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MÉLANCOLIES
XL
MON GRAND-PÈRE MATERNEL
Février 1879
Á son époque, l’automobile n’existait pas.
Le véhicule courant était hippomobile,
Et se croisait partout en ville et en campagne.
Divers modèles de voitures circulaient.
Char à bancs, tilbury, cabriolet, calèche,
Charrette, diligence ou voiture de train,
Tous fabriqués en bois, renforcés de métal.
Les voitures donnaient agréments au regard,
Tirées par des chevaux placides ou fringants.
L’attelage s’offrait en un tout harmonieux,
L’équidé en était un fidèle tracteur.
Le splendide animal, docile, indispensable
À l’homme, et son bien indéfectible servant,
Le cheval s’entendait compagnon de famille.
Mon Grand-père Vincent, homme grand et noueux,
Exerçait le superbe métier de charron.
Le long de l’atelier stationnait bien souvent
En avant scène, sur le gravier du terre-plein,
La voiture anglaise d’un client ennuyé
Venu là, réparer une roue abîmée,
Ou autre tilbury en mal de réfection.
Devant les lourds battants ouverts de la remise,
Le tonneau de Grand-père, aux deux brancards en l’air,
Trônait en enseigne jusqu’à la fin du jour.
L’atteler au cheval était chose plaisante.
D’égale humeur, sans la moindre once d’impatience,
Pensif devant l’auge garnie de picotin
Et du seau d’eau claire lui servant d’abreuvoir,
Il attendait serein, le bon vouloir du maître.
Aux murs de l’atelier s’exposaient quelques roues
De tailles diverses, pesantes ou légères,
Rustiques massives ou fines élégantes,
Les unes pour chausser de bien lourdes berlines,
Les autres équiper de légères calèches,
À simples rayons ou finement ouvragés.
Des pièces rutilantes rehaussées de filets
Attiraient vite l’œil, laissant à découvrir
La créativité esthétique du maître,
Qui, très modestement, et plein d’aménité,
Œuvrait, silencieux, des rêves plein les yeux.
Une confortable commande des édiles
Occupa l’artisan de très grande pratique
À réaliser un corbillard d’exception,
Travail de compagnon et son plus pur chef-d’œuvre.
Il s’est dit qu’il était d’une rare beauté,
Stylé baroque et peint d’un noir d’ébène profond,
Rehaussé de filets en argent, incrustés
En entrelacs serrés de rinceaux en volutes.
Les imposantes roues, légères en dessin,
Aux longs et fins rayons décorés en repeints,
Soutenaient la voiture avec grande élégance,
D’un confort se haussant au parfait de ses lignes.
Une vaillante autruche avait donné ses plumes
Pour confectionner six noirs panaches en gloire,
Qui, majestueusement, couronnaient la belle œuvre.
La fulgurante ascension de l’automobile
Poussa Grand-père dans l’acquisition d’un moteur,
Qu’il fixa fermement sur deux rails de métal
Construisant tout autour un carrossage en bois,
Personnalisant la voiture en la dotant
D’une paire de lanternes en cuivre rouge,
La coiffant d’une capote noire cirée.
Des roues bandées de gomme et les bois vernissés,
Engendrèrent vivats et grande admiration
Offrant à l’artisan de prospères commandes.
L’atelier de Grand-père, antre de créations,
Se trouvait encombré de divers matériels.
Billots et longues planches de bois dans un coin,
Lourdes barres de fer, empilées sur le sol
Sous le long établi, attendaient la torture
Qui ne manquerait pas de leur être servie.
Scies, cognées et marteaux, pinces, rabots et limes,
De fins ciseaux à bois, des râpes et poinçons,
Évidoir et maillet, tarrière et serre-joints,
Ceintre, plane et mouillet, gouges, colle et peintures,
Pinceaux multi tailles, ronds, plats, fins ou bien larges,
En soies de martre, en crins, longues brosses en fer,
Bouteilles de divers vernis participaient
Aux matières nobles des œuvres à venir.
Le cœur de l’atelier où palpitait la forge,
Lieu où l’esprit, la main et le feu communiaient,
Endroit plein de dangers pour les petits enfants,
Fascinait tant Carmen, fillette pleine d’allant,
Vive comme un pinson humant le doux printemps.
Ce Père qui l’aimait et la surprotégeait,
Représentait, pour elle, un vrai dieu magicien
Commandant au cheval, au feu, au fer, au bois !
C’était un conteur né, et sa voix mélodieuse
Savait l’art de vous dire les Contes et Merveilles,
Emportant l’auditeur vers des contrées lointaines,
Peuplées de beaux Sultans, de Vizirs et Palais,
De bestiaires de fable et de tapis volants.
Il était homme doux, de caractère aimable,
Toujours très bienveillant et combien souriant !
Et, à le voir ainsi dominer le métal,
Forcer le bois, le feu, imposer son vouloir,
Surprenait grandement, vous laissant interdit.
Quand le soufflet joufflu hoquetait sur les braises
Pour ranimer la flamme où chauffait le métal,
Une lueur d’or pâle, comme un soleil d’hiver,
Éclairait l’atelier d’une lumière blanche,
Sœur jumelle et pareille à celle d’une fête.
Arrachant du foyer la barre chauffée à blanc,
Et tenant de sa dextre le lourd marteau puissant,
Il allait sur l’enclume pour battre le fer chaud,
Le contraindre à grands coups redoublés et violents,
Le replonger au feu, sans jamais renoncer,
Jusqu’à l'obtention d'un long et plat ruban
Façonné à mesure et épaisseur voulues,
Qu’il arrondissait bien en un cercle parfait,
Puis le soudait, sans se départir de la forge
Et de la lourde masse résonnant sur l’enclume.
La roue de bois couchée attendait sa couronne.
C’est alors que Grand-père aidé de l’apprenti,
Tous deux munis d’énormes pinces rougeoyantes,
La forçait à rentrer dans le cercle brûlant
De métal façonné à longueur de sueur.
Le bois saisi fumait, chuintant presqu’un pleur.
C’était le moment juste pour refroidir la roue
Dans un grand baquet d’eau, se muant en vapeur.
Le retrait du métal sur le bois, l’enserrant,
L’ouvrage s’achevait dans un bruit de douleur,
Quand la roue se rendait dans un puissant soupir.
Médusée, la fillette en observant la scène,
Impressionnait dans son jeune cerveau fécond
De fantasmagoriques images mêlées,
Du Père s’arc-boutant, torse nu, sur l’enclume,
Génie démesuré, dont l’ombre sur le mur
S’allongeait, rejoignant la charpente mouvante.
Elle voyait à présent un rétif centaure,
Captif et regimbant dans un halo tremblant,
Éclaboussé de longues gerbes lumineuses,
Créature hennissant aux lueurs de l’Enfer,
Tendant à bout de bras, au-dessus de sa tête,
Une roue cerclée d’or pareille à un soleil.
Texte en Prose
M.A.B.M.
Page 63 à 66
Cannes, le 14 Août 2008
Droits Réservés.
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