|

« Allons, ne traîne pas, Léo ».
Le petit garçon, qui s’était penché pour tirer avec acharnement sur une de ses jambes de pantalon, se redresse et geint :
« Mais Rosanne, je n’aime pas ces habits !
– Je t’ai toujours dit de m’appeler Maman, pas Rosanne. Il faut que je te refasse la leçon ? Et ces vêtements te vont parfaitement, tu es très beau comme ça. Cesse de gémir et viens ! Tu sais que tu vas t’amuser. N’oublie pas tout ce que je t’ai dit cent fois, et surtout, ne me fais pas honte en criant des gros mots.
– Mais ça me fait un peu peur, Ro…euh, Maman.
– Il n’y a absolument pas de quoi. Tu sais que mes amis sont cachés un peu partout, prêts à nous aider. Est-ce qu’il y a eu le moindre problème les autres fois ?
– Non, mais…
– Tu vois. Alors ce n’est pas compliqué : viens, joue avec les autres, réponds quand je t’appelle, sois poli, et tout ira bien. Et n’oublie pas que n’importe quel dimanche peut être le grand jour ! »
Rosanne pense à l’homme seul, en vêtements qui doivent coûter deux fois moins cher que ceux de Léo, qui comme eux amène son fils jouer au même parc à enfants. Il est assez beau, bien bâti, cheveux pâlissants, yeux gris, un nez un peu tordu qui rappelle furieusement Harrison Ford. Cela fait quatre dimanches qu’ils se côtoient à distance, chacun seul sur son banc en regardant les enfants jouer. Contrairement à elle, qui clame et applaudit les performances de Léo au toboggan ou à l’araignée, lui reste un peu prostré, presque endormi, comme un homme fatigué qui inspire une à une chaque seconde de calme.
Mais Rosanne, qui lui lance des regards en coin, l’a surpris à faire la même chose. Elle sait que ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’il se décide. Elle, elle a tout son temps, il suffit de revenir aux jeux tous les dimanches. Elle se fait belle, elle s’habille chic. Et aujourd’hui elle a mis au point un plan diabolique qui pourrait écourter l’attente.
Traversant le vaste parc public dont les grands pins dansent lentement sous une brise marine, elle amène Léo à l’aire de jeux. Il la regarde, elle hoche la tête, et il s’élance vers le groupe d’attractions entourées d’une barrière. Elle le suit, franchit le portillon et s’assoit sur un banc. Normalement Léo a été sévèrement coaché et n’a pas à être surveillé si elle veut s’en passer.
Elle sait qu’elle est arrivée en avance, mais l’homme est déjà là. Est-ce un présage ? Il est bien assis sur son banc, à moins de dix mètres. Et il fume comme d’habitude ! Parfait.
Rosanne cherche Léo, qui grimpe péniblement une pente en bois parsemées de prises. Elle l’encourage à grands cris, et observe l’homme du coin de l’œil. Même s’il ne l’avait pas encore vue, maintenant il l’a entendue, et il la regarde furtivement comme toujours. Alors Rosanne sort de son sac Vuitton un étui à cigarettes, en prend une, et tente de l’allumer avec un briquet vidé à la maison. Heureusement, car elle ne fume pas.
Quatre, cinq, six essais. Elle fait quelques gestes d’énervement, pour le côté dramatique. L’homme la fixe directement, mais ne bouge pas. Rosanne s’impatiente. Pourvu qu’un autre ne décide pas de venir la sauver !
Elle persiste, secoue le briquet en argent, le retourne dans tous les sens. Enfin elle voit l’homme se lever et se diriger vers elle. Il s’approche sans hâte ; elle fait semblant de ne pas le voir.
« Mademoiselle ? » Il lui tend un briquet basique. « Il n’est pas aussi beau que le vôtre, mais il marche.
– Oh, merci ! » Rosanne prend le briquet, fait mine d’allumer sa cigarette, mais laisse retomber sa main. « Non, vous savez, c’est un signe. Je devrais arrêter de toutes façons. C’est juste le stress du travail…
– Ah. Je comprends. Notre lot à tous. »
Il la regarde dans les yeux, et ce qu’elle détecte dans les siens n’est pas exactement ce qu’elle attendait. Ses orbes gris sous des paupières plissées montrent de la lassitude, certes, mais ont aussi la profondeur de quelqu’un qui ne fait pas toujours les choses comme la morale l’exige, et est habitué à des batailles qui l’ennuient mais qu’il gagne. Oublions Harrison Ford ; il lui rappelle davantage Gian Maria Volonte dans « Et Pour Quelques Dollars de Plus ». Gian Maria Volonte, en tenue de jogging Décathlon. Moins sexy.
Rosanne n’aime pas les surprises, pourtant aujourd’hui il faudra qu’elle s’en accommode. Il faut réévaluer l’adversaire.
« Et que faites-vous de si éprouvant ? demande-t-il avec un sourire qui va bien avec ses yeux : un peu canaille, un peu prédateur.
