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Je dormais nonchalamment ma main gauche sur le coeur, l'autre perdue dans les nuages quand le réveil interrompit ma savoureuse rêverie. Le matin était là, frais et musical, l'étiage de l'encrier baissait graduellement ne laissant subsister sur les arbres obscurs et frissonnants du parc que des halos de mystère.
Des amis étaient venus frapper à la porte de mon cerveau tandis que je dormais. J'avais aperçu leurs visages par le hublot tandis que se déroulait la tapisserie somptueuse de mon voyage imaginaire mais décidai de ne point leur ouvrir afin de continuer à rêvasser comme un bienheureux. Des voix alors durent se contenter de m'exhorter du dehors comme des manifestants déconfits devant un batyscaphe dont j'étais inexpugnable. "Quand vas-tu te décider à chercher du boulot?"
Au matin ces voix irritantes et discordantes qui m'avaient assiégées avaient néanmoins conquis partiellement le noyau dur de mon esprit. "Peut-être me faudrait-il en effet, consentir à travailler, ne serait-ce que par imitation. Après tout certains insectes astucieux et fort respectables changent de livrée pour donner le change afin de pouvoir survivre dans des sociétés prédatrices. Ainsi apprendrais-je à me camoufler selon les lois naturelles.
Que diable dit le fou au roi de mon moi divisé, il est temps d'avoir un peu d'ambition ! Alors je me jetai tel un escargot sur la feuille de chou locale qui dressait l'inventaire de tous les lieux de bagne au séjour offert aux élus. Avec un stylo bille ma main plana comme un faucon prêt à encercler ceux qui me conviendraient. Il y avait justement un emploi de solipsiste qui répondait parfaitement à mes qualifications et à mon expérience. Je m'attendais à ce qu'une voix me dise "nous vous attendions comme le Messie", mais une secrétaire à la voix pincée se contenta de me faire épeler mon nom trois fois et me donna un rendez-vous pour un entretien. "Vos capacités seront évaluées par Monsieur Rudan, surtout soyez à l'heure."
Le lendemain donc je me présentai à l'adresse indiquée. L'entrée constituait la seule ouverture visible percée dans la haute façade couverte de lierre d'un bâtiment en brique. Ayant collé mon oreille à la porte avant d'actionner la sonnette j'avais pu entendre un ronronnement de chaudière prometteur. "Vous venez pour le rendez-vous ?" fit la voix affable du réceptionniste. "Oui, on m'a dit que Monsieur Rudan me recevrait". "En effet, vous n'allez pas tarder à le rencontrer. Entrez là et refermez la porte derrière vous sans la claquer, nous avons des consignes de silence et de discrétion." J'ouvris donc précautionneusement la porte et la refermai derrière moi.
Ce que je vis alors me fit ouvrir de grands yeux, je restai ébahi. Je me trouvais tout simplement en dehors du bâtiment. J'allai d'ailleurs jusqu'à l'angle du mur et constatai encore plus stupéfait que la porte par où j'étais entré n'était située qu'à quelques mètres. "Ce doit être une erreur, pensais-je ou alors il vont venir me chercher". Mais le temps passa et rien ne se produisit de notable. Enervé je me dirigeai à grands pas vers la porte initiale et frappai cette fois à coups redoublés. Le même personnage m'ouvrit, le visage empourpré de colère. "Vous êtes fou ou quoi? Il n'y a pas de Monsieur Rudan ici, c'est la raison pour laquelle je vous ai éconduit il y a une heure. N'êtes vous pas capable de vous mettre ça dans votre petite tête?". La porte se referma dans un grondement de tonnerre.
"On m'y reprendra à chercher du travail" marmonnai-je à moi-même tandis que je traversai sans joie des paysages suburbains dégradés en direction de la maison. Soudain la lumière jaillit en moi, je me sentis connecté au générateur central: "Mais bien sûr, m'écriai-je, ravi d'entrevoir enfin une solution à ce rébus, Monsieur Rudan n'est autre que M. Durand ! Et sur ce, je m'éveillai complètement, quand je dis complètement, je tiens à dire que l'univers tout entier me fut révélé sur le champ, au fond du lit de mon oued intérieur s'attendant au déluge: un drap fut arraché de devant mes yeux, mon illumination atteignit de si vastes et profondes contrées que j'égalai puis dépassai celle des grands mystiques initiés de temps révolus.
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