Mélancolies

 

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Mon Grand-Père Maternel

le jeudi 09 octobre 2014, à 18:15. Posté par Micheline


MÉLANCOLIES


XL


MON GRAND-PÈRE MATERNEL

Février 1879


Á son époque, l’automobile n’existait pas.
Le véhicule courant était hippomobile,
Et se croisait partout en ville et en campagne.
Divers modèles de voitures circulaient.
Char à bancs, tilbury, cabriolet, calèche,
Charrette, diligence ou voiture de train,
Tous fabriqués en bois, renforcés de métal.

Les voitures donnaient agréments au regard,
Tirées par des chevaux placides ou fringants.
L’attelage s’offrait en un tout harmonieux,
L’équidé en était un fidèle tracteur.
Le splendide animal, docile, indispensable
À l’homme, et son bien indéfectible servant,
Le cheval s’entendait compagnon de famille.

Mon Grand-père Vincent, homme grand et noueux,
Exerçait le superbe métier de charron.
Le long de l’atelier stationnait bien souvent
En avant scène, sur le gravier du terre-plein,
La voiture anglaise d’un client ennuyé
Venu là, réparer une roue abîmée,
Ou autre tilbury en mal de réfection.

Devant les lourds battants ouverts de la remise,
Le tonneau de Grand-père, aux deux brancards en l’air,
Trônait en enseigne jusqu’à la fin du jour.
L’atteler au cheval était chose plaisante.
D’égale humeur, sans la moindre once d’impatience,
Pensif devant l’auge garnie de picotin
Et du seau d’eau claire lui servant d’abreuvoir,
Il attendait serein, le bon vouloir du maître.

Aux murs de l’atelier s’exposaient quelques roues
De tailles diverses, pesantes ou légères,
Rustiques massives ou fines élégantes,
Les unes pour chausser de bien lourdes berlines,
Les autres équiper de légères calèches,
À simples rayons ou finement ouvragés.
Des pièces rutilantes rehaussées de filets
Attiraient vite l’œil, laissant à découvrir
La créativité esthétique du maître,
Qui, très modestement, et plein d’aménité,
Œuvrait, silencieux, des rêves plein les yeux.

Une confortable commande des édiles
Occupa l’artisan de très grande pratique
À réaliser un corbillard d’exception,
Travail de compagnon et son plus pur chef-d’œuvre.
Il s’est dit qu’il était d’une rare beauté,
Stylé baroque et peint d’un noir d’ébène profond,
Rehaussé de filets en argent, incrustés
En entrelacs serrés de rinceaux en volutes.
Les imposantes roues, légères en dessin,
Aux longs et fins rayons décorés en repeints,
Soutenaient la voiture avec grande élégance,
D’un confort se haussant au parfait de ses lignes.
Une vaillante autruche avait donné ses plumes
Pour confectionner six noirs panaches en gloire,
Qui, majestueusement, couronnaient la belle œuvre.

La fulgurante ascension de l’automobile
Poussa Grand-père dans l’acquisition d’un moteur,
Qu’il fixa fermement sur deux rails de métal
Construisant tout autour un carrossage en bois,
Personnalisant la voiture en la dotant
D’une paire de lanternes en cuivre rouge,
La coiffant d’une capote noire cirée.
Des roues bandées de gomme et les bois vernissés,
Engendrèrent vivats et grande admiration
Offrant à l’artisan de prospères commandes.

L’atelier de Grand-père, antre de créations,
Se trouvait encombré de divers matériels.
Billots et longues planches de bois dans un coin,
Lourdes barres de fer, empilées sur le sol
Sous le long établi, attendaient la torture
Qui ne manquerait pas de leur être servie.
Scies, cognées et marteaux, pinces, rabots et limes,
De fins ciseaux à bois, des râpes et poinçons,
Évidoir et maillet, tarrière et serre-joints,
Ceintre, plane et mouillet, gouges, colle et peintures,
Pinceaux multi tailles, ronds, plats, fins ou bien larges,
En soies de martre, en crins, longues brosses en fer,
Bouteilles de divers vernis participaient
Aux matières nobles des œuvres à venir.

