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Papy a 85 ans depuis hier. Mais il est jeune dans sa tête. Enfin, jeune de son époque et fier de l’être.
Il s’appelle Maurice Dufresne, mais tous ceux qui le connaissent l’appellent Papy. Ses petits-enfants, mais ses enfants aussi. Y compris lui-même, quand il se parle. Peu importe le sens, c’est percutant, ça sonne bien.
Donc, Papy a 85 ans depuis hier. Ça ne lui fait ni chaud ni froid : il les enterrera tous. Non qu’il en soit heureux pour eux, ni pour lui, c’est juste qu’il le sait. D’ailleurs il a déjà commencé il y a longtemps. Il pourrait probablement vivre éternellement. Mais il le fera selon ses propres termes.
Parce que sa famille, elle, le persécute. Oh, pas méchamment, ils ont les meilleures intentions du monde, mais ils l’empoisonnent sans arrêt pour qu’il change. « Papy, tu devrais apprendre ceci, cela ». « Papy, tu ne devrais pas vivre dans une maison qui a des escaliers ». Et surtout « Papy, tu ne devrais pas vivre dans CETTE maison ».
Car la maison de Papy, probablement la plus vaste à des lieues à la ronde, a une histoire un peu particulière. C’était autrefois, il y a deux siècles, une des plus grandes manades de Camargue ; la maison de maître faisait 200 mètres carré, mais s’ajoutaient à elle de nombreuses dépendances, écuries, ateliers et dortoirs. Ces bâtiments secondaires avaient été détruits au fil du temps, par superstition, après que s’y soient déroulées tragédie sur tragédie. Le mas lui-même en avait eu son lot, d’après ce que racontaient les gens du coin, et tout le monde appelait l’endroit « la maison hantée ».
Très original. Papy en a bien profité ; c’est grâce à ces bêtises qu’il a pu avoir la maison et huit hectares de terrain pour une bouchée de pain, il y a 40 ans. Chaque fois que quelqu’un venait visiter pour acheter, la moitié de la région était au courant en un quart d’heure, et le prospecteur se retrouvait avec une foule rassemblée au bout de l’allée d’accès bordée de platanes centenaires, curieuse de voir la prochaine victime. Alors il s’enfuyait.
Papy, qui n’était pas Papy à l’époque, n’en a eu cure. On ne l’avait pas élevé dans le respect des balivernes vaudou. Tout était carré et clair. Et il a ensuite vécu plus de la moitié de sa vie dans cette propriété, et ses enfants y ont passé la moitié de leur enfance, et personne n’a jamais vu le moindre fantôme. Bien sûr, la maison craque toute seule, même quand il n’y a pas de mistral pour compresser les murs et siffler sous les tuiles, mais c’est le lot des vieilles baraques. Ils ont pris tous les repas sous les poutres du pendu et aucune mandragore n’a jamais poussé dans l’assiette. Les enfants ont joué le soir dans les fondations à peine visibles des dépendances rasées, et ne se sont jamais fait agresser par le spectre d’un cheval assassiné.
Puis ces enfants-là ont grandi, ils sont partis voler de leurs propres ailes, et si quelqu’un est bien revenu hanter Papy, c’est eux ! Ils sont absolument insupportables depuis des années, avec leurs nouvelles idées de systèmes de sécurité électronique, de caméscopes de vacances ou d’ « Internet ». Hier encore, pour son anniversaire, il aurait juste voulu un bon livre en édition originale ou un nouveau fauteuil, mais ils l’ont persécuté avec des gadgets à la mode. Papy a fait bonne figure bien sûr : « Oh, comme c’est intéressant », mais il n’écoutait rien, il fallait juste sourire et survivre. Sitôt la famille hors de la propriété, il a tout jeté dans la corbeille de son bureau. Bon vent. Mais c’était éprouvant. Papy s’en remet encore.
Aujourd’hui il se sent mieux. Appuyé (juste pour le confort !) sur sa fidèle canne, il a fait un bon tour du domaine, de l’étang au bosquet en passant par l’ancien manège, inutilisé depuis un siècle mais dont les derniers chevaux avaient tellement ravagé le sol qu’on en voit encore les limites. En passant, il a remarqué ici et là de nouvelles traces d’intrus. Il le sait, les enfants et adolescents du voisinage aiment venir se faire peur la nuit, même si rien ne s’est passé sur les lieux en 50 ans. Il en a déjà chassés ; au début il appelait la police, mais ce n’était pas son travail d’assurer l’inviolabilité du terrain de Papy. Il aurait fallu un bataillon privé. Maintenant Papy laisse faire, tant que les gosses ne s’approchent pas de la maison. Il tient juste, plus que tout au monde, à sa tranquillité.
