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Comme tous les matins depuis une semaine, Elise s’éveille avec une faim de loup. Elle s’étire, soupire et pèse ses options en contemplant une tache de soleil qui dérive lentement sur le mur blanc. Elle sait que le placard est quasiment vide ; hier elle a mangé les cinq croissants qui lui restaient du dernier passage de Maman. Elle se tâte pour lui passer un coup de fil, mais l’impression de trop en demander ces derniers jours l’arrête ; et puis des « ça va, ma puce ? », elle va en entendre bien assez tout à l’heure.
Bon, alors. Un raid sur la boulangerie ? Oui, mais il aurait fallu mettre une alarme, maintenant c’est un peu tard, et le temps qu’elle soit prête à sortir… Allez, elle va plutôt taper dans les cookies des enfants, de toutes façons ils ne sont pas là, et il y a encore un gros paquet de meringues d’Eric caché quelque part, oublié depuis des mois. Ça vieillit bien, les meringues.
Elise s’extrait des draps en bâillant, enfile des pantoufles et part à la cuisine en exploration. Certaines choses à nettoyer crissent sous ses pieds, mais le soleil radieux qui enflamme les voiles de la fenêtre améliore aussitôt son humeur. Une journée magnifique, en effet ; si la cérémonie ne dure pas trop longtemps, elle trouvera bien le moyen d’aller faire une balade dans les champs. Les blés sont hauts et parsemés de coquelicots qui ne durent pas, eux. Pas comme les meringues. Il faudrait inventer des coquelicots meringues.
Elle se passe de l’eau sur le visage à l’évier de la cuisine, puis revient à la chambre avec un paquet d’Oreos et un de Pailles d’Or (c’est de circonstance !). Pas besoin de traquer les meringues. Elle déballe sur le lit gaillardement. En fait, c’est ce qu’elle fait tous les matins depuis une semaine, mais d’habitude elle ouvre en même temps l’ordinateur portable qui siège sur la partie gauche du lit ; seulement depuis hier, elle ne peut même plus aller sur Facebook. Juste parce qu’elle a mis « Virée shopping !!! », elle a attiré des commentaires inquiets, et même Maman n’était pas trop contente au téléphone. Bande de rabat-joie. Elise est censurée. Voilà !
Elle allume son smartphone à la place, pour reparler à Marie du défilé de Londres. Mais le téléphone l’assaille instantanément de notifications. Quinze appels en absence, des tonnes de SMS… Sans commentaire ! Excédée, elle éteint le téléphone. Puisque c’est ainsi elle mangera seule. Elle le ferait bien à la fenêtre en contemplant les toits du village et les zigzags des hirondelles, mais si on la voit, on va encore jaser. Il faut absolument qu’elle soit triste et ne profite de rien. Elle festoie donc en tête-à-tête avec le point de soleil sur le mur ; lui au moins, il brille et ne critique personne.
Midi. Il serait temps de se préparer pour la Grande Occasion ! Elise hausse les épaules et balaie rapidement les miettes de gâteau pour les faire tomber au sol. Ça, on verra plus tard. Elle va à la salle de bains, elle aussi baignée d’une joyeuse lumière, ôte son pyjama et le bourre dans la panière archi-pleine. Ça aussi, ça attendra. Elle n’est pas pressée d’en explorer le contenu.
Elle va à la glace, arrange un peu ses cheveux défaits, soupèse ses seins, vérifie son profil. Tout va bien sur le front de l’Ouest. A trente ans ce serait dommage, mais il faudra quand même ralentir sur les gâteaux ; bah, en échange elle ne prendra pas de lunch, ça équilibrera. Elle adresse à la glace son plus beau sourire de vendeuse et se glisse dans la cabine de douche. Au moment où, sous le torrent de lave, ses cheveux exultant sous le poids divin d’un quart de bouteille de shampooing, Elise se met à chanter ce qu’elle connaît de « Brand New Day » de Sting, elle se surprend à s’arrêter une seconde en se demandant si quelqu’un l’entend être heureuse. Mais même les enfants sont chez ses parents depuis cinq jours, alors elle reprend, plus fort. « Turn the clock to zero honey »…
En sortant de la douche, la fête est finie. Maintenant il faut s’habiller, et, bien que tous ses instincts lui hurlent de passer la petite robe à fleurs qu’elle a achetée la veille avec 500 euros d’autres choses très mignonnes aussi pour le printemps, elle sait qu’elle n’a pas le droit ; sauf bien entendu si elle veut entrer en fanfare dans l’Histoire des scandales de deux familles et du village, et en entendre parler jusqu’à la fin de ses jours, même en déménageant. Alors elle trouve une vengeance ; elle déterre ce qu’elle a de plus sombre, de plus laid et de plus informe à porter, probablement arraché au siècle dernier dans un instant de pure démence. Vous voulez ma peau les gars ? Vous n’aurez qu’elle, pas ce qu’il y a dessous.