Le cœur de l’atelier où palpitait la forge,
Lieu où l’esprit, la main et le feu communiaient,
Endroit plein de dangers pour les petits enfants,
Fascinait tant Carmen, fillette pleine d’allant,
Vive comme un pinson humant le doux printemps.
Ce Père qui l’aimait et la surprotégeait,
Représentait, pour elle, un vrai dieu magicien
Commandant au cheval, au feu, au fer, au bois !

C’était un conteur né, et sa voix mélodieuse
Savait l’art de vous dire les Contes et Merveilles,
Emportant l’auditeur vers des contrées lointaines,
Peuplées de beaux Sultans, de Vizirs et Palais,
De bestiaires de fable et de tapis volants.
Il était homme doux, de caractère aimable,
Toujours très bienveillant et combien souriant !
Et, à le voir ainsi dominer le métal,
Forcer le bois, le feu, imposer son vouloir,
Surprenait grandement, vous laissant interdit.

Quand le soufflet joufflu hoquetait sur les braises
Pour ranimer la flamme où chauffait le métal,
Une lueur d’or pâle, comme un soleil d’hiver,
Éclairait l’atelier d’une lumière blanche,
Sœur jumelle et pareille à celle d’une fête.

Arrachant du foyer la barre chauffée à blanc,
Et tenant de sa dextre le lourd marteau puissant,
Il allait sur l’enclume pour battre le fer chaud,
Le contraindre à grands coups redoublés et violents,
Le replonger au feu, sans jamais renoncer,
Jusqu’à l'obtention d'un long et plat ruban
Façonné à mesure et épaisseur voulues,
Qu’il arrondissait bien en un cercle parfait,
Puis le soudait, sans se départir de la forge
Et de la lourde masse résonnant sur l’enclume.
La roue de bois couchée attendait sa couronne.

C’est alors que Grand-père aidé de l’apprenti,
Tous deux munis d’énormes pinces rougeoyantes,
La forçait à rentrer dans le cercle brûlant
De métal façonné à longueur de sueur.
Le bois saisi fumait, chuintant presqu’un pleur.

C’était le moment juste pour refroidir la roue
Dans un grand baquet d’eau, se muant en vapeur.
Le retrait du métal sur le bois, l’enserrant,
L’ouvrage s’achevait dans un bruit de douleur,
Quand la roue se rendait dans un puissant soupir.

Médusée, la fillette en observant la scène,
Impressionnait dans son jeune cerveau fécond
De fantasmagoriques images mêlées,
Du Père s’arc-boutant, torse nu, sur l’enclume,
Génie démesuré, dont l’ombre sur le mur
S’allongeait, rejoignant la charpente mouvante.

Elle voyait à présent un rétif centaure,
Captif et regimbant dans un halo tremblant,
Éclaboussé de longues gerbes lumineuses,
Créature hennissant aux lueurs de l’Enfer,
Tendant à bout de bras, au-dessus de sa tête,
Une roue cerclée d’or pareille à un soleil.



Texte en Prose



M.A.B.M.



Page 63 à 66
Cannes, le 14 Août 2008



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commentaires ( 13 ) (Ajouter un commentaire)
Micheline 1940 le jeudi 09 octobre 2014, à 18:56
C’était un conteur né qui enchantait tous ceux qui l’écoutaient. Il était aussi un artiste, sachant faire des sièges sculptés et autres petits meubles. Il chantait aussi à merveille, et aurait pu faire carrière dans le chant. Et il était beau comme un Dieu, doux comme un Ange, avec un coeur d'or empli de commisération. Une merveille d'Homme ! Cette prose est venue, le 14 Août 2008, raviver sa mémoire au souvenir des récits que nous distillait savamment notre Grand-mère, et qui ont afflué sous ma plume en très longues et bien impétueuses vagues.

Salus le jeudi 09 octobre 2014, à 19:22

- Le ciseau aboie, et la caravane passe !

(Je vous fais la bisaiguë !)

Amitiés,
Salus

Guy le jeudi 09 octobre 2014, à 23:51
Un texte qu'on lit sans s'essouffler en chemin tant il est empli d'anecdotes et de détails d'une autre époque, à savourer.
Merci Micheline pour ce beau récit.
Amitiés. Guy

odradek le vendredi 10 octobre 2014, à 12:52
En filiation l'art du conte étincelle, une belle plongée d'antan fort évocatrice. Amitiés.

