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Thierry éteint sa quinzième cigarette et scrute la gare de loin, inquiet. Il arpente le parking depuis maintenant une heure et demi, dans l’ombre d’un tilleul. Bien des personnes le connaissent ici ; s’il en rencontre une seule au mauvais moment, tout est fichu. Ils en parleront à Emilie, elle saura qu’il n’est pas où il a dit qu’il était, et tenace comme elle est, elle serait capable d’aller à la police et de lancer un avis de recherche international. Et quand elle l’aura retrouvé, il sera de retour à la case départ. Il ne veut même pas y penser.
Le flot entrant et sortant de la gare TGV s’amenuise progressivement. En fait, c’est même un record depuis le temps qu’il tourne en attendant le bon moment. Maintenant… il faut y aller maintenant. Il cherche son souffle ; il a l’impression d’être sur le point de tomber. Depuis le réveil il carbure au cocktail café-clope et occasionnel baby, bref son quotidien des trois dernières semaines. Chaque matin Emilie l’embrasse et croit qu’il va au travail, mais il est couvert par un arrêt maladie et s’est occupé de la seule personne qui aurait pu le dénoncer. Ça ne se fait pas de menacer un ami, mais la caféine, le manque de sommeil et un stress comme jamais il n’en a connu aident à se réinventer en pire.
Allez… maintenant. Il quitte sa cachette, ajuste son bonnet et ses lunettes de soleil, et fonce vers l’entrée de la gare en tentant de ne pas avoir l’air de foncer. Tout le long, sa main droite glissée dans la poche du blouson tâte la petite boîte. La source de tous ses malheurs. Chaque seconde de chaque heure, il se demande ce qui lui a pris. Il avait tout : un solide boulot de courtier, toutes les commodités bien au-dessus de la moyenne, et pour petite amie le résultat improbable de 300.000 ans d’évolution humaine, arrivé bien en avance des prévisions de la nature. Tout était simple, tout coulait sans heurt… alors pourquoi changer quoi que ce soit ?
Il franchit la porte de la gare, l’œil couvrant autant de terrain que dix caméras. Les gens passent, ne le remarquent même pas. Touchons du bois. Il néglige les bornes automatiques, il n’y arriverait pas, et va à un guichet ; bon, il va devoir s’adresser à un être humain, donc il faut rassembler ses esprits tout de suite. Il n’a aucun bagage, mais ce n’est l’affaire de personne ; il doit avoir un teint blafard né des insomnies récentes, mais peu importe. Il faut juste contrôler la situation.
La femme devant lui règle et s’échappe sur la droite.
« Bonjour Monsieur, dit le préposé en rangeant quelque chose.
– Bonjour.
– … Oui ? »
Thierry a un blanc. Sa tête tourne. Qu’est-ce qu’il voulait ? Il regarde une fois de plus autour de lui ; aucune connaissance en vue. Mais il y a maintenant deux personnes derrière lui, et elles ont l’impatience contrôlée des files de supermarché.
« Euh… Si vous avez un train vers l’Allemagne ou la Suisse…
– Bien. » (Tapotage de clavier). Bern, Berlin, Genève, Cologne, Munich, Zurich, dans l’ordre. Tout aujourd’hui. Une préférence ?
– Euh… Je… Berlin.
– Départ 16h24, arrivée 20h40, direct. Quelle classe ? »
Le monde dérive de plus en plus vite, comme un carrousel attaché à un avion de chasse. Thierry ferme les yeux et s’appuie au comptoir. Ses doigts se resserrent sur la boîte dans sa poche. Qu’est-ce qu’il est en train de faire ?
« Monsieur ? » Le ton se durcit.
Et Thierry sent que ça arrive. Il n’a pas encore vomi aujourd’hui ; il aurait dû, avant de se produire en public. Il est sur le point de repeindre l’hygiaphone. Il lève un doigt et secoue la tête.
« Je… Je vais revenir.
– Je peux vous prendre Berlin en une minute, Monsieur. Dites-moi quelle classe.
– NON !! »
Cette fois les gens le regardent vraiment, et pas seulement ceux dans son voisinage proche. Mais Thierry n’y pense plus : son regard cherche désespérément la flèche vers les toilettes. Il quitte précipitamment la file et traverse le hall comme s’il descendait d’un circuit de montagnes russes. Ce qui n’est pas si loin de la vérité. C’est réellement par pure chance qu’il aperçoit le signe Homme/Femme, il le sait bien du fond de ses affres, et c’est l’un de ces moments qui redéfinissent la notion de bonheur. Il le contemplerait bien des heures, mais son corps lui dit qu’il n’a pas le temps.
