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J'aime le mystère insondable. Naturellement j'adore la nuit et ses secrets intimes, je veille assidûment au rêve. Je fais le guet aux moments où le jour se confond à la nuit et la nuit au jour. Au crépuscule, il m'arrive de me sentir plus pleinement exister dans la stridulation concertique des grillons et, le matin, alors que l'aube ne s'est pas encore levée, d'ouvrir un oeil rond au son des voix flûtées d'une armada de menus oiseaux.
Telle est mon initiation nocturne, celle de la conscience des franges, des seuils. Au cours de ces moments, la musique se fait lumière, la musique ne peut exister sans résumer ou présumer, à moins toutefois que le jour n'existe que pour elle. Je ne m'intéresse pas à la fanfare vulgaire du coq qui me rappelle la solitaire gloriole des hommes et son clairon l'uniforme des armées du matin. Non, je me laisse aller à ce qui me rassure, m'enchante ou me surprend encore à mon âge, aux chants sacrés du silence.
Lorsque l'heure bleue survient et que l'archet des uns cesse en apothéose, je m'endors en paix, comme dans un champ de coton, et quand est modulée la première trille chorale des autres, je m'éveille insatiable de curiosité. La lucarne dans le toit me permet d'épier sur la pointe des pieds ou bien je tends une oreille attentive depuis mon lit douillet. Les musiciens ne se montrent jamais, je ne peux surprendre que leurs voix au coeur des ténèbres, leur corps reste dissimulé pudiquement sous une tuile sèche de la toiture ou dans le feuillage frémissant d'un arbre du voisinage.
Il n'y a que les nuits où il gèle à pierre fendre, où la mer se désamarre et vient rugir d'amertume jusque sous mes fenêtres, où la pluie fouette rageusement les carreaux, que je reste solitaire, inquiet, taciturne, avec pour consolation le tic-tac du réveil, un biscuit et un verre de lait.
Le lendemain, le surlendemain parfois, les musiciens sont là pour assurer la claque, ainsi va leur vie bohémienne. Je suppose que, parmi eux, certains concertistes meurent et sont remplacés sur le champ pour que l'auditeur ne remarque jamais rien. Je me suis toujours demandé, enfant, pourquoi l'on ne voyait jamais de vieux oiseaux mourir et choir. Devenu adulte, je suppose que cela doit bien arriver, mais que leur cadavre se fait escamoter par des rongeurs sur le qui vive ou des nuées d'insectes nécrophages affamés.
Mais ce soir, je ne veux pas voir l'envers du décor, l'arrière de la scène, les coulisses, les tréteaux ou la fosse d'orchestre, je veux juste écouter, écouter en fermant les yeux pour toujours.
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