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Le paradis terrestre

Le mardi 25 novembre 2014 à 16:24, posté par Pierre · 544 lectures

Avertissement :
La pièce en un acte et un seul tableau (crise oblige !) que vous ne verrez pas ce soir n’a pas été jouée à la Comédie française -ni ailleurs - et ne le sera jamais. Les décors auraient pu être de Roger Harth et les costumes de Donald Cardwell.

Note de l’auteur :
Cette pièce n’a pas été montée à la suite d’une cabale aussi idiote que méprisable. Nous remercions notre maître, Monsieur Poquelin, d’avoir tenté d’intercéder en notre faveur. Nous reproduisons ci-dessous un extrait de la lettre qu’il a adressée aux plus hautes autorités (le lecteur qui reconnaîtra cet extrait gagnera... toute notre considération) :

[...]
Avez-vous jamais vu, d’expression plus douce,
Malgré les soins maudits d’un injuste pouvoir,
Un plus beau naturel peut-il se faire voir  ?
Et n’est-ce pas sans doute un crime punissable,
De gâter méchamment ce fonds d’âme admirable ?
D’avoir dans l’ignorance et la stupidité,
Voulu de cet esprit étouffer la clarté ?
[...]
J.-B. P.


..................Le paradis terrestre.................
......................Pièce en un acte.................
.........................et un tableau,...................
................complètement versifiée...........
...................en décasyllabes 6/4..............


Les comédiens

Eve : Madame Arletty;

Adam : Gérard Philippe ;
Dieu : Michel Simon ;
Le serpent : Sacha Guitry;

Le narrateur : Louis Jouvet.

Le narrateur :

Voilà très très longtemps, notre univers
Était rempli de rien : c’est peu de choses !
Et dans ce néant plein d’aucunes roses,
Ronsard n’eut jamais fait le moindre vers.
Pour y remédier, Dieu s’obstina
A combler illico cette lacune :
Le soleil, l’eau, la terre et puis la lune,
Des animaux, un mec, une nana.
N’ayant pas encor fait de la lumière,
Il fabriqua tout ça, mais à tâtons.
Pour finir il créa quelques photons.
Voyant combien son œuvre était grossière,
Il se dit en lui même : «Oh ! catastrophe !"
(Passez, amis lecteurs, à l’autre strophe.)

Le narrateur :

Au paradis terrestre, Ève était nue
Mais n'appréciait pas cette tenue.

Eve :

- Trouvez-vous bien normal, dit-elle à Dieu,
D'être aussi dévêtue en pareil lieu ?
Même les animaux ont leur pelage
Pour cacher leurs défauts... et davantage.

Le narrateur :

Le Seigneur réfléchit un court instant
Puis il lui répondit, fort mécontent.

Dieu :

- Eve, vous m’agacez ! Il faut vous taire !
Sachez que je n’ai mis sur cette Terre
Rien qui soit mieux que vous, pourquoi dès lors
Vouloir dissimuler un si beau corps ?
Mon ouvrage est bien fait et sans rature,
Vous êtes le joyau de la nature,
C’est l’aboutissement d’un long travail ;
Je crois, n’ayant fait fi d’aucun détail,
Qu’en vous créant j’ai fait un vrai chef-d’œuvre.
Tout, oui tout, avant vous, n’était qu’épreuve !
Cessez donc de venir me déranger
Puisqu’il n’est question de rien changer.

Le narrateur :

Ainsi Dieu pensait-il clore l’affaire
Mais c’était mal juger notre commère !
Revenant à la charge avec ardeur
Elle attaque à nouveau le Créateur.

Eve :

- Par le diable êtes-vous féminophobe*
Que vous me refusez la moindre robe ?
L’habit est important car autrement
Pourrait-on distinguer zèbre et jument ?
Entre le léopard et la panthère
Seul, au premier regard, le poil diffère.
Me laisser aller nue en ce jardin !
Vous auriez dû créer Dior ou Cardin,
Eux au moins m’auraient fait quelques toilettes
Recouvertes de strass, et de paillettes,
De diamants brillant de mille feux ;
Ils m’auraient donné tout ce que je veux.
Non ! vous fîtes Adam ! pauvre bonhomme,
Dont le seul intérêt est une pomme
Qu’il écoute mûrir, cet innocent !
N’est-il donc rien de plus intéressant ?
Il rêve, admiratif, près de son arbre
Mais devant mes attraits, reste de marbre.
J’ai déjà tout testé ; non, rien n’y fait,
Mes charmes n’ont sur lui le moindre effet.
Seule à longueur de temps, je deviens folle,
Je vais chercher quelqu’un qui me console.
Ce sot reste dehors toute la nuit !
A-t-il peur que ma main cueille son fruit ?
Je me sens délaissée et, sans tendresse,
Je vois mourir le feu de ma jeunesse.
Ne pourrait-il au moins soigner ma fleur ?
Puisqu’il a l’âme d’un... horticulteur.