Trente secondes plus tard, la tête au-dessus de la cuvette, Thierry finit d’expurger un sandwich, un pain au lait, un litre de café et des kilomètres de détresse non digérée. Il sent la boîte dans sa poche et il la hait plus que toujours. Trois semaines d’empoisonnement progressif. Il pourrait l’envoyer au fond des toilettes, effacer son erreur et tenter de revenir à sa vie. Mais ils sont tous deux liés par une chaîne indestructible. Il fallait y penser avant.
Il finit, s’assoit péniblement sur la cuvette et prend sa tête entre ses mains. Le vertige subsiste, mais le corps se remet, satisfait d’avoir été entendu. Evidemment, maintenant il a faim, mais tant pis. Thierry doit faire le point dans sa cellule.
Rien de tout ça n’était censé arriver. Tout était la faute de l’itinéraire. Chaque jour il passait devant cette bijouterie en route si près, trop près, de chez lui. Chaque jour, quel que soit le client ou la banque qui l’appelait. Elle était tout simplement disponible, comme une mine qui attendait qu’il saute dessus. Il en émanait de terribles scintillements, qui au fil du temps l’attiraient vers elle.
Alors fatalement, il s’est approché. A pied, à d’étranges heures, et en mentant à Emilie. Il passait, regardait les vitrines, repassait plus tard. Des trésors de toutes sortes s’étalaient à quelques centimètres de lui, or, argent, platine et ce que Dieu a fait comme pierres précieuses ; et au fond, derrière le verre, il voyait la vendeuse. Pour être honnête, Thierry a su immédiatement qu’elle allait être le cerveau de l’affaire. Il faisait semblant de contempler des bijoux qui ne l’intéressaient pas, mais la certitude grandissait qu’il allait devoir un jour lui parler.
Un jour il a franchi le pas de la porte. Son excuse : trouver des boucles d’oreille qui feraient se lever deux soleils sur sa planète. Rendre Emilie plus parfaite était un défi, mais pourquoi ne pas essayer ? Il s’était persuadé que c’était l’intention qui comptait. Tout le long il savait qu’il se mentait, mais que diable. C’était la vendeuse qu’il voulait voir, et pour bien autre chose.
Elle avait quelque chose de spécial, il l’avait vu du premier coup d’œil. Puis il l’avait observée longuement, traînant lui-même devant le magasin. Sans avoir un centième de la pure grâce d’Emilie, elle était efficace et savait vendre ; dans son propre métier, Thierry pouvait apprécier cette qualité. On était en présence de quelqu’un qui ne se trompait jamais, ou qui savait le faire croire. C’était ce dont il avait besoin, ce dont il rêvait depuis quelques mois après deux ans passés avec Emilie. Quelqu’un qui pourrait enfin le guider.
Bien sûr, dès le premier contact ils se sont compris. La fille était absolument remarquable. Malgré son histoire de boucles d’oreilles, elle l’a percé à jour en quelques minutes. Thierry n’avait jamais rencontré quelqu’un comme elle ; elle savait tout, non seulement sur les bijoux, mais également sur une vaste part cachée de la nature humaine. Une fois elle a dit de sa voix tranquille : « On ne vend un diamant qu’à un écrin en attente ». En soi, c’était faible, mais cette fille aurait bluffé Bouddha. Et Thierry, qui était moins sage que Bouddha, a tout avalé avec le sourire. Et il est allé jusqu’au bout.
Et maintenant il se retrouve à se tordre tripes et esprit dans des toilettes de gare.
Parce qu’il se cache d’Emilie depuis trois semaines. Pas au sens littéral : ils vivent dans le même appartement depuis plus d’un an, mais depuis ce qu’il a fait, quand il rentre il ne peut plus lui parler sans craindre une fin. Aucun poids de balance ne pourrait plus jamais rectifier les choses, et rien ne pourrait vider sa poche. Alors pendant 22 jours, il a été lâche. Et ces trois derniers jours il a dormi à l’hôtel, si on peut appeler « dormir » partager un lit avec des cauchemars qui l’éveillent toutes les dix minutes. Techniquement parlant, tout lui dire requiert seulement d’ouvrir la bouche et d’actionner les cordes vocales. Mais, autant qu’il fait confiance à Emilie pour l’aimer tel qu’elle le connaissait avant, autant l’énormité de son acte remet tout en question. En trois mots Caton détruisait une ville dans sa tête ; Thierry en a une légion, et ils peuvent tuer bien plus vite que « Delenda est Carthago ».
