ œuvre sans relâche pendant un an. Je vois de mes yeux, la matière mourir sous l’aile du corbeau, renaître dans la blancheur, j’observe l’union des contraires, la naissance de l’hermaphrodite. Puis, enfin, arrive la phase finale de l’ œuvre. Je surveille la progression des poids et des températures. La coction évolue comme l’a prévu le Maître. Le septième jour de la dernière phase, la matière ayant chanté sa gamme colorée se stabilise au rouge. Elle brille d’un rouge sang, profond et pur. Je dois procéder, maintenant à sa multiplication.
Je sorts la pierre de l’ œuf, la réduis en poudre et fais les opérations nécessaires. Maintenant en possession de ma poudre de projection, il me faut accomplir la phase ultime de l’ œuvre, ma première transmutation.
Je prends une once de plomb que j’entoure d’un peu de cire à laquelle j’ai incorporé quelques milligrammes de poudre. Je place la préparation dans le creuset et chauffe au bec.
Le bijoutier est intrigué par la qualité exceptionnelle du petit morceau d’or qu’il a entre les mains.
— Monsieur, dit-il, vous avez là un morceau d’or dont la pureté est sans égale et dont le poids est anormalement élevé. Serait-il indiscret de vous en demander la provenance.
Je mens en affirmant tenir cette pépite de ma famille et que ma démarche est de simple curiosité. Il me regarde bizarrement et ne paraît pas entièrement satisfait. Je le laisse à ses interrogations et regagne heureux, ma cuisine-atelier.
Il pleut sur Paris. L’hymne à la joie résonne près du Panthéon. Notre nouveau président dépose une rose sur le mausolée de Jean Jaurès. Dans ma cuisine je prépare l’élixir de longue vie, dérivé de la poudre. J’hésite à l’avaler. Vie ou mort, eau de jouvence ou poison ? C’est pourquoi mon père que je suis ici, aujourd’hui ».
— L’avez-vous bu, mon fils ?
— Non, mon père.
— Je ne sais comment vous conseiller, mon fils. Comment ne pas affirmer que cette aventure n’est pas une œuvre de Satan pour éprouver ton orgueil et qui nous prouve qu’il n’a pas pris les traits du bon Flamel, nul ne le sait. Il te faut prier mon fils, prier. Dieu te viendra en aide. Je sais que les desseins de Dieu sont impénétrables, c’est pour cela qu’il a inventé la théologie. Malheureusement la théologie n’a jamais apporté de réponse au doute.
Je repars donc du confessionnal avec mon doute, mes doutes.
***
Je suis assis devant l’athanor, la fiole d’élixir à la main, quand on frappe à ma porte. Je vais ouvrir. Le Maître est là sur le palier.
— Entrez, lui dis-je.
Je referme la porte et nous nous donnons l’accolade.
— Pourquoi as-tu douté du don divin, sermonne-t-il.
— Comment ne pas douter, quand moi, simple néophyte, je suis parvenu à l’achèvement de l’ œuvre en si peu de temps.
— Parce que tu as été élu.
— Elu de qui, de quoi ?
— Il te reste un long chemin à parcourir pour le savoir. Mais sache que le choix de ta personne a été désigné en Loge.
Il prend l’élixir, me le tend et reprend,
— Le temps est venu maintenant de rompre avec ce monde. Tu dois entrer avec nous dans l’ Elysée des Sages et faire œuvre de charité éternelle envers le monde, la nature et l’homme. Quand ton heure arrivera, tu passeras la lumière flamboyante de l’ Etoile à un autre amoureux de la Science, que tu guideras ensuite comme je t’ai guidé. Il sera choisi comme tu l’as été pour entrer dans la fraternité d’ Eleusis.
— Maintenant, bois, bois tout.
***
Le réveil de cuivre rouge vibre. La sonnerie briseuse de rêve me réveille. Après une douche réparatrice, et un copieux petit déjeuner, je sors. J’ai décidé de profiter de cette dernière journée printanière, de repos forcé, pour visiter Paris.
J’arrive sur le parvis de Notre-Dame, et, poussé par je ne sais quelle force, je décide d’entrer dans la cathédrale.
St Jacques de Compostelle, juin 1997
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