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Juste après minuit j'entendis une clef tourner dans la serrure de l'entrée. Je mis le nez à la porte. 'Ce n'est que moi' hasardai-je maladroitement. 'Vous qui ?' répondit une voix surprise. 'Ah, je vois, ils ont loué la chambre de Martinho.' Le locataire était un noir costaud, pas du genre trop causant. Il disparut aussitôt dans sa chambre dont il ferma la porte bruyamment à double tour. J'allai me recoucher quand j'entendis sa télévision. Les Américains venaient d'attaquer Tora Bora. Pendant un instant je ne réalisai pas pourquoi les soldats s'en prenaient l'île de Paul-Emile Victor, puis je compris qu'il ne s'agissait pas de Bora Bora, mais de montagnes quelque part en Afghanistan. Les GIs venaient de forcer l'entrée d'un complexe souterrain labyrinthique. Ben Laden se tenait peut-être tapi au fond de cette termitière géante, dans un abri anti-atomique dont seules des bombes à fission pourrait venir à bout. Je m'endormis néanmoins.
Au matin il pleuvait des trombes. L'escalier qui donnait sur une courette extérieure s'était transformé en cascade. Impossible d'aller nulle part par ce déluge. La boulangère dont la maison se trouvait en face sortit sur le pas de sa porte et me tendit une paire de bottes en caoutchouc et un parapluie. 'Avec ça vous pourrez jouer à Noé, allez vous promener et visiter notre aimable bourgade.'
Je pris une route qui montait et atteignis une sorte de plateau. Rien de bien passionnant aux alentours: des résidences secondaires fermées, un MacDonald et un supermarché Jumbo. Je décidai de manger au MacDo et de boire un café chaud avant de reprendre la route. Une serveuse se faisait méchamment engueuler par son patron pour avoir posé la cafetière encore bouillante sur une table en plastique. Au supermarché des gouttes tombaient du plafond et l'on avait placé des seaux dans les allées. J'achetai un livre de Raul Brandao sur la vie des pêcheurs au temps jadis, quelque chose à lire le soir au cas où le temps ne s'améliorerait pas. L'après-midi fut encore pire. Une tempête mugissante se leva arrachant les branches des arbres.
Vers 5 heures j'en eus assez, je décidai de sortir de ma prison. Ma propriétaire se montra une fois de plus devant sa porte et me fit signe d'entrer chez elle.
'Allez, venez que je vous invite. Je vais vous faire boire un bon verre d' Eau Ardente coupée avec de l'Amarguinha et du Poejo de ma région natale, un mix maison, vous allez voir après ça le sale temps ne sera qu'un mauvais souvenir.'
-Dites donc en effet ça chauffe plutôt. C'est dég... déglicieux!
-Allez, encore un verre pour la route, juste un petit dernier de rien du tout..
-vous êtes sûre, je ne voudrais surtout pas abuser.
-mais non, mais non, allez-y franchement, gli gli glou, il n'y a rien de mauvais là-dedans, que des produits sains: de la menthe pouliot ceuillie fraîche dans la vase des roubines, de l'amande amère et de l'acool de canne à sucre, ça se boit comme du petit lait.
-si vous le dites, cependant la tête me tourne, il vaut mieux que j'aille prendre un peu l'air frais.
-oui c'est ça, allez vous promener, allez voir la Chapelle Périlleuse, c'est une des plus jolies de la région, on dit que son rétable est gravé dans une pierre de comète, vous pensez donc.
Je pris comme indiqué par cette gente dame un sentier escarpé en corniche au-dessus des falaises. Il fallait faire particulièrement attention où poser les pieds, toute glissade aurait pu s'avérer mortelle. L'alcool qui me montait à la tête, les bourrasques de vent brusques qui entrainaient parfois mon parapluie vers le vide ralentissaient ma marche. Albufeira s'est fait une jolie réputation au fil des années pour le petit nombre toujours croissant de ses touristes tués ou blessés par accident. On ne compte plus ceux qui ont chuté dans un gouffre où qui se sont pris inopinément quelques rochers sur le crâne en se promenant sur la plage.
Sans doute étaient-ils aussi naïfs que moi et également téléguidés imprudemment par des gens du coin dont l'état mental laisse beaucoup à désirer. Les Soeurs Brontë auraient adoré cet endroit sinistre avec ses buissons de genévrier de Phénicie noirâtres tordus par les vents Je parodiai ma propriétaire en prenant l'accent portugais et en imaginant dans sa bouche des paroles d'encouragement: 'allez, allez, plus vite, que diable ne mollissez pas, vous allez voir combien il est sain d'être piqué par des orties et de se prendre des branches dans la gueule.'
J'aurais cent fois mieux fait de rester au chaud regarder la télé. L'inspecteur Derrick en portugais, ça ça m'aurait calé l'esprit, je ne connais pas de meilleur sédatif. Il faudra que je sois désormais plus prudent et évite de faire bêtement tout ce qu'on me conseille, sans blague, qu'est-ce que mon esprit est malléable!
Au final le vent m'arracha des mains le parapluie que je tentai de retenir désespérément . 'Ah ben voilà, banco, tu es content maintenant, tu as gagné le gros lot, tu seras trempé jusqu'aux os quoiqu'il arrive!'
Une pluie battante d'apocalypse se mit à tomber à ce moment précis et juste comme je n'espérais plus trouver un refuge, la chapelle m'apparût, à moitié troglodyte, creusée dans le roc crayeux. Je poussai le portail branlant et entrai. L'air à l'intérieur sentait la cire et le moisi. Au fond plusieurs personnes priaient entourées d'un halo lumineux créé par de très nombreuses bougies allumées dans les travées. Aux murs étaient accrochés des ex-votos. Les inscriptions qu'ils portaient étaient intrigantes: 'A la Miséricodieuse qui envoya la buse noire nous guider à travers les flôts.' ou encore 'Trois-mâts de mer amassa mousse avant de rencontrer le Manteau de Lumière.'
Au moment où j'atteignais les abords de la nef, le groupe de personnes qui psalmodiait se retourna. 'Mon Dieu me dis-je, mais que font-ils donc tous ici, je dois rêver. Cette liqueur infernale me donne des hallucinations. Je vais me pincer et ces personnages vont disparaître'. Un 'aïe' sonore retentit en écho, mais les visages de moi bien connus étaient encore là. 'On dirait que tu n'es pas vraiment content de nous revoir fit l'un d'eux.'
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