Pour se consoler, elle retourne au lit où l’ordi l’attend. Facebook, niet, et on évite les mails évidemment ; mais s’attarder longuement sur l’inventaire de printemps de sa boutique la ravit. Et comme elle voudrait y être aujourd’hui… mais toujours dans la même logique, il était impossible d’éviter de prendre un congé. Personne n’aurait compris, à part Marie. Et encore, au retour il faudra faire la gueule toute la journée pendant une période décente, sauf face aux clients bien sûr, mais ça, ce sera pardonné. Navrant.
13h30. Les meilleures choses ont une fin, et les pires un début ; il faut sortir et affronter le monde, celui qui serait si parfait aujourd’hui s’il n’y avait pas de gens dedans. Tout commence dans une demi-heure, mais Elise n’est pas stressée par son arrivée de dernière minute. Papa et la famille d’Eric se sont occupés de toute la logistique : la MJC est réservée, les tables sont sans doute déjà mises avec des couverts pour 40 personnes, goûters et boissons inclus, pour après. Tout le monde a saisi que cette organisation ne la passionnait pas, et l’a mis facilement sur le compte du chagrin. Finalement, elle n’a été vraiment consultée que pour le choix du cercueil et de l’épitaphe (elle a pris les deux dans le catalogue en moins de cinq minutes) ; même l’oraison qu’elle prononcera elle-même a été déléguée aux talents littéraires de sa mère, qui ne viendra pas puisqu’elle garde les enfants, trop petits pour cette mascarade. Et Maman n’adorait pas Eric.
En montant dans la Clio, Elise se blinde. Bon : ils vont tous défiler devant elle avec des faces de carême en présentant leurs sincères condoléances, il faudra juste dire merci, même pas besoin de se souvenir du prénom de tous les gens dont elle s’est toujours fichue comme de sa première chaussette (vraiment la première, pas la « première qu’elle ait choisie », qui était très jolie). Depuis une semaine c’est déjà comme ça de toutes façons ; à la limite, on aurait pu se passer du spectacle final, tant les répétitions étaient déjà au point. Elle a pris avec elle des gouttes pour les yeux, ça ne sera pas de trop au moment crucial, s’il faut montrer une fausse larme. Après, on met la boîte dans le sol, et encore après, tout le monde se bourre au vin de campagne en essayant de ne pas rigoler trop fort (sauf les parents d’Eric, eux ne feront pas semblant d’être malheureux, ils ont l’excuse de l’être).
Elise met la radio, espérant ACDC, mais personne ne veut lui faire plaisir. Alors elle coupe, crie « Choix des auditeurs !!! » et organise la bande son du jour elle-même, comme sous la douche. « I’m on the highway to hell… ta da da da da da… Highway to hell !! ». Elle baisse la vitre et rit. Sans témoins, il est autorisé de faire une bonne session de surf sur les tsunamis qui couchent les villes.
Arrivant devant la MJC, elle constate qu’il y a déjà foule. Peut-être que quelques fêtards mal réveillés sont encore en route, mais globalement la moitié de la France est déjà là, habillée comme la famille Addams. Une grande famille Addams. Elise pouffe. Surtout, surtout ne pas faire de blagues sur l’oncle Fétide. Ni sur le bébé. (« Où avez-vous caché ce bébé ? » – « Quel morceau ? »). Non. Où sont les gouttes ? Un petit coup dans les yeux avant de descendre. Et on ne rit pas ! Mais elle ne répond de rien si quelqu’un l’appelle cara mia.
Finalement, il n’y a pas de quoi rire. C’est tellement ennuyeux… Tout le monde l’étouffe en copier-coller, chacun essayant de passer le premier pour présenter des mots convenus avec de vagues sourires de mort. Parfois Elise regarde le soleil qui l’appelle vers des champs de vêtements rouge et or, tout en ânonnant mécaniquement ses remerciements. Ce n’est pas très différent de ce qu’elle fait depuis une semaine. Quand pourra-t-elle dire autre chose sur Facebook que « Merci » ? Pfff. Elle ne veut plus jamais dire merci de sa vie. A personne.
Il n’y en a qu’un dans la meute qui retient son attention : probablement un jeune gars du village connaissant un membre de la famille, et qui essaie de rester constamment dans son orbite en lui adressant des sourires qui ne sont pas que compatissants. Il est assez bien, pour qui aime les paysans pas compliqués. Elise reste sagement dans son rôle mais le garde en mémoire. On verra plus tard.
La voiture noire avec la boîte arrive assez vite, respectant un timing remarquable : tout le monde a pile eu le temps de finir de la soûler jusqu’à épuisement. Les parents d’Eric, au moins, lui ont épargné l’accolade émue ; elle n’a jamais pu les supporter. Sentiment réciproque. Ils l’ont toujours prise pour une ratée et une opportuniste ; pas la peine d’essayer de leur expliquer la valeur du soleil et de l’argent.
