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Les Refuges (Premier essai en Prose Poétique)

Le jeudi 26 mars 2015 à 19:07, posté par Phantom · 208 lectures

Il est des jours comme celui-là, des jours tissés par de démoniaques divinités tapies dans l'ombre de nos montres, ces jours que j'aime à fuir et oublier, à dos de blanches et de noires. Ainsi, je sens déjà les affres silencieuses de mon âme prendre possession de mes dix fidèles messagers en proie au manque, pris d'une agitation singulière, pareille à celle des malades tordus de douleur et n'attendant qu'un remède ou la mort pour mettre un terme à leur agonie. Avant que mes artères ne se rompent, je presse le pas et regagne enfin les hauteurs de mon refuge où mon éternelle délivrance m'attend. A peine ai-je posé ma veste et mes clés qu'enfin, je m'assieds et franchis les portes des grands royaumes d'arpèges.
Et telle une saignée, les premières notes m'ouvrent le cœur, sonnant alors le glas des nuées de démons qui m'animaient. Chaque note, chaque réverbération leur arrache les chairs et les poussent hors de mon sang noirci par leur salive. Il ne suffit parfois que d'une sonate au clair de lune pour que la purification se réalise mais pas ce soir.

Il est des soirs comme celui-là où la folie du monde parvient à traverser nos remparts et détruit toute résistance, incendiant toute bonté, toute sagesse, mais il me reste heureusement toujours cette dernière force qui me pousse à regagner ces refuges secrets que le mal ne peut altérer. Bien malheureux l'homme ou la femme qui ne s'en est pas encore bâti au moins un et qui périt dans l'impuissance la plus totale, l'être brûlé vif. Il ne s'agit pourtant que de peu de choses mais ces refuges sont notre salut, qu'ils soient de papiers et d'encre, de notes et de portées, d'écorce et de lichens, de neiges, et bien d'innombrables matières encore, palpables ou éthérées. Ce soir, c'est en chevauchant les yeux fermés, mineurs, majeurs et septièmes, que je quitte ce monde matériel, foyer de tant de désamour et de décadence, pour retourner dans les lumineuses et verdoyantes vallées où les anges caressent leur lyre en vue d'apaiser les martyrs saignant sous leurs ailes. Je n'ouvre pas les yeux pour la voir mais je sais que l'opaline muse a posé son visage sur ma lucarne et m'écoute jouer, sans mot dire, bercée et apaisée par ces mélodies aussi éphémères que salvatrices.

Il est des nuits comme celle-là où le temps semble enfin s'arrêter et reprendre subitement plusieurs heures plus tard, quand la dernière note résonne au plus profond de cette cage de chair rappelant alors l'oiseau blanc en elle. Et vient ce moment mystérieux durant lequel la sublime transe atteinte s'estompe doucement, presque encore trop brutalement, moment d'une cruauté infaillible car déjà, dans ce silence qui se meurt un peu plus à chaque pas qui me rapproche du monde immonde, les nuées maléfiques, bien qu'encore invisibles, se font déjà pourtant entendre au bout de ces sentiers d'arbres morts et de poussière. Et comme une averse soudaine, les regrets pleuvent sur mon âme immobile devant les portes des grands royaumes qu'il me faut quitter une fois de plus. Mais je sais, quand le sommeil arrive, que ce soir encore, mes murs s'effriteront sous le galop de mes immortels chevaux, toujours prêts à m'amener sous l'aile des anges. Mais je sais aussi qu'avant cette trêve, il me faudra fouler de nouveau les pavés fumants de l'enfer que la vie promet à chacun de ses disciples.
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Thèmes : Mélancolie Nuit et rêves Société

3 commentaires

rivaudais · le jeudi 26 mars 2015 à 20:02

Merci ami de nous permettre de t'accompagner un instant dans cette trêve bienheureuse. Moment bienvenu où l'âme s'exalte et où la pensée se repose, où le matérialisme, la méchanceté, la bêtise humaine
et l'agitation des êtres laissent enfin la place à la douceur infinie que crée et que berce la musique. Pendant quelques minutes je me suis permis de t'accompagner dans cette béatitude qui continue de m'imprégner. Ta prose est remarquable et poétique à souhait. Je t'e'n suis profondément reconnaissant. Merci. MERCI . René

domi · le vendredi 27 mars 2015 à 07:56

bonjour Phantom... bien m'a pris de venir te lire, je pense comme toi que ceux qui n'ont pas ces refuges que sont la musique la poésie l'art en général n'ont pas notre chance...
j'aime aussi que ton texte se termine par la "réalité", qui est là, qu'il ne s'agit pas de nier, mais peut-être trouver un équilibre entre bien et mal (l'un n'allant pas sans l'autre ?); et d'arriver à être dans une "certaine paix", en tous cas acceptation, même dans "l'enfer"...
quel texte, un grand merci...
domi ( amimots)

Phantom · le vendredi 27 mars 2015 à 12:42

Merci à tous. Cet essai à la prose poétique (non pas le thème) m'a été inspiré après le visionnage du film "Detachment" avec Adrien Broody dans lequel ce dernier, professeur remplaçant parachuté également dans une classe de l'enfer, écrit et nous lit certaines de ses pensées sur la vie. Je vais continuer quelques essais dans ce nouveau style après la poésie néo-classique. A bientôt.
http://phantompoesie.xooit.fr/index.php

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