Après sa promenade, Papy revient dans le vaste salon, prend un livre dans son immense bibliothèque. Il choisit toujours au hasard ; cette fois-ci c’est Poe. Papy ricane. Il s’assoit dans son fauteuil en rotin et commence à lire.
Soudain, là-haut dans le bureau, le téléphone sonne. Papy soupire intérieurement et poursuit sa lecture. Si ce sont les enfants, ils rappelleront, il est occupé. Si c’est quelqu’un d’autre, qu’il aille bien se faire… La sonnerie s’arrête brutalement après cinq essais. Cinq seulement ? Bon, c’est qu’il n’y avait rien d’important.
Papy finit sa lecture avec « Le Pendule », mange un plat préparé, regarde à la télé des choses distrayantes et va se coucher à 21h30. Dans son lit, il entend la maison craquer davantage qu’à l’accoutumée. Le vent se lève, et il sait qu’un orage approche. Mais rien ne saurait l’empêcher de s’endormir.
Le lendemain, il est debout à 6 heures, comme presque toujours. Et comme presque toujours il s’ennuie si tôt. Il irait bien arpenter ses huit hectares, mais un seul coup d’œil dehors l’en décourage : le ciel est d’un noir d’encre alors que le soleil s’est levé depuis une demi-heure, le vent se déchaîne et les platanes se battent entre eux. Ce ne serait pas un plaisir.
Alors il monte à son office. Là, il a son vieux Minitel. Ça, c’est quelque chose d’utile et de simple, pas comme toutes leurs saletés de bidules impossibles à comprendre, Internet et autres ordinateurs. Il fait un 36 15 pour vérifier son compte en banque, mais ça ne distrait qu’un instant. Il se tourne alors vers sa machine à écrire, qui est au centre de son bureau depuis si longtemps qu’il doute qu’il saurait l’en dessouder. Il engage une feuille, fait glisser le chariot et commence à taper. Papy s’est mis en tête depuis des années d’écrire ses mémoires. Faire publier ça mettrait du plomb dans la tête de plus d’un paltoquet moderne, mais avant tout, ça l’occupe.
Il en est à peine plus loin que la dernière fois, au milieu de sa rencontre avec Mathilde, quand le téléphone explose en sonnerie stridente. Papy sursaute. Personne ne l’appellerait à cette heure ; il ne s’y attendait pas. Cette fois l’engin est juste à sa gauche. Mais le temps que Papy réagisse enfin et tende la main, le silence revient. Cinq sonneries encore.
Il tapote son bureau en un geste excédé. Là, pour UNE fois, il s’en veut de ne pas avoir écouté ses enfants lorsqu’ils lui ont expliqué comment rappeler. Ils ont également essayé de lui fourguer un téléphone moderne qui affiche les numéros, mais ça, il n’en veut pas. Le vieux téléphone à barillet lui va très bien. Il pousse un soupir exaspéré et se remet à son travail. On se concentre. On retrouve le fil. Alors, Mathilde…
Et le téléphone sonne de nouveau, de toute sa puissance, et Papy jurerait même qu’il sonne plus fort qu’avant. Il ne fait aucun geste. Il le regarde avec une haine qui s’accumule. Il attend. Cinq sonneries… Ah ! Six, sept… quatorze. Voilà : ÇA, c’est quelqu’un de motivé !!!!! Eh bien au diable. Quand le téléphone s’est tu, Papy se remet à écrire.
Dehors, le ciel gronde à intervalles de plus en plus rapprochés, et une pluie occasionnelle vient frapper les carreaux. Il le remarque à peine : il écrit, écrit, écrit, sans même s’arrêter pour un repas de midi. Vers 16 heures, on se croirait toujours en pleine nuit tant le ciel est compact et bas, et cette fois la pluie tombe en continu.
Et Papy fait deux fautes de frappe quand le téléphone se remet à sonner. Il hurle une injure et serre les poings. La cinquième sonnerie arrive, alors il saisit le combiné et décroche.
« QUOI ???!!! »
Mais il n’entend que la tonalité. On a sans doute raccroché.