– Je suis avocate. Droit pénal.
– Ah. » Le sourire requin s’élargit. « Plutôt défense, ou… ?
– Plutôt défense.
– Dans tous les cas, on se fait des ennemis, et sans doute plus dangereux que la cigarette. Mais bien sûr, il est déconseillé de combiner les deux. » Il sort de sa poche un paquet de chewing-gums et le lui tend. « Une alternative ? »
Rosanne parcourt très vite du regard les environs. Les deux gardes du corps en tenue banale se sont postés à l’extérieur de l’aire de jeux, l’un appuyé à un arbre et faisant semblant de téléphoner tout en surveillant les enfants, l’autre paraissant assoupi dans l’herbe, mais la tête tournée vers eux ; derrière ses lunettes de soleil, aucun doute qu’il fixe leur banc.
« J’ai les miens, mais merci encore. Et vous, dans quelle branche travaillez-vous ? »
L’homme secoue la tête en fermant un œil, avec un sourire crispé. « Je préfère toujours ne pas en parler. Il n’y a qu’avec mes associés que ça ne ruine pas la magie du moment.
– Vous êtes anglais ou américain, n’est-ce pas ? Votre accent.
– Je pensais m’en être débarrassé. Mais ce n’est pas un mal, si ?
– Non. » Elle lui tend la main. « Je m’appelle Rosanne.
– Joli nom, surtout pour une rousse. Je suis juste John. Mes parents américains n’étaient pas très inventifs. »
Il se tait et attend.
« Oh ! s’exclame Rosanne. Mes excuses. Si vous voulez vous asseoir ?
– Avec plaisir. » Il prend place à côté d’elle. Il lui sourit encore. Cette fois le sourire est plus doux, mais Rosanne, dans les activités qu’elle exerce, a tout vu : elle a affaire à un caméléon. Ce qui ne veut pas dire pour autant que le caméléon manque d’attrait. Il a sa propre manière de survivre.
L’homme hoche la tête d’un air inspiré.
« Alors vous venez ici tous les dimanches.
– Depuis quelque temps, oui. C’est si paisible. Les pelouses, le vent, la mer, les pins.
– Il y a des avantages à vivre près de la côte. Son air donne une sensation de liberté, qu’ailleurs on pourrait nous enlever.
– Oui, je suppose, oui. » Rosanne vérifie machinalement une fois de plus la position des deux gardes du corps. « J’ai vu que vous aussi, vous aimez l’endroit.
– Si je ne me contentais que de ce que je fais pendant la semaine, la vie serait incomplète. Alors, depuis que j’ai reçu une… publicité mentionnant cet endroit, j’y amène mon fils Paul sur le seul jour où je peux avoir un peu de paix. Et ne le prenez pas mal, mais une des premières choses que j’ai vues ici, c’est vous. Vous et votre fils. J’ai tout de suite remarqué à quel point vous vous entendiez bien. »
Rosanne ressent une certaine tension, mais il n’est pas question qu’elle abandonne. Elle a peut-être ici une chance en or, qui peut ne pas revenir si elle rate son coup maintenant.
« Léo ? Oui. C’est un ange, on s’entend sur tout, une fois qu’il est prêt à écouter. Vous voulez que je l’appelle ?
– Mais bien sûr ! répond l’homme en écartant les bras. Je vais appeler le mien. Je le vois. Paul !
– Léo ! »
Léo a été correctement dressé ; il se retourne immédiatement, dévale le toboggan en une glissade, et court vers eux. Il s’arrête à quelques pas.
« Dis bonjour, Léo.
– Bonjour. » Il hésite, puis se souvient de son texte. « C’est le monsieur ?
– Léo !!!
– Il n’y a aucun problème… Rosanne. » L’homme a encore changé de sourire ; celui-ci confirme ses propos en langage du corps. « Quand le mien arrivera, il dira peut-être aussi « C’est la dame ? ». Les enfants remarquent des choses, vous savez. Tout est simple pour eux. Bien plus que pour nous… est-ce que ce n’est pas dommage ? »
Rosanne cherche ses mots. Tout avance vite, il faut s’adapter. Elle avait préparé mille scénarios. Il y en a bien un, quelque part dans la masse, qui convient.
« Certaines choses sont du ressort des adultes, dit-elle maladroitement. Mais je veux bien reconnaître que les enfants empruntent des…raccourcis ?
– Ce n’est pas grave ! » L’homme dirige son sourire vers le garçon. « L’important est que nous nous rencontrions enfin, n’est-ce pas, Léo ?
– Papa ! » L’autre garçon, Paul, a fait son apparition, couvert de poussière. « C’est qui, lui ?
– Paul, je te présente Léo ; c’est le fils de Rosanne, avec qui je suis en train de parler.
– C’est la dame que tu disais ?