Dieu (en lui-même) :

«C’est heureux qu’il soit seul, pensa le Père,
Au moins nous n’aurons pas un adultère.

Le narrateur :

Souhaitant mettre un terme à tout cela,
Le lendemain, dès l’aube, Il appela
Kaa, le vilain serpent, faux et funèbre,
Que Kipling, bien plus tard, rendra célèbre.

Le narrateur :

Le Tout-Puissant lui dit :

Dieu :

..........................................Toi, le Sournois,
Va près d’Eve et d’Adam, en tapinois,
Devenez des amis et fais en sorte
Que ce brave garçon la réconforte.
Dis-lui que s’il n’a d’yeux que pour ce fruit,
Le fruit de mes efforts sera détruit,
Qu’avec Eve, il lui faut peupler la terre ;
Surtout explique-lui... comment le faire.

Le narrateur :

Le reptile se tut un court instant
Avant de demander, en insistant

Le serpent :

- Serai-je bien payé pour ce service ?
Car je vais devoir faire un sacrifice...

Le narrateur :

Mais Dieu, haussant le ton, dit au Python

Dieu :

- Tu voudrais être un sac Louis Vuitton ?

Le narrateur :

Face à cet argument, Kaa fit silence
Mais le diable en son for criait «vengeance !».
Pendant ce temps, Adam, dans son jardin
Guettait le va-et-vient d’un muscardin
Qui portait dans son nid, à grande peine,
Toute une cargaison de glands de chêne.
Le serpent arriva sans aucun bruit
Et se glissa dans l’arbre auprès du fruit.

Le serpent :

- Que cette pomme est belle ! Est-elle mûre ?
Peut-être est-elle encore un peu trop sure ?
Voulez-vous m’en donner quelques morceaux
Ou bien la gardez-vous pour vos pourceaux ?
Il me semble qu’elle est encor trop verte
Pour pouvoir décemment nous être offerte.

Adam :

-Que nenni, cher ami, c’est une erreur ;
Croire qu’elle n’est pas à la hauteur !
Soyez sûr que ce fruit, sur votre table,
Aurait une saveur inégalable.
Mais votre tentative est un échec :
Non, ma pomme n’est pas pour votre bec.»

Le narrateur :

Dépité, le serpent change d’optique,
Et pique le bonhomme au point critique.

Le serpent :

- Tiens, je ne vois pas Eve ? Où donc est-elle ?
Ne savez-vous tenir votre hirondelle
Qu’elle doit s’encourir partout ailleurs ?
Vous êtes le jouet des gouailleurs
Qui se gaussent tout haut de vos faiblesses.
Les femmes, mon ami, sont des traîtresses...

Adam :

- Vous êtes un grand sot ! Eve est unique !
Dieu n’en a point une autre en sa fabrique,
Ergo vous abusez de ce pluriel.
Allez vider ailleurs tout votre fiel !
Partez ou taisez-vous... ou je me fâche
Car on peut être bon sans être lâche
Et si vous persistez dans vos propos
Vous allez ravaler vos vilains mots.

Le serpent :

- Holà, l’ami, Tout doux ! Pas de querelle !
Je n’ai pas voulu nuire à votre Belle ;
Ce que j’ai dit, c’était pour votre bien
Et vous vous énervez pour presque rien !
Il faut, à vos enfants, montrer l’exemple
Et ne pas imiter Jésus au temple.

Adam :

- Mes enfants ? Et Jésus ? Vous divaguez !

Le serpent :

- Oui, vous avez raison. Là, je blaguais :
Il arrive parfois que j’anticipe...
J’aime me projeter, c’est mon principe,
Moi, du moment présent, je peux sortir
Et des actes futurs, me souvenir...

Adam (en lui-même) :

- Non, mais écoutez-moi cet imbécile !
Aucun doute, il a dû fuir d’un asile.
Ne contrarions pas ce malheureux,
Il pourrait devenir très dangereux.

Adam (à haute voix) :

Vous avez dit «enfant», mais qu’est-ce encore
Que ce mot inconnu que, moi, j’ignore
Et voudrais que, céans, me l’appreniez ;
Vous aurez, pour cela, quelques deniers
Car je sais que toujours, pour votre peine,
Vous aimez pratiquer le droit d’aubaine.

Le serpent :

- Il vous suffit de voir autour de vous :
Les renards, les moutons, même les loups,
Engendrent des bébés, c’est la Nature,
Cela s’appelle aussi progéniture.
Si le cerf et la biche, eux, ont des faons,
Eh bien, l’homme et la femme ont des enfants.
Si vous ne savez pas comment les faire
Je peux vous remplacer dans cette affaire...