Ce téléphone est une plaie. Papy pourrait le débrancher. Il y a souvent songé, mais ses enfants lui ont toujours répété de ne jamais le faire, au cas où il devrait appeler en urgence. En même temps cette saleté est à l’étage, alors s’il lui arrive quelque chose en bas, quelle importance ? Encore un autre point soulevé par ses enfants, d’ailleurs. Ils lui ont même proposé de faire installer une deuxième ligne téléphonique dans le salon. Refusé. Papy est au summum de sa forme et ne se laissera pas envahir par des dispositifs pour vieillards séniles.
Alors, Papy repose simplement le combiné à côté du téléphone. Là. Voilà. S’il faut que j’appelle, j’appellerai. En attendant, ferme-la !!
Et en effet, il finit sa journée sans plus être inquiété. Certes il n’a pas beaucoup avancé dans la chronologie, mais c’est parce qu’il essaie de se souvenir de tous les détails, y compris ceux du décès de Mathilde. C’est étrange : il n’avait jamais vraiment essayé de les mettre noir sur blanc en 40 ans, et il se rend compte qu’il a du mal à recapturer bien des choses ; mais l’orage l’y aide. Puis, comme chaque soir, il remet tout en ordre sur son bureau, jette ses brouillons à la corbeille par-dessus les bidules idiots de ses enfants, et descend manger.
Il dîne en fixant la poutre du pendu. Il n’y a aucune trace de la corde, mais on lui a tout dit ; l’agent immobilier, pour commencer. Ils y sont tenus par la loi. L’homme avait…
Le téléphone sonne, déchirant la maison.
Papy se dresse. Qu’est-ce qu’il a mal fait ? Le combiné était déposé. Il écoute. Cinq sonneries. Il laisse son repas et monte aussi vite qu’il le peut, s’aidant de sa canne et de la rambarde. Il pénètre dans le bureau, bascule l’interrupteur.
Le combiné est sur le téléphone.
Son cœur fait des bonds. Non non non. Du calme. En rangeant le bureau, il a certainement remis le combiné lui-même. Papy déteste l’avouer, mais parfois il a des absences. De petits oublis. Comme la fois où il a creusé un trou près de la porte d’entrée en pleine nuit, et l’a découvert au matin. Sur le moment il a mis ça sur le dos des gamins qui parcourent son domaine en pleine nuit, mais il a ensuite retrouvé la pelle couverte de terre dans son atelier verrouillé. Alors en ce qui concerne le téléphone, pas de panique. On a le droit de faire les choses automatiquement, surtout quand on tient à ce que tout soit en ordre, et personne n’est parfait. Il a 85 ans depuis deux jours : il a le droit de déraper de temps en temps.
Il expire profondément, reprend le combiné, le redépose à côté du socle, s’astreint à mémoriser la scène, et se rend directement au lit.
Les éclairs frappent maintenant sans discontinuer, les volets tremblent, et la maison respire le vent. Papy s’endort, mais il fait des cauchemars de sonneries sans fin. Toujours cinq.
Il ouvre un œil. Son horloge biologique lui dit qu’il n’est pas 6 heures. Pourquoi s’est-il réveillé ? Il entend encore la sonnerie dans sa tête, mais fait vite la part des choses entre rêve et réalité. Le téléphone ne dit rien, et comment le pourrait-il ? Non, ce qui l’a tiré du sommeil est différent. Tempête ou pas, il connaît les sons de sa maison par cœur, et il sait d’expérience qu’il a toujours eu un sommeil léger en ce qui concerne l’inattendu.
Il actionne dans le noir le bouton de sa lampe de chevet : rien ne se produit.
Et le ciel craque autant que la vieille demeure.
Il remonte lentement le drap jusqu’à son menton et écoute de toute la puissance de son ouïe défaillante. Le ciel explose, la maison est secouée, les anciens planchers et les poutres grincent, mais au-delà de cette charge sonore, il entend d’autres bruits. Des extraits de voix, et un martèlement étrange. Des coups réguliers. Quelque chose se passe chez lui.
Papy se lève lentement. Bon sang de Dieu, il n’a pas été élevé dans la crainte. Il va à sa fenêtre dans le noir total, l’ouvre à tâtons et bloque les volets en position ouverte. Le vent s’engouffre aussitôt et le fait reculer, mais il a ce qu’il voulait : la lumière des éclairs. Grâce à elle, il traverse la vaste chambre et se rend à une malle d’où il sort une vieille lampe de poche. Il appuie sur le bouton en priant pour que les piles n’aient pas fondu avec le temps.
Et la lampe s’allume, bien qu’assez faible. Derrière son arme qui parcourt la pièce, il écoute encore. Toujours ces voix qui chuchotent et que l’on n’entend qu’entre deux fracas de tonnerre. Et les coups. Ils sont très proches ; ils viennent de la salle à manger du rez-de-chaussée, sur laquelle donne la porte de la chambre.