Il doit lui dire.
Il ne doit pas lui dire.
A travers un brouillard mental qui s’est un peu estompé grâce à la purge, il aligne quelques éléments de raisonnement logique : s’il parle, il perdra peut-être Emilie. S’il ne dit rien, il la perdra sans aucun doute, parce qu’il se perdra lui-même et elle ne le supportera pas.
Toujours la vendeuse lumineuse et sa petite maxime pourrie. Elle savait tout. Elle ne savait rien. Thierry était suspendu, envoûté, à chacun de ses mots, de la bijouterie au restaurant d’en face où il l’a invitée ensuite.
La nausée le reprend et il crache de l’air et de la salive entre ses jambes, toujours assis au bord de la cuvette.
La même certitude. Il doit lui dire ou crever pauvre. Il consulte sa montre, mais il ne la lirait pas mieux si elle était plongée dans l’eau. Il essuie ses yeux et réessaie. Les aiguilles indiquent 16 heures. Il peut encore sauter dans ce train pour Berlin et mener à bien son idée de départ, ou cesser de fuir et retrouver Emilie au café où ils se sont rencontrés deux ans auparavant, ce qu’il a hâtivement promis hier au téléphone tandis qu’il examinait sur son ordinateur portable une carte d’Europe.
Comme il est épuisé, après trois semaines d’évitement et de contacts pénibles, il choisit la deuxième solution, ne serait-ce que pour la revoir une dernière fois. Quand on va à l’échafaud, mieux vaut choisir le moment où on le coup de grâce sera le moins ressenti, et en ce moment il est plus mort que vivant. L’euthanasie n’a pas à être un choix ni difficile ni courageux. Mille fois tu combats, une fois tu meurs.
Il quitte les toilettes, la gare, le monde tel qu’il le connaissait, il quitte l’univers entier et laisse son corps faire le reste. Le corps hèle un taxi et se fait déposer au café où le corps d’Emilie va bientôt le rejoindre. Pas besoin de dramatiser l’affaire de la bijouterie : tout va bien. Thierry s’affale sur une chaise et s’apprête à dire toute la vérité dont il s’est caché durant presque un mois. On lui parle, on lui propose un expresso, il marmonne son assentiment. Toute la terreur de ces derniers temps s’est estompée. Thierry entre enfin dans le monde qu’il a tenté sans y arriver de créer ces dernières semaines : celui où la fatigue tue la peur. Il pense s’endormir pour de bon ; c’est tellement agréable de savoir que si c’est le cas, ce n’est pas grave.
Il est en train de se suicider tranquillement avec son expresso quand Emilie arrive. Même à son stade de dégénérescence, il a encore des yeux et un cerveau semi-fonctionnel. Il regarde le film.
Emilie traverse le square, et aucune femme au monde ne déplace l’air comme elle. Elle est en prise directe avec la terre, elle a un contrat avec le vent. Elle organise les continents et les tempêtes, et la pure beauté de la chose est qu’elle le fait sans artifices, sans même y penser.
Thierry se lève en pilote automatique pour l’embrasser. Une fois que c’est fait, ils s’assoient et elle le sonde, avec un sourire qui se veut tranquille, mais qu’elle ne peut rendre entièrement franc. Elle a des yeux couleur de sable ; apparemment c’est autorisé par la nature. Le serveur s’approche, mais elle le chasse immédiatement d’un léger geste de main, ni méprisant ni autoritaire. Il faut voir la main. Le serveur s’éclipse.
« Je suis sortie en avance. Comment ça va ? »
Et Thierry voit que non seulement elle est sortie en avance, mais elle a pris le temps de rentrer se changer et mettre le chemisier et la jupe qu’il aime. Même après ce qu’elle a subi pendant trois semaines, elle fait encore de son mieux. Elle pourrait facilement arrêter un cœur qui n’a pas vu de nourriture sérieuse depuis trois jours.
Comme il ne dit rien, elle se lance.
« Je n’étais pas sûre du tout que tu serais là. Tu n’es plus rentré depuis jeudi. Alors, si tu es venu, c’est que tu as envie de discuter ?
– Oui, s’entend-il répondre. J’ai failli partir pour l’Allemagne.
– L’Allemagne. OK. Dis-moi.
– C’est dur. »
Il voit la mimique des jours orageux.