Alors on suit le truc noir, comme du bétail. Le coffre a été ouvert sur demande, et Elise regarde le cercueil. Ça brille, et ça peut, pour 2000 euros ! Tu sais ce que j’aurais pu me payer pour ce prix ? Quel gâchis. C’était bien pour faire plaisir. Et il fallait même un curé, pour les parents d’Eric, alors on a aussi pris un curé. Il dit des choses, et Elise, qui s’ennuie toujours à mourir, écoute le soleil. Elle lit son oraison, qui est bête. Sa mère aussi devait s’ennuyer. Elise se souvient d’un passage dans un livre de Camus.
Puis, à un moment la boîte descend dans un trou, comme c’était prévu à la base, et son père s’avance pour lui passer un bras autour des épaules. Comme les autres il remplit un rôle et veut bien faire. « Tu sais où il est, hein ? ». Elise se dégage et dit distraitement : « Oui. Il est dans mon magasin en train d’acheter des vêtements, il y a sept ans ». Elle croise le regard de son père, qui semble désolé-d’entendre-ça-mais-elle-est-en état-de-choc-il-ne-faut-pas-la-contrarier. Elise soupire intérieurement. Il ne comprend pas. Eric était là, il est passé, il est parti, et alors ? Ce sont des choses qui se font entre humains.
Enfin il y a le goûter-apéro. Etrange tout de même : c’est à peu près l’unique instant où la logique reprend ses droits, et pourtant personne ne voudrait l’avouer. C’est l’épiphanie entendue où tout le monde tient à montrer que même la mort se fête et que tout continue, mais elle, la veuve, n’en a pas le droit. Elle boit un peu de punch maison, et regarde l’heure régulièrement sur son téléphone. Peu de gens lui parlent cette fois, mais, parce qu’elle a le dos tourné, ils pensent qu’elle ne les entend pas à travers le brouhaha bon enfant. « Elle s’en fout vraiment », dit quelqu’un. On lui répond « En même temps, si tu les avais vus ensemble, il n’y avait aucune ambiance. Deux glaçons. Et plus superficiel qu’elle, c’est un défi ; donne-lui à peine une heure pour se remettre à la chasse à l’homme ».
Les derniers mots se veulent blessants, mais Elise les apprécie pour leur vérité. Depuis une semaine, elle ne pense qu’à ça. Dans quelques jours, elle prend Londres d’assaut avec Marie pour assister à un des défilés de mode du siècle, et il est tacitement prévu de décoincer de l’Anglais. Comme lorsqu’elles sortaient du lycée. Personne n’est encore au courant, bien entendu. Un monument à la vie se construit à côté des morts et de leurs serviteurs. Mais pourquoi attendre ? Son état civil l'abrite du destin d'Hester Prynne. Elise cherche le paysan pas compliqué en fredonnant doucement au village sans prétention...Evidemment il n’est pas parti, elle s’en doutait bien. Elle finit un verre de plus, va à lui et leurs sourires mesurés s’affrontent. Il ne s’en tire pas mal, et Elise n’a jamais douté du sien.
Mais comme rien ne pourra aboutir en un tel endroit à pareil moment, il ne repartira qu’avec son numéro, cette fois. Elise aura au moins une chance de revoir la vie en SMS ou en songe. Le forfait accompli, elle annonce qu’elle est très lasse, et bien sûr est excusée par-devant, laissant derrière elle se poursuivre la foire aux têtes secouées négativement. Elle reprend la voiture, radio éteinte, et sitôt chez elle se déshabille de sa fausse peau. Elle aimerait s’être humiliée pour la dernière fois.
Il n’est que 17 heures ; pour passer le temps jusqu’à la tombée de la nuit, elle a le choix entre mettre la robe à fleurs pour un mariage avec les champs de blé, ou rester nue et traquer les meringues d’Eric, achetées il y a deux mois, celles qu’il n’a jamais finies et qui devraient encore être là quelque part. Elle met la robe à fleurs, monte sur une chaise et vide entièrement les placards, par brassées qui s’éventrent sur le sol ou se brisent en mille morceaux au milieu de toutes les choses qu’elle a déjà cassées depuis que leurs enfants – ses enfants, maintenant – ne sont plus là pour la voir casser des choses. Elle retourne ce qui reste de l’appartement, du congélateur aux toilettes, mais ne trouve pas les meringues. Le couvercle de la chasse s’envole au travers d’un simple vitrage qui explose en un peuple d’étoiles de verre, et l’ensemble va décorer un toit en contrebas ; mais ça n’avance à rien. Soudain la pensée lui vient que sa mère a dû emporter les meringues lorsqu’elle est venue chercher les gosses. Ce qui est très vite confirmé lors d’une violente crise de nerfs au téléphone, dans laquelle Elise en profite pour annoncer avec fracas qu’elle part à Londres avec Marie pour une durée indéterminée, et que le monde entier peut aller se faire foutre.
Elle se couche enfin sur le lit dont elle n’a plus changé les draps, et comme chaque soir depuis une semaine, elle ne s’endort qu’après avoir pleuré toutes les larmes de son corps.
Sting, "Fields Of Gold" : https://www.youtube.com/watch?v=sUv7pZxwST0
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