Il ouvre la porte, le cœur au bord de la crise cardiaque. Il SAIT qu’il ne s’agit pas d’esprits. Il le SAIT. Tout son être et toute son éducation le lui disent. Mais que pourrait-il faire contre des cambrioleurs ? Ne vaut-il pas mieux les laisser repartir ?
Non. Un Dufresne affronte. Son père le regarde de quelque part.
« AAAAAHHHH !!!! » hurle-t-il en surgissant dans la salle à manger pour effrayer les intrus. Le faisceau de sa lampe manque de peu une ombre qui s’échappe et disparaît.
« Mathiiilde ! », entend-t-il l’obscurité crier en une exclamation stridente.
Il balaie de nouveau le sol de la pièce, mais il est évident qu’il est seul. Il ne bouge pas d’un pouce pour autant, et continue de parcourir la pièce, cette fois les murs et le plafond. C’est alors qu’il la voit, pendue à la poutre, oscillant dans le vide.
Son esprit se bloque, il est incapable de penser. Le faible faisceau de la lampe va et vient sur la forme qui se balance lentement ; il est incapable de le garder braqué. Les images du passé ressurgissent et l’envahissent comme un torrent impossible à endiguer, et se confondent avec la réalité. Il est fou, il doit être fou. Il a un de ces trous dans l’espace-temps où il perd tout contact. Il tombe ; impossible de rester debout sans penser.
Puis un éclair flambe par la porte principale de la maison restée ouverte, et il voit. Il n’ose y croire, alors il attend terré contre un mur l’éclair suivant. La vision revient, aussi précise que la première fois. Papy prend sa tête entre ses mains et se laisse glisser au sol, se forçant à respirer.
Lorsqu’enfin il s’est remis, il descend à la cave derrière la faible lueur de sa lampe, et rétablit le courant. Peut-être que c’est l’orage qui a fait sauter le disjoncteur, peut-être que c’est EUX qui sont venus le couper ; peu importe. Il remonte dans la salle à manger, grimpe sur une chaise et détache le mannequin que ces sales gosses ont pendu à la poutre. Cette fois, c’est la bonne : il appellera de nouveau la police et ne la lâchera plus. Certes on lui dira qu’il aurait dû vérifier que sa porte d’entrée était bien fermée et que toute cette histoire n’était qu’une blague de potache, mais ça ne l’est pas pour lui.
Comment ont-ils su pour Mathilde ? Même auparavant, Papy n’a jamais réussi à croire que les racontars puissent se propager de cette façon. Bien sûr il a toujours vécu dans cette région, mais vraiment, les choses se sauraient à 40 kilomètres de distance ? Il faut croire que oui. Tout le monde a de la famille partout… et à cause de la célébrité de sa maison, il est devenu lui-même une célébrité.
Il fait minutieusement le tour de la maison, ferme tous les volets, même ceux des pièces abandonnées, verrouille toutes les portes à double tour, refait un passage pour tout vérifier, et va se recoucher. L’orage se calme progressivement.
Il se réveille à midi. Le soleil pointe son nez à travers les persiennes de sa chambre. Papy a un sens d’apaisement qu’il n’a plus connu depuis bien longtemps. Enfin il va pouvoir se remettre à écrire et boucler un chapitre.
Il va à son bureau, charge la machine à écrire, conclut de façon plus claire et plus brillante qu’il ne l’aurait cru possible l’affaire Mathilde. Puis, nouvelle feuille, il fait un bond dans le temps d’un an, et met sur papier toutes les horreurs qu’il sait sur cette maison, achetée un an après le suicide de sa femme. Il veut se moquer, il veut parodier, il veut exulter dans la certitude que la bêtise est maîtresse là où elle voit les ombres régner.
Avant de se lancer, toutefois, il remet le combiné sur son téléphone. Il est heureux, étrangement pour lui, d’avouer qu’il sera prêt à prendre l’appel de n’importe quel importun. Y compris ses enfants, y compris s’ils essaient de nouveau de lui offrir de force des machines modernes stupides. Il est prêt à aimer le monde entier, et peut-être qu’il apprendra à utiliser Internet. Au point qu’une pensée lui vient. Il fouille dans sa corbeille et exhume les machins qu’on lui a offerts pour son anniversaire. Mais même s’il est dans un état d’esprit favorable, même s’il veut entrer dans le troisième millénaire 15 ans trop tard, il n’arrive pas à comprendre les boutons et les lumières. Ce n’est PAS grave. Justement, le téléphone est là pour en parler. Il saura plus tard, il se jure qu’il apprendra. Il est même prêt à appeler lui-même au lieu d’attendre qu’on l’appelle. Mais d’abord, il faut finir de rire de la maison, de toutes les superstitions qui tournent autour et de tout ce que les gens sont prêts à faire de stupide pour les entretenir.