Eve (arrivant à ce moment précis) :

Voilà que je t’y prends, vilain reptile,
Disparais de ma vue ! Ouste ! Allez ! File !
Pour avoir dit de tels salmigondis,
Tu serais expulsé du paradis
Si tes affreux propos, je les rapporte !»

Le narrateur :

Sachant que le Seigneur vite s'emporte,
Qu’en telle occasion, jamais ne rit,
Plus honteux que gênè, le serpent prit
Ses jambes à son cou - si l’on peut dire.
Non, ce n’est pas malin, mais j’ai fait pire !

8 commentaires

Salus · le mardi 25 novembre 2014 à 16:52

J’applaudis à tout rompre !

(j'ai cependant buté sur trois décasyllabes fautifs, "kaa" possédant, à mon sens, deux syllabes, et "contrarions", quatre !)

Nemo · le mardi 25 novembre 2014 à 17:27

Bonjour Salus,

A prpos de Kaa, j'ignore complètement s'il faut prononcer ka-a ou kâ en prolongeant la voyelle; j'ai opté pour la seconde.
Par contre, pour "contrarions" c'est bien 3 syllabes. La règle est la suivante : en conjugaison, quand les consonnes r ou l sont précédées d'une consonne, il y a diérèse, dans les autres cas, c'est synérèse. Donc :
contrarions = synérèse
devrions = diérèse
(cf. Quicherat)
Merci pour ta lecture attentive.
Amicalement, Pierre.

Salus · le mardi 25 novembre 2014 à 18:13

Cher capitaine !

La polémique ne m’intéresse pas, mais démêler le vrai du faux est passionnant !
A propos de Kaa, je suis pratiquement sûr de moi, la recherche vous incombe donc !

Pour le reste, nous entrons dans les sphères les plus ambiguës des règles de versifications, et l’enquête, étayée de références qu'il faudra croiser, commence :

- Le "littré" donne "con-tra-ri-er" en diérèse !
ainsi que le tableau établi par Martin Saint René (il y en a d'autres)

Mon sentiment est que les sons "ier / ion : etc, se prononçaient jadis, et à tort, en synérèse ; j'y fais d'ailleurs référence dans un texte ou j'explique pourquoi, tout en restant rigoureux, je ne respecte pas certaines diérèses ("Louche mage"du 2 juillet 2014)
pour moi, la pertinence de la règle doit plutôt tenir de l'étymologie, (Voir le "traité" de Sorgel, par ex) c'est en ce sens que je dis "fausses" les anciennes synérèses (Sanglier, etc)

Bien sûr, je puis me fourvoyer du tout au tout, et
tout "cet ail de basse cuisine", disait Verlaine, n'enlève rien à la joyeuse truculence du texte ni à la qualité de vos rimes ; vous êtes très lisible, cher Capitaine !

Amitié,
Salus

Nemo · le mardi 25 novembre 2014 à 18:28

Entièrement d'accord avec vous, surtout pas de polémique.
Il est vrai que les théoriciens ne sont pas tous en phase en matière de synérèse et de diérèse.
Dans le cas de "contrarier", effectivement, l'infinitif fait diérèse d'après le Littré et il doit en être de même pour la forme conjuguée. Ce n'est évidemment pas le cas pour "devoir". Je vais donc me rallier à votre avis.

Merci encore,
Pierre.

Guy · le mardi 25 novembre 2014 à 19:08

Superbe texte en vers que je prendrais grand plaisir à pouvoir jouer !
Judicieux choix de l'extrait de M. Poquelin, un texte d'Horace parlant à Arnolphe de la lettre reçue d'Agnès, dans "L'Ecole des Femmes".
Amicalement

Nemo · le mardi 25 novembre 2014 à 19:12

Re-Salus...
Une petite recherche à propos de Kaa...
Je suis allé voir le site des amis de Kipling où l'on trouve les explications concernant les noms des personnages et leur prononciation.
Voilà ce que j'ai trouvé sur Kaa :
"KAA is pronounced 'Kar'. A made-up name, from the queer open-mouthed hiss of a big snake."
J'ai aussi écouté l'extrait du film de Disney sur Youtube : confirmation.
C'est donc une syllabe. Tant mieux pour moi.
Bonne soirée.
Pierre.

Nemo · le mardi 25 novembre 2014 à 19:14

@ Guy
10/10 et merci de m'avoir fait un si agréable commentaire.
Amicalement,
Pierre.

Salus · le mercredi 26 novembre 2014 à 00:43

Ah !
j'aurais, tête sur le billot, (!) juré de deux syllabes !
autant pour moi !
Bravo pour ton (votre ?) sérieux, et le niveau de ta (votre ?) poésie !

Amitié,
Salus

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