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Ma chaudière a fini par rendre l'âme. Un soir, alors que le froid devenait plus vif, j'ai voulu tourner les manettes afin de donner davantage de chaleur. L'engin s'est mis aussitôt à trembler et à rugir pendant quelques secondes au cours desquelles je restai pétrifié sur place. Puis de la fumée âcre est sortie par les jointures en sifflant, et ce fut tout : le bruit de machinerie cessa.
Le réparateur appelé à la rescousse se montra catégorique : ce vieux clou était irréparable, même pour la somme coquette que je m'étais préparé par avance à lui verser du fait de son déplacement le weekend. Mince alors, cette antiquité avait bel et bien définitivement claqué. J'allai inspecter le monstre préhistorique terrassé qui luisait encore dans l'ombre de la buanderie et en profitai pour reprendre ma dernière lessive sur le fil.
La nuit qui suivit, la température chuta brutalement. Je dus aller chercher dans le galetas un petit radiateur électrique d'appoint à bandes chauffantes qui éclaira ma chambre en rouge comme un oeil incandescent ainsi qu'une pile de couvertures. Ces dernières en pur synthétique attesté généraient une électricité statique telle qu'on ne pouvait guère prendre froid, mieux valait cependant ne pas trop remuer pour éviter les picotements et les gerbes d'étincelles.
Les quelques amis qui me rendirent visite furent charmés par l'atmosphère intimiste rougeoyante qui régnait autour de mon lit, plus peinture de Georges de la Tour que roman tragique d'Emile Zola. Néanmoins esthétique mise à part, ma situation n'était guère enviable. Je ne pouvais pas vraiment, à la manière des esquimaux, m'enduire le corps de graisse de phoque pour affronter les premiers frimas. Des images traditionnelles de la naissance du Christ sur lequel l'âne et le boeuf avaient soufflé leur haleine tépide me traversèrent l'esprit. Hélas la campagne était loin, les animaux plus récalcitrants à nous venir ainsi en aide de nos jours et il me sembla que la senteur de savane de l'après-rasage Azzaro qu'on m'avait offert pour mon anniversaire était suffisamment désagréable à la narine pour ne point en rajouter.
Qui plus est, fait d'extrême importance, je n'aime plus autant les animaux qu'autrefois. Enfin j'aime à les regarder, à les écouter tandis que je ne saurais vivre en leur immédiate compagnie. Je hais notamment les poils tombés, les mycoses et les puces. Je voulais être vétérinaire quand j'étais petiot jusqu'au jour où un zébu me cracha sans prévenir au visage lors d'une de mes visites à la ménagerie. Non, ce n'était pas un lama, vous vous trompez, ça c'était dans Tintin. Du jour au lendemain mes passions changèrent et je rêvai ensuite de devenir empailleur pour le muséum d'histoire naturelle.
Les écuyères du cirque Pinder furent plutôt sympas, lorsqu'elles virent le bovidé souffler de rage et gratter du sabot après m'avoir bien aspergé de bave et d'herbes à moitié dégluties, elles offrirent de me laver les cheveux et de faire sécher mes vêtements près du poêle. L'une d'elle me fit un shampoing énergique à l'odeur suave de bubble gum qui me laissa les cheveux roses et parfumés pour le restant des vacances. Ma mésaventure me gagna même des billets gratuits de spectacle pour moi et mes parents.
Tandis que je me lamentais en grimaçant trois vieux pulls les uns sur les autres, j'aperçus au dehors une rose en fleur, une rose comme je n'en avais jamais vue, pourpre veinée de blanc pur. La floraison tardive semblait d'autant plus improbable que j'avais laissé ce rosier végéter dans un pot en plastique, cadeau en suspens destiné à une amie. La merveille avait triomphé du givre qui se brisait à présent en mille goutelettes. Ainsi passerai-je l'hiver, songeai-je alors : avec courage, tenacité, envie démiurgique de forcer la beauté à exister en dépit de tout. Une longue méditation immobile au jardin s'ensuivit qui me valut un rhume mémorable et fit pourtant cesser en moi toute velléité de plainte.
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