« Ce n’est peut-être pas drôle, dit-elle, mais en même temps ça peut difficilement être plus grave que ce qui nous arrive. Depuis trois semaines on vit à peine ensemble, tu rentres à pas d’heure, tu te couches avec les poules, tu ne veux même plus faire l’amour, et tu pars aussi tôt que possible. Et maintenant tu ne reviens plus. Pour moi aussi c’est dur, mais ça irait mieux si tu me parlais. Je te vois baisser petit à petit, t’éloigner, et je ne peux rien faire si tu ne me dis rien. Qu’est-ce qui se passe ? »
Thierry secoue la tête. Il a de nouveau l’impression qu’il pourrait s’endormir ici même, à l’instant. Mais elle a raison, il est venu pour parler.
« Tu sais que je t’aime », dit-t-il avant de s’arrêter.
Emilie se passe les mains sur le visage.
« Quand tu commences comme ça, c’est pour une catastrophe. On en finit : qu’est-ce que tu as fait ?
– …
– Tu as rechuté ? Tu te piques ?
– Non.
– Tu as revu tes potes d’il y a dix ans ? Vous avez recommencé à braquer une station-service ou une épicerie ? Je te jure, je te le jure absolument, tu n’as qu’à me le dire et je ne vais pas m’enfuir.
– Non, non. »
Elle le sonde de nouveau, mais Thierry n’a pas les nerfs pour affronter directement le regard fauve. Il fut un temps où une seule plongée dans ces yeux le mettait dans un état d’excitation indescriptible, mais aujourd’hui n’en fait certainement pas partie.
« C’est autre chose.
– Oui, je me doute que c’est autre chose, dit Emilie en faisant des efforts visibles pour se calmer. Tu ne serais pas aussi terrifié d’avoir refait quelque chose que je connais déjà. On est ensemble depuis deux ans. Alors ? Tu sais que là, je commence vraiment à avoir peur moi aussi. Regarde ta tête, tu es au bord du gouffre. Tu trembles ! Quoi, tu as une maladie grave ? C’est pour ça que tu ne veux plus me toucher ?
– Non, non.
– Ah, « non, non, non, non » !! Emilie serre un poing, et les larmes commencent à couler. « Il faut que je fasse quoi ? Que je t’ouvre en deux au scalpel pour trouver ? » Elle marque une pause, relève le menton de Thierry et le force à la fixer. « C’est fini la comédie. Moi, je vais te dire tout de suite ce que je pense depuis des jours. Je pense que tu me trompes. Je pense que ça ne te fait pas plaisir, je pense que ça te bouffe, et, vu comme c’est parti, que ça pourrait t’envoyer dans la tombe de ne pas en parler. Alors là, je ne sais pas du tout comment je vais réagir, c’est vrai. Ça dépendra des détails. Je peux te buter sur place avec cette tasse, ou bien on peut recoller les morceaux. Je suis préparée à tout. Mais parle ! »
Thierry est en train de sombrer. Ce n’était décidément pas le bon moment, ni le bon choix. Il pourrait être en train de dormir dans un train vers l’inconnu au lieu d’affronter ce calvaire. On ne grimpe pas une montagne avec dans les pattes trois nuits sans sommeil et trois jours sans nourriture.
Toute cette affaire est la faute de la vendeuse. Si bonne dans son travail, si habile à exploiter les faiblesses des gens. Il s’est laissé embobiner, elle l’a poussé à concrétiser ce qui aurait pu simplement rester un désir inassouvi. Et il la revoit, à la terrasse du restaurant où il l’avait invitée, conclure avec toute la sympathie du monde :
« Ne t’en fais pas autant. Le moment venu, tu trouveras les mots pour lui dire. »
Puis elle était partie avec son compagnon qui patientait à une table voisine.
« PARLE !!!! » Emilie aussi est à bout de nerfs. Les larmes ruissellent.
Les mots, tu rigoles ! Thierry n’en peut plus. Il se lève violemment avec ce qui lui reste de forces. Sa chaise tombe. Il titube. Tous les clients du café se retournent.
« Et puis MERDE ! » Il sort de sa poche la petite boîte et la claque sur la table en formica qui tangue. « Tu veux être ma femme, oui ou non ?? »
Spock's Beard, "She Is Everything" : https://www.youtube.com/watch?v=An116ivv2XE
Note du 22 Novembre : apparemment, de mon côté en tous cas, ce lien est mort et il n'y en a pas d'autres ; depuis l'époque de ma nouvelle, Spock's Beard a censuré la mise en ligne de cette chanson partout. Juste celle-ci, pas les autres. Merci les gars. Bah.
Alors je donne une autre illustration :
Sting, "When We Dance" : https://www.youtube.com/watch?v=oBT7uokc8Ss
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