Micheline 1940 le vendredi 10 octobre 2014, à 13:30
Ah! Que n'ai-je l'esprit suffisamment ouvert,
Pour goûter tout le sel de votre unique vers !

Amitiés,
Micheline

Micheline 1940 le vendredi 10 octobre 2014, à 13:56
Je n'avais pas la force de revenir vous lire, Vous, mes amis qui m'avez tant et bien manqués ! Cette panne du Site m'a, et en quelque sorte, tenu durant ces jours lieu d’une compagnie. Celle que je connais, de l’absence au silence… Ainsi, je n'avais pas l'impression de retard que je prenais bientôt tout au long de ces jours. Et la fatigue a eu raison de tout courage !
Je vous bien remercie, Guy, d’être passé me voir dans l’atelier qui fut celui du souvenir.
Mes bonnes amitiés,
Micheline

Micheline 1940 le vendredi 10 octobre 2014, à 14:23
Vous avez noté en moi une filiation qui en fait coulait presque de source, mais à laquelle je n'avais jamais songé ... et je sais combien j'en suis fière maintenant que j'en suis consciente ! Merci à vous Odradek !
Amitiés, Micheline.

Guy le vendredi 10 octobre 2014, à 15:20
Je vous donne la main, Micheline, pour vous transmettre un peu de force amicale. Guy

Micheline 1940 le vendredi 10 octobre 2014, à 16:49
Combien m'émeut votre sollicitude, amical Guy, et il me vient tout à coup une chaleur au coeur bienfaitrice et revigorante ! Mille mercis, et autant d'amitié en retour !
Micheline

domidom le samedi 11 octobre 2014, à 21:13
Un récit magnifique...
L'atelier de votre grand-père est venu me replonger dans mon enfance...
A noter que j'adorais l'odeur que dégageait la forge....
Combien de fois me suis-je attardée à admirer le maréchal ferrant...
C'était une époque formidable, que je suis heureuse d'avoir vécue....
Très beau texte...
Amitiés, Domie...

Micheline 1940 le lundi 13 octobre 2014, à 20:43
Bonsoir Domie ! Combien m'est chère votre lecture de ce texte, d'autant que vous-même en avez goûté de ces émotions quasi semblables au temps de votre enfance, où il est si doux de s’y replonger à l'occasion d'une lecture ou d'un évènement venant nous rappeler des pans entiers de vrai bonheur et d'insouciance bénie qui accompagnaient notre vie d'antan ... Je ne vous ai pas aperçue sur le Site depuis un fort longtemps, mais il est vrai que nous en avons été bien privées ! Or, rassurez-moi, Domie, et dites moi que tout va bien pour Vous, car bien souvent l'on tait les grandes ou petites misères qui nous jettent bas ! Grand merci pour votre si gentil passage sur ce long texte que j'ai bien hésité à poster ... Grand-mère étant déjà en bonne place parmi mes lignes, et les histoires familiales pourraient lasser à la longue ! Enfin, je croyais que cela pouvait bien en être le cas ... C'est pourquoi je me sens reconnaissante envers Vous, Guy et Odradek qui m'avez donné un avis si positif de lecture !
Ma bonne et bien sincère amitié pour Vous, Chère Poétesse, avec mon meilleur souvenir.
Micheline.

Nemo le vendredi 17 octobre 2014, à 22:05
Bonsoir Micheline,
Nous nous interrogions sur le cousinage de nos "souvenirs". Votre texte me fait découvrir un point commun : pendant plus de trois siècles, mes ascendants ont été forgerons (de père en fils) dans leur village.
Peut-être est-ce la raison pour laquelle nous aimons forger des phrases avec des mots.
Sachez que, pour ma part, vos histoires familiales ne me lassent pas ; elles me replongent dans le temps heureux de mon enfance. Je vous en remercie.

Micheline 1940 le mercredi 22 octobre 2014, à 06:27
Bonjour Pierre,
Je découvre seulement aujourd'hui votre passage sur ma page, et je trouve, comme vous le dites si justement, un cousinage certain de nos souvenirs de famille. Nous sommes donc marqués par le feu, le fer, l'eau et le bruit de la forge, et j'imagine très bien les beaux souvenirs que vous en avez gardé. Merci pour votre si gentil mot. A bientôt de vous lire; Micheline. !

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