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Je voulais le voir passer quand il rentre du travail le soir. Le voir passer sans même lui parler. Le regarder de loin, comme un indien en embuscade, sans qu'il me voie. Le voir passer, simplement, parce que je l'aimais.
Il faisait une chaleur incroyable. Une cigale chantait solitaire dans un arbre à tue-tête. Je me suis assis sur le trottoir d'une rue perpendiculaire à celle que je pensais qu'il allait emprunter pour rentrer chez lui, non loin de l'église d'Arcella et de son campanile qui domine tout le quartier.
J'agitai devant mon visage le plan de la ville comme un éventail, puis attendis comme un chien battu l'heure H. De temps en temps je regardais l'heure à mon portable.
Tout d'un coup je fus abordé par deux jeunes qui feignirent de me demander où se trouvait une rue du quartier. Ils étaient habillés proprement avec une chemise blanche et un pantalon foncé comme les écoliers anglais. Nous entamèrent la conversation d'abord en Italien puis en Anglais parce que c'étaient des missionnaires de l'église des Saints du dernier Jour, autrement dit des Mormons. Je ne pouvais pas me lever du trottoir faute de rater ma cible, alors j'écoutai patiemment leur baratin sur le prophète Joseph Smith tout en degardant désespérément derrière leurs épaules si l'objet de tout mon espoir arrivait.
A un moment donné je réalisai que Daniel ne passerait pas, qu'il avait dû emprunter une rue adjacente. Je l'imaginai en vue aérienne cheminant selon un autre itinéraire. L'un des deux jeunes mormons se rendit compte de ma détresse, je pense qu'elle devait se lire sur mon visage, entre deux gouttes de sueur qu'on aurait pu prendre pour des larmes. Il arrêta soudain de prêcher l'histoire de Jésus apparaissant dans une tribu d'Indiens d'Amérique pour se faire plus personnel:
'sans indiscrétion, puis-je te demander pourquoi tu es venu ici à Padoue?
-pour la raison la plus bête du monde', m'entendis-je répondre.
Alors le plus jeune d'entre eux me fit un clin d'oeil: 'une fille, n'est-ce pas?'
Je ne me degonflai pas: 'non. Un garçon'.
Je pensais qu'ils allaient se lever et s'enfuir en courant, ce qui ne m'aurait pas totalement déplu n'étant pas un fan de discussions religieuses impromptues alors qu'il serait plus agréable de boire une limonade glacée entre amis. Mais non, c'étaient deux bonnes pâtes, ils se firent compatissants et avant que nous nous séparions l'un d'eux promis de prier pour moi pour que tout s'arrange avec mon ami.
En rentrant chez moi, je passai de nouveau devant l'église d'Arcella. Peut-être qu'une petite chandelle de rien du tout à 40 centimes d'Euro infléchirait le destin. Je me promis de revenir, d'allumer une bougie et de la laisser pleurer longtemps à ma place. Ce serait comme dans le roman de Malcolm Lowry 'Sombre comme la Tombe où repose mon Ami', sauf que nous ne sommes pas à Cuernavaca, la ville de l'éternel printemps, et qu'ici les champs n'ont pas encore reverdi.
***
C'était peu de temps après le jour des Mormons. N'ayant pas oublié mon voeu, je suis entré dans l'église d'Arcella, celle dont le campanile illuminé me rappelle de nuit la flèche des gratte-ciels américains.
Il faisait si chaud encore qu'entrer dans ce sanctuaire fut une bénédiction. J'approchais du bénitier avec l'intention de me passer de l'eau sur le visage et dans le cou quand un type malingre sortit de l'ombre pour me demander si je cherchais la confession. J'ai dit non, évidemment. Du coup plus question de toucher à l'eau bénite.
Je me suis éloigné prestement afin d'aller dans le coin des bougies. Tiens, je me souviens que mes parents m'avaient acheté pour mes quatre ans deux bougies: une rouge et une orange. La bougie rouge fondait plus vite que l'autre. Enfin, bon, ces souvenirs n'ont pas une importance capitale pour mon histoire, c'est juste pour dire que moi et les bougies ce n'est pas une histoire qui date d'aujourd'hui.
En cherchant les bougies j'ai bondi d'horreur devant une espèce de sarcophage en verre avec la momie d'une sainte à l'intérieur. Beurk, ce n'était pas ragoûtant ce cadavre tout recroquevillé. Et puis dis-donc qu'est-ce qu'elles étaient menues les femmes de cette époque. Je n'en reviens pas.
J'ai enfin trouvé les bougies dans le fond de la nef. Oh, mais c'est de l'arnaque, 2 Euros ces petites chandelles minables qui ne tiennent pas la route! Mais enfin c'est de l'escroquerie pure et simple!
Tu te souviens, quand tu es revenu pour le voir. Cette impression si vive quand tu es arrivé à la gare routière en fin de journée avec tes valises. Ton coeur battait tandis que tu marchais le long de l'interminable via D'Avanzo avant de le retrouver dans la petite maison de la via Jacopo da Verona. Les tilleuls avaient essemés leurs graines sur le sol humide, on aurait dit du tapioca. Ils embaumaient.
Garde ce souvenir si jamais tout meurt et s'efface, garde-le toujours dans ta mémoire comme un trésor, ce jour du retour.
Padova, Juin 2004
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