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''Il n'est pas interdit de penser que si l'Angleterre n'a pas été envahie depuis 1066, c'est que les étrangers redoutent d'avoir à y passer un dimanche.''
Pierre Daninos
C'est un dimanche anglais un rien languissant, les rideaux de fer des magasins sont baissés, on entend des choristes chanter Bach à l'église toute proche. A la radio on joue de vieux standards américains surannés et usés jusqu'à la corde. Soudain, pour changer, quelqu'un toque à la porte.
Qui cela peut-il être? Le facteur ne passe pas le septième jour, les enfants collecteurs de piécettes ou, à défaut, jeteurs de sorts, dorment tard. Le pics épeiches s'en prennent rarement aux portes des maisons. Je jette un coup d'oeil par la fenêtre et entrevois deux têtes grises. Des témoins de Jéovah? Impossible! C'est aussi par définition leur jour de repos, le jour où Dieu a fini de se prendre pour Hercule. Piqué de curiosité aussi vivement que par des fourmis rouges, je descends ouvrir.
''Bonjour! dit l'une des vieilles dames, ça ne prendra qu'un instant, nous sommes des représentantes de l'action 'bien-être et santé par les plantes aimables' ''. Un peu gêné je réponds: ''excusez-moi d'être en pyjama, mais il n'est après tout que onze heures du matin et...enfin donnez vous la peine d'entrer, voulez-vous une tasse de thé?''
''Ce ne serait pas de refus'' me fait l'autre petite vieille, plus grosse que la première, qui a des bourrelets de graisse dans le cou. Je mets la bouilloire sur le réchaud et sors sans trop y penser mécaniquement la boîte de thé ordinaire entamée du placard. Les deux vieilles se regardent interloquées. ''Mais ce thé ne conviendrait pas aux animaux domestiques! N'avez-vous jamais entendu parler de la variété 'buisson rouge' de Tanzanie? Eugenia fais-lui goûter un de nos échantillons 'commerce équitable' sans plus tarder'' Et, se tournant vers moi: ''nous aimerions vous éduquer aussi aux vertus digestives et antidhiarréiques du fenouil organique.''
La musique que j'avais mise en fond sonore avant leur arrivée leur déplaît manifestement, une main ridée tourne déjà impérativement le bouton des stations radio. ''Ne trouvez-vous pas que ces chansons américaines sont indécentes et offensent la morale britannique? Voyons ce que nous offre la musique classique, ah voilà qui convient, 'When I am laid in earth' de Purcell. En parlant de retour à la terre, nous vendons des crèmes onctueuses aux principes actifs d'artichaut qui vous laisseront après le bain une vraie peau de nourrisson.''
Il paraît que les baleines hors d'haleine aiment à sommeiller indolentes, après avoir trop circulé, sur le fond sableux des océans. Je l'ai lu quelque part, sur le plafond de la cuisine harponné par le sommeil, ou dans le National Geographic, il se peut bien. Je n'en suis pas étonné, moi qui aime à reposer sur le ventre. Les grains de sable doivent chatouiller agréablement la peau de ces cétacés, du moins me le suis-je imaginé, à moins que ce ne soit comme de se coucher nu accidentellement sur du papier de verre. Quand j'étais bébé, des mains plus ou moins expertes, parentales ou doctorales, ont essayé de me tourner vers la lumière: rien à faire, j'ai immédiatement repris ma position préférée...
Tout à coup je sors de ma rêverie lancinante. Une voix qui se veut persuasive s'adresse à moi: ''avez-vous une carte de crédit?'' J'ai du mal à garder les yeux ouverts, je ne sais pas pourquoi j'ai tendance à piquer du nez, tout se brouille devant moi quand je ne fais pas des efforts désespérés pour rester éveillé. ''Avez-vous compris? Je répète: avez-vous une carte de crédit?'' Je finis par répondre sans même trop bien comprendre: ''non, je n'en ai pas, que me voulez-vous au juste?'' Alors une des vieilles me tapote le visage ''allons, ce ne sera rien, faisons-lui respirer des sels de lavande.''
Le soleil m'éblouit. Quelle heure peut-il bien être? Je regarde le réveil: cinq heures de l'après-midi, je m'étais profondément endormi sans m'en apercevoir. Où sont les deux charmantes vieilles dames? Pas dans la maison. Ma tête est lourde, je cherche une allumette pour mettre la bouilloire sur le feu et me faire du thé. Près du paquet de sachets un tube de plastique inconnu au bataillon. Je lis: ''Véronal. Ce somnifère pris à trop forte dose sans respecter l'ordonnance d'un docteur peut causer la mort du sujet''.
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