Il a 85 ans depuis trois jours, et il est prêt à changer de vie.
Le soleil se voile de nouveau ; le vent se lève. Papy ne s’en rend pas compte : il tape avec frénésie.
Et il manque une touche en fin d’après-midi, lorsque tout s’est assombri au point de lui faire allumer la lumière de son bureau, à l’instant où le téléphone sonne. Après un bref juron, Papy réagit immédiatement cette fois. Il décroche et est heureux de le faire. A peine à la deuxième sonnerie !
« Allô ? »
Seule la tonalité lui répond.
Et les sonneries continuent à fendre la pièce en deux, jusqu’à la cinquième. Puis elles cessent.
Papy reste figé, le combiné en l’air. Il regarde sa feuille. Il était en train d’écrire « tout n’est que perception, tout n’est que mensonge, et seuls les esprits… ».
Les esprits.
Il ne veut plus discuter avec lui-même. Non, il ne croit pas aux esprits. Oui, il a mis à jour en quelques minutes le mauvais tour que les gosses sont venus lui jouer ; non, la maison ne bouge qu’avec les forces de la nature et non celles de l’au-delà ; mais quand on a fini de tout expliquer rationnellement et qu’on se trouve face au mur de l’inexplicable, il est temps de plier bagage afin de ne pas devenir fou, et de conserver le monde en un enclos de vérité vérifiable.
Il ne veut plus jamais revoir cette maison, il ne veut plus entendre parler de ce qui s’y est passé, et surtout il ne veut pas ajouter à ses tragédies la crise cardiaque de son dernier propriétaire : lui.
Il saisit sa canne et se précipite dans les escaliers. Certes il tient la rambarde, mais dès la première marche quelque chose se passe. D’une façon ou d’une autre, sa canne bloque son pied gauche, et il se sent perdre l’équilibre sans pouvoir rien y faire. Il bascule aussitôt, frappe les marches suivantes, sent quelque chose craquer avant même de s’écraser sur le carrelage du rez-de-chaussée. Il se tord et geint. Mais il n’est pas mort. Pas encore.
Il y a de la douleur, mais elle est étrangement, trop étrangement, lointaine et amicale. Comme une bienvenue. Il pourrait juste l’accepter ; cela dit, on n’entraîne pas les Dufresne à la facilité. Ses bras répondent, et il tente de ramper ; mais quel intérêt, quand le téléphone se trouve en haut ? Il se met sur le dos comme il peut, reprend son souffle. Son œil est attiré par la poutre de la salle à manger. Saleté de maison, elle cachait bien son jeu. Toute cette entreprise de grignotage, de déstabilisation, tout ça a été bien orchestré. La sonnerie du téléphone qui ne s’arrête pas quand on décroche, bien vu ! Au dernier moment, quand il recommençait à faire confiance à la raison. Il aurait seulement voulu savoir, s’il pouvait avoir un dialogue avec la maison, comment ce tour avait été possible sans magie. Parce que si c’était de la magie, c’était injuste. Il méritait mieux. Mais bien sûr, tous les gens morts dans cette maison méritaient certainement mieux, eux aussi.
Durant des heures il retourne la situation tout en se sentant progressivement partir. Il aimerait essayer encore de bouger, mais il ne peut plus. C’est fini.
L’orage reprend, et la maison rit.
Puis la porte d’entrée est secouée par de violents impacts, et s’ouvre à la volée. A travers un étrange nuage, il reconnaît sa fille, qui se précipite, s’accroupit et le tâte.
« Oh mon Dieu, Tom, il est tombé ! Appelle le SAMU, les urgences, n’importe qui ! »
Elle l’embrasse et le prend dans ses bras. Il est content.
« Ça va aller, Papy… Papa. Ça va aller. Tiens bon. » Elle le couvre de baisers. « Mais qu’est-ce que tu faisais ? Où est-ce que tu as mis le téléphone portable qu’on t’a offert à ton anniversaire ? Ça fait trois jours qu’on essaie de t’appeler et que ça sonne dans le vide ! »
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