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A la kermesse de l'école, le hameçon joyeux, après maintes tentatives infructeuses, remontait soudain un billet plié, davantage par chance et profit de la répétition que par habileté, nous en conviendrons, notre modestie naturelle s'étant accrue au fil des années. Il donnait droit, sous des salves d'applaudissements nourries de la foule, à un petit poisson rouge souffreteux que l'on extrayait d'un bassin gonflable et qu'on faisait passer à la louche dans un sac en plastique, sac dans lequel il tournait en rond, désespéré de son nouvel environnement trop exigu.
L'infortuné protestait, mais aucun son ne sortait de sa bouche, juste des bulles de bandes dessinées. Il serait mort de stress ou d'un coup de chaleur avant d'arriver à la maison. Il ne restait plus à l'enfant que l'ultime ressource des larmes, modestes armes contre la promesse implacablement tenue du destin.
Grand-mère disait alors qu'il fallait faire rejoindre la mer à l'absent, le rendre à son milieu d'origine. L'enfant était trop jeune pour savoir que venant de l'eau douce le cyprinidé n'appartenait pas au royaume salin. En pensée l'enfant suivait le cours d'une rivière imaginaire depuis sa source tumultueuse jusqu'à sa lente entrée dans l'estuaire et des vagues immenses venaient à sa rencontre consoler sa tristesse, des vagues qui l'absorbaient brutalement dans leur écume, comme si lui-même allait mourir noyé, entouré d'adultes aux yeux secs n'éprouvant au mieux que compassion insuffisante.
Grand-Mère jetait alors le petit poisson rouge aux yeux exhorbités, celui qui avait quelques taches de beauté sur le corps et sur la nageoire, dans la cuvette des toilettes. Quelques instants après sa forme terrestre s'en allait, flottant encore en surface, d'abord imperceptiblement soumise aux premiers remous, dérivant de façon incertaine, jusqu'à l'ultime et brève débâcle. Le temps était venu pour le petit poisson et son possesseur temporaire de tirer le rideau du théâtre d'ombres où ils avaient fait connnaissance si fortuitement.
C'était ainsi.
J'y pense encore en ces temps où la vie court quand on la dit simplement suivre son cours. Je songe à la profondeur vertigineuse de cette mer nocturne, plus imaginaire que réelle, où tout s'engloutira, le bien comme le mal reçu en héritage, où les plus beaux châteaux-forts fondront dans le chant des vagues maîtresses, aucun grain de sable ne pouvant enrayer notre marche en avant.
Je me revois encore, tenant mon trophée, cet alevin prometteur dans sa poche de plastique, sautillant de bonheur. Puis à l'arrivée, l'amer constat, si définitif. Pourtant je me rappelle également que quand ce jour malheureux a fini, une berceuse s'est élevée, avant que l'enfant ne s'endorme, recru de tant de peine. Une berceuse dont les paroles répétaient qu'il fallait fermer ses yeux pour ne point rencontrer le marchand de sable, l'usufruitier du désert, et que la perle viendrait quand même aux bouches molles, ignorantes de leur bonne fortune.
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