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« Nous sommes faits de rencontres, de rencontres éphémères et sans adieux, comme les étoiles. Elles s'approchent, se tiennent côte à côte un instant fugace, puis s'éloignent à nouveau : sans trace, sans lien, sans adieu. » Wolfgang Borchert
Mon patron me l'avait signifié ainsi : 'vous n'êtes pas sans savoir que vous avez des vacances à prendre, si vous ne partez pas tout de suite, n'espérez pas un rollover de vos jours de congés sur l'année prochaine.'
Novembre 2001. Je me revois donc marcher, l'esprit libre et heureux de partir au loin au moment même où il commence à geler à pierre fendre dans nos contrées aux climats peu hospitaliers. Destination Faro, Portugal. Les rares passants de cette aube givrée ont pu me voir danser comme Mary Poppin jusqu'à ce que j'approche des zones plus urbanisées du quartier de la gare où il valait mieux se faire un peu plus discret.
A bord du 747, un repas fort indigent nous est servi comme à l'habitude sur un plateau minuscule genre dînette du temps de l'enfance. Pain un tantinet rance mais ça ira, il ne faut pas jouer au difficile. Jetons un coup d'oeil pour voir si l'agneau du voisin a meilleure allure que le poulet que j'ai choisi. Je remarque que ce dernier, un homme du terroir, vient de couper des rondelles de saucisson avec un opinel pliable. Je ne peux m'empêcher de lui demander comment il se fait qu'on l'ait laissé monter à bord avec un objet si tranchant en ces temps de terrorisme.
'Oh vous savez, me répondit- t-il nonchâlamment, moi à ces jeux de cache-cache je gagne toujours, j'enveloppe tout simplement mon canif dans du papier d'argent et il n'est jamais détecté. Une fois à bord, personne n'aura l'idée de me le retirer des mains et puis, vous savez, j'ai pratiqué des arts martiaux, je sais comment me défendre. Sur ce, il éclata d'un rire si sonore que tous les passagers tournèrent leur regard vers nous en fronçant des sourcils.
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Le temps se fait long, où vais-je donc placer mes jambes pour ne pas avoir de crampes? Oh, que je m'ennuie! Mon voisin se rend compte de mon état: 'mon pauvre vieux vous avez les yeux vitreux à force de ne rien faire. Ce n'est pas bon pour l'esprit. J'ai le journal de ma région dans mon sac, ça vous distraira.'
A la une, une photo de l'ennemi public numéro 1 et en gros titre 'Ben Laden aperçu dans la caverne de la Touche'. Je lus: 'Ben Laden se cacherait-il dans une des grottes peu connues de l'Ariège? C'est en tout cas la thèse d'un spécialiste de l'islam extrémiste qui a alerté les autorités sur sa possible présence, confirmée depuis par plusieurs bergers qui ont remarqué un type louche à la barbe poivre et sel. Le fugitif aurait ainsi échappé tle plus simplement du monde à l'armée américaine en montant à bord d'un vol Air France. Un fort sentiment antiaméricain parmi les douaniers expliquerait son entrée passée inaperçue dans notre pays. De là, il aurait même bénéficié d'un tarif de train senior et coulerait des jours heureux dans nos belles montagnes.'
En attendant mon tour pour les toilettes je fis une découverte encore plus troublante: un homme assis près de l'avant de l'avion ressemblait justement à s'y méprendre à Ben Laden. Peut-être avait-il avait embarqué sur notre vol ! Il n'y avait aucun doute, c'était bien lui !
Je passai à côté de sa rangée plusieurs fois en faisant semblant de rattacher mes lacets afin de m'en assurer. Sûr de mon fait je m'avançai vers l'hôtesse. 'je ne voudrais pas vous alarmer mais Ben Laden est à bord !
-Qui?
-Chut pas si fort, Ben Laden, le terroriste, vous savez bien.
-Oh, ne vous inquiétez pas, nous avons avec nous un marshall armé d'un automatique. Il vous suffira de vous approcher de lui, de lui faire un clin d'oeil et de lui indiquer le suspect.
-Je veux bien mais où se trouve-t-il votre marshall?
-Il m'est impossible de vous le préciser, je mettrais en péril la vie des passagers, tout ce que je peux vous dire c'est qu'il occupe un des sièges du fond de manière à pouvoir observer tout ce qui se passe au sein de l'appareil. Allez là bas et faites ce que je vous ai dit dans les plus brefs délais.'
Malgré les trous d'air je parvins vers l'arrière de l'appareil. Ces deux grosses femmes américaines dont la chair flasque débordait des sièges ne pouvaient être le marshall, il restait donc le barbu tatoué assis seul près du hublot. Je lui fis un clin d'oeil entendu qu'il ne parut d'abord pas remarquer. Il me fallut recommencer l'opération. Il se leva soudain d'un bond:
'Qui êtes vous et qu'est-ce qui vous prend!? Je ne suis pas PD!'
Je revins vers l'hôtesse tout penaud: 'écoutez ça ne marche pas, il faut faire quelque chose ou peut-être nous allons tous sauter'.
'Oui me fit-elle sentant elle aussi la peur la gagner, nous devons agir. Approchez-vous de lui pour m'indiquer sa position.'
J'allai vers l'homme qui portait un turban blanc avec un énorme oeuf en chocolat sur ses genoux et le pointais de manière insistante.
Je ne suis pas certain que ce soit lui me dit elle, sa barbe est beaucoup plus blanche sur CNN, presque autant que celle du père Noël.
-Oh, mais si, c'est évident, approchez-vous et regardez le de près. Et d'abord pourquoi un passager emporterait-il un oeuf de Paques avec lui comme bagage à main. Il ne fait pas l'ombre d'un doute qu'il s'agit d'un explosif puissant fort astucieusement dissimulé.
-Eh bien, dans ce cas, il ne reste plus qu'à l'arraisonner, aidez-moi voulez vous, attrapez lui les mains, pendant ce temps je lui lancerai l'eau bouillante du thé au visage, c'est tout ce qu'il mérite, cette crevure! Et moi qui le pensais dans une grotte d'Afghanistan, il va voir ce qu'une simple hôtesse américano-israélienne lui réserve!
Comme prévu, je m'emparai des poignets de l'inconnu et les serrai aussi fort que possible.
'Par la Barbe du Prophète, que ce passe-t-il, vous êtes fou?'
Là-dessus l'hôtesse de précipita avec sa théière dont l'eau était seulement à peine tiède. L'oeuf de Paques se mit à fondre.
'Vous êtes tous cinglés, ma djellabah est toute tachée et ma femme devra passer la semaine à frotter pour la ravoir sans compter que mon petit fils sera si déçu! Des gens bêtes comme vous ça ne devrait même pas exister! Je ne vois que la charia pour vous faire expier!'
Mon voisin m'engueula: 'arrêtez-vous de gigoter comme ça, vous faites un cauchemar et vous allez finir par renverser votre plateau repas et ce qui est encore plus grave, le mien.
J'étais revenu à la monotone réalité, au paysage monotone de plaines pouilleuses qui daignaient seulement se montrer si je tordais le cou comme un canard. Vers le soir le décor changea enfin et l'on se mit à apercevoir la mer.
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