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MÉLANCOLIES
XLII
MA GRAND-MÈRE MATERNELLE
1881- 1975
J’ai toujours à l'esprit ma Grand-mère maternelle
Vêtue de longues robes noires et austères,
Dont le seul tout petit tablier de fil blanc
Éclairait sobrement la tenue monastique.
Cheveux contraints, portés à l'arrière du crâne,
Sans boucle comme frange et sans colifichet,
Elle serrait l'opulente toison dorée
Dans un chignon tressé sur sa nuque gracile.
D'un maintien fort rigide et, sans excès replète,
L’œil bleu vif et perçant dont l’eau claire étonnait,
Le sourcil bien que pâle, soyeux, effacé,
Presque toujours froncé lui donnait l’air sévère.
Précise dans le geste et sourire angélique,
Invoquant bien souvent le Seigneur et ses Saints,
De taille modeste mais, vigoureuse en diable,
Elle avait en gendarme élevé six enfants.
Terrorisant toujours la domesticité
Qui s'essayait en tout de la bien contenter,
Elle n’en supportait nullement le mal faire,
La traquant sans ambages, et, tambour battant !
Toujours en bel excès, passionnée convaincue,
Prête dès le matin à prendre en mains son monde,
Elle était un volcan vaguement assoupi,
Que le moindre trouble en réveillait le courroux.
À chaque fin de jour elle s’installait, sage,
Sur un siège d'enfant, et dans sa lourde jupe
Généreuse en godets, y calait fermement
Entre ses fins genoux, l’ancien moulin de bois
Aux durs contours carrés, couvercle haut, en dôme,
Muni au sommet de l'antique manivelle
De métal torsadé, tout tarabiscoté,
Se logeant dans une grosse boule de buis
Qu’elle tournait patiemment pour moudre les grains,
Fine poudre tombant dans le fond du tiroir,
Qu'aux trois-quarts remplis, elle versait à mesure
Dans la boîte étanche de métal en fer-blanc,
Réceptacle d’arôme et gardien du secret
Du bel or noir moiré, délice en devenir !
Le vieux moulin grinçait un son aigre et plaintif,
Tandis que le café en mouture embaumait ...
Le Dimanche était un jour bien particulier.
L’odeur de pain grillé flottant dans la maison
Parvenait dans ma chambre, aguichant mes narines.
Je me levais d’un bond, comme alléchée déjà,
Me jetais sur ma porte restée entrouverte.
Longeant le corridor je passais trois sésames
Me conduisant aux purs délices annoncés...
J’entrais en cuisine sur la pointe des pieds.
Grand-mère officiait seule à l'aplomb de ses feux,
Semblable au général commandant à ses troupes.
La cafetière ronflait sur la gazinière,
Hoquetant sur la flamme bleue enveloppante,
Et l’écume montait, chuintante et suave,
Mouchetant l’émail blanc de projections fantasques.
À son côté chauffait le chocolat au lait,
Moussant tout doucement en épanouissant
L'odorante effluve de cannelle sucrée.
Des tranches de pain de mie doraient sur les plaques
De métal sombre en prenant la chaude couleur
D'un moelleux fort craquant au goût inoubliable !
La table était dressée, promettant des plaisirs
À mes papilles émoustillées et fébriles.
Le beurre frais dans l’assiette éclaboussait la nappe
Tel un petit soleil irradiant de gaieté.
Son parfum délicat au fin goût de noisette
Enrichissait le pain d'une saveur exquise.
La ferme nous livrait le lait frais, tout en crème,
Chaque soir, dès la traite, au bord du crépuscule,
En bidon d’aluminium fermé avec soin,
Le couvercle serré tenu par la chaînette.
Vite mis à bouillir, sans nul débordement,
Puis versé aussitôt en jatte vernissée
Que l’on recouvrait d’un long pan de toile fine.
Il prenait, là, son temps, à se bien refroidir …
Les oranges offraient leur jus d’or clair pressé
Dans les verres remplis à presque déborder,
Exprimant la senteur des parfums du verger.
Le petit déjeuner était simple et copieux
En de délicieux mets, naturels et fermiers.
Dès lors, passer à table était une vraie fête !
Communions de famille en repas partagés,
Et ce, trois fois par jour, tout au long des années…
Le matin du dimanche toujours s’écoulait
De même manière. Office pour les enfants,
Marché pour les Parents. Tous deux nous allouaient
À chacune un pécule pour les dons et quête,
Un troisième, modeste, pour les magazines.
Après la messe, nous retrouvions notre frère
Dans l'antre de sa droguerie parfumerie,
Où les Parents venaient nous chercher à midi.
Le Diable nous poussait parfois à l’aventure !
Nous distribuions, lors, nos oboles aux pauvres
Qui, confiants attendaient sans once d’inquiétude,
Les fidèles sortant, tous pétris de bontés.
Et chez le pâtissier filions sans un remords
Prendre un acompte large, et non point mérité,
De quelques douceurs tendres et dominicales,
Préambules sucrés aux plaisirs de la table,
Que Grand-mère encensait avec talent et verve.
Je veux m’en retourner à l'enchanté passé
Des dimanches joyeux aux tartines grillées
Couvertes de beurre frais, embaumant le palais
De nos petites bouches, gourmandes ravies,
Retrouver la saveur du moka au lait chaud
Habillé de la peau frémissante de crème
S’attachant aux mouillettes largement beurrées,
Que nous plongions, mutines, dans le bol fumant.
Bien douce et belle époque, quand une famille
Se composait de ses membres au grand complet.
Parents et Grands-parents entourant les enfants,
Où la tendre épousée devenait une Mère,
Entretenant la flamme du foyer béni,
Préparant les repas, fêtes renouvelées
Pour le Père arrivant du travail, harassé,
Et les enfants joyeux et toujours affamés.
Mères, Mères-grand, nourricières anoblies,
Présentes en tous temps et pour longtemps encore,
Dans notre mémoire traverseront les ans !
Les souvenirs pressants remémorés sans cesse
De notre insouciante et merveilleuse jeunesse,
De Ceux que nous aimions, vivants en notre cœur,
De leurs rires joyeux et de leurs voix amies,
Des saveurs et bonheurs des repas d’autrefois,
Grandes joies comme espoirs, peines entremêlées,
Nourrissent sans faiblir l’immense nostalgie
Noyant mon cœur ému de tristesses et d’ombres.
Prose
Pour ne pas oublier...
M.A.B.M.
Pages 68 à 71
Le 7 Septembre 2008
Droits Réservés
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