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Le Paradis

le mercredi 28 décembre 2005, à 15:52. Posté par AC


    Hier nuit, tu as rêvé. Tu entrais au paradis pour découvrir que l'arbre de la connaissance n'était pas un pommier, comme on l'a prétendu à tort, mais bel et bien un poirier. Cette découverte ne t'a pas troublé outre mesure parce que, de toute manière, tu n'étais pas grand fan de grannys, de goldens, de ces dures-à-cuire de bramleys, ou même de ces variétés canadiennes agréablement pelucheuses au toucher dont tu ne saurais malgré tout dire le nom.

    Tu t'es approché de l'arbre vénérable pour en examiner la production. Eh bien, tu peux le certifier ici devant témoins, ce sont sans nul doute possible des abates. Quoiqu'il en soit, peu importe l'espèce, ce sont des fruits qui ne vous valent que des pépins, comme chacun sait.

    L'homme qui tenait le trousseau de clés du paradis se prénommait Amoo. Il était de nationalité pakistanaise. En fait, c'était mon ancien propriétaire, du temps où j'étais étudiant à Swansea et le paradis, sachez-le, n'était que le petit jardin chanté par Jacques Dutronc de la modeste maison en terrasse que j'ai partagée cette année-là, avec un Chinois de Hong-Kong, une anglaise de Hereford et une Zimbabwéenne, de je ne sais plus trop où.

    Dans cette bicoque sur le plateau des Uplands, dans Aylesbury Road, nous pouvions entendre la rumeur de l'océan les nuits de grandes marées.
    Le jardinet si ordinaire et semblable à tant d'autres où nous organisions des barbecues, tel était donc ce qui restait du paradis terrestre, ce paradis dont on parle dans les Livres, et je ne m'en étais jamais douté, comment l'aurais-je pu, dites-moi?

    J'y suis entré pour la première fois un après-midi glorieux d'octobre, alors que le soleil astiquait fanatiquement les cuivres et les ors d'un été indien finissant. Amoo en avait poussé la porte de clôture et m'avait pris par le bras pour me montrer la merveille: l'arbre aux poires tentatrices. Je restais en arrêt devant de si beaux fruits.

    Amoo avait le ton convainquant requis pour le métier qu'il avait juste cessé d'exercer, celui de vendeur de tapis. Il me dit: 'tu vois cette maison? Je l'ai acquise pour une bouchée de pain, cette année elle est à toi et, pour commencer, remets en liquide à son propriétaire -ton serviteur- la somme modique de 28 Livres 50 pence, soit payement de ta première semaine de loyer.

    Ainsi emménageai-je provisoirement au royaume de l'éternelle jeunesse. La tuyauterie sautait, l'eau chaude venait à manquer le matin quand Jackie s'endormait sous la douche, la houle marine faisait trembler le carreau comme un esprit frappeur nous tenant apeurés à la merci de ses maléfices.

    Je n'y regrette pas mon séjour néanmoins, qui peut bien regretter avoir été étudiant, d'avoir grillé des sardines dans les dunes et chanté en choeur et à tue-tête 'Like a Rolling Stone' de Bob Dylan?

    Durant ce temps, je n'ai jamais péché, car les fruits de l'arbre sacré demeurèrent hors d'atteinte derrière un inextricable roncier qui nous arrivait à ta taille et qui eût découragé les cueilleurs les plus opiniâtres.

    Vinrent les longues pluies de novembre qui firent pourrir les poires et les chassèrent de mon esprit. Ce ne fut qu'au printemps, quand l'arbre se vêtit de blanc pur avant de se lancer soudain, au premier souffle de vent, dans un strip tease de pétales hallucinant, que me revint en mémoire le souvenir des fruits interdits.

    Vous le savez, il n'y a de paradis terrestres que perdus et l'année universitaire s'acheva. Diplôme en poche je quittai Swansea. Les quatres amis parlèrent vaguement de se revoir tout en se quittant sans se donner d'adresse.

    Or, l'année dernière, une promenade en bus au coeur de l'été m'a ramené dans le quartier, alors déserté de ses étudiants, où j'avais passé cette année heureuse. La maison était toujours là, mais elle avait un air abandonné. Des papillons voltigeaient dans la lourde torpeur et quelque part on pouvait entendre fuser des rires d'enfants et grincer une scie métallique. Il n'aurait servi à rien de frapper à la porte, personne ne m'aurait ouvert. La demeure de l'éternité n'était plus désormais qu'une coquille vide.

    Il ne restait plus qu'à repartir, qu'à rentrer d'où je venais. Au moment où je tournais le coin de la rue, je reconnus deux gamines pakistanaises assises sagement sur le trottoir en train de fredonner un air qui me sembla une berceuse: c'étaient les deux fillettes d'Amoo, celles qui un peu plus petites avaient l'habitude de jouer à la marelle au milieu de notre rue peu passante. Amoo lui-même était-il cet homme un peu plus loin qui venait de laver sa voiture au jet d'eau et la lustrait amoureusement à l'éponge? Je n'aurais su le dire.

    Il faisait si chaud ce jour-là que j'ai dévalé la colline comme un fou et suis allé marcher un moment le long de la mer. De toutes mes forces j'ai jeté au loin des galets dans les vagues.

    Je me suis assis au bord de l'eau, épuisé de tant d'efforts et j'ai médité sur ces vieux souvenirs qui nous échappent pour mener leur vie propre. Mon grand-père me disait souvent que quand on ne peut plus demeurer au chevet du passé il n'y a plus qu'à se coller un gros coquillage contre l'oreille afin d'entendre, une fois encore, le souffle intarissable de l'imparfait, du temps des fruits dont on a eu connaissance sans pourtant avoir jamais pu y mordre à pleine bouche.

    Je me souviens avoir dans le passé, sur cette plage où j'attendis venir la nuit, perdu dans le sable deux ou trois pièces de monnaie, en musant sur le chemin du supermarché. J'y fus repayé ce soir-là par un firmament d'argent qui me sembla durer l'éternité.

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