– Pan ! s’esclaffe l’homme. Et je vous jure que je ne l’ai pas briefé pour vous tendre un piège. Parole. Bien que l’idée m’ait effleuré l’esprit. »
Comme Rosanne ne répond rien, il poursuit :
« Je ne veux pas paraître, comment vous dites… lourd ? Ici, nous ne faisons que parler. Ça n’a pas à être gênant ; un petit interlude serein dans deux vies difficiles est comme ce dimanche au parc. Juste deux étrangers qui discutent sur un banc.» Il marque une pause. « J’ai une idée : voyons si les garçons s’entendent bien, pendant que nous refaisons le monde. Paul, Léo ! Est-ce que vous voulez jouer ensemble ? »
Paul se tortille et ne répond rien, mais Léo s’exclame aussitôt :
« C’est nul ces jeux, j’ai déjà tout fait. On peut aller dans le parc ?
– Non ! lâche Rosanne. Restez ici. Retournez aux toboggans.
– Mais Maman !!!
– Attendez ! » L’homme joint les mains. « Qu’est-ce qui peut leur arriver ? Voyez tous ces gens. Nous sommes dans un espace public ; de quoi pourriez-vous avoir peur ? »
Rosanne soupire.
« Bon, Léo, jouez dehors, mais pas trop loin. » Elle pointe du doigt une des collines boisées qui entourent la cuvette dans laquelle ils se trouvent. « Cette montée, là, vous pouvez y aller, mais ne passez pas de l’autre côté.
– Ouiiiii !!! crie Léo en s’élançant hors de l’enceinte des jeux pour enfants. « Viens, Paul ! »
Et le duo franchit les pelouses pour courir frénétiquement au milieu des pins géants. Rosanne consulte encore la position des gardes du corps : comme d’habitude, celui qui est couché continue à fixer le banc, et l’autre suit rigoureusement des yeux les enfants qui tournent et s’exclament à mi-chemin du sommet du monticule. Il a quitté son tronc et se déplace tranquillement sur la pelouse.
« Que regardez-vous, Rosanne ? »
Le regard « Gian Maria Volonte » est de retour. Pas le bon.
« Rosanne ! Pourquoi vous préoccuper ? Tout va bien.
– Oui… mais les choses sont un peu compliquées en ce moment.
– Et c’est votre raison d’étudier le paysage sans cesse ? Depuis le début de notre aimable conversation ? Egoïstement, j’aurais cru que vous seriez davantage concentrée sur ma personne, puisque vous m’attendiez depuis des semaines. Non ?
– Je suis responsable de mon enfant. J’ai le droit de m’inquiéter !
– Ne m’en parlez pas. » Le regard se fait plus pénétrant. « Vous avez reçu des menaces ?
– Euh… » Rosanne avale sa salive. « Menaces ?
– Oui. Comme… d’enlèvement ? »
Le cœur de Rosanne s’arrête. Elle ne s’attendait absolument pas à ce que la conversation tourne ainsi. Qu’est-il arrivé au romantisme planifié ? Et pourquoi l’homme ose-t-il mettre la question sur le tapis ?
« Vous savez, dit-elle péniblement, peut-être que nous devrions en rester là pour aujourd’hui ; je dois emmener Léo au restaurant.
– Vous avez tout le temps. Où que soit ce restaurant, il n’est que dix heures et demie. » Le regard se fait perçant, une flèche de gris dont elle ressent toute la puissance. « Alors… ces menaces ? Oui, non ?
– Oui », parvient à dire Rosanne. Trop peu de choses se passent comme prévu. « Oui, ça m’est arrivé.
– Sans blague, dit l’homme sèchement. A moi aussi. »
La situation échappe totalement à Rosanne. Elle veut se lever, mais l’homme la bloque sur le banc d’une main brutale.
« Je déteste le mépris, siffle-t-il. Avocate, bien sûr ! Je n’en fais pas partie, mais je ne suis pas né d’hier non plus. Je flaire les arnaques médiocres de loin. Il y a quelque… »
Une violente explosion secoue le parc, et tous les regards se braquent sur la gerbe de flammes qui couronne le haut d’une colline à une centaine de mètres. Des cris s’élèvent, les gens se dressent, quittent les pelouses en panique, et les parents de l’aire de jeux se précipitent pour arracher des attractions leurs enfants figés, quitte à se bousculer pour escalader les toboggans.
Rosanne voit les deux gardes du corps bondir et sortir leurs armes. Le réflexe. L’un d’eux vise la colline de loin, l’autre gravit la pente en direction des flammes avec la vitalité d’un champion olympique. Lorsqu’il y parvient, il se tient immobile près du brasier qui fait encore rage.
Le garde resté en bas porte la main à son oreille, puis fait volte-face vers la pente où jouaient les deux enfants, non loin de lui et à l’opposé de l’explosion. Rosanne et l’Américain suivent son regard. Paul et Léo ne sont nulle part en vue. Ils observent le garde du corps se ruer vers la zone, passer la crête interdite aux enfants, revenir, dévaler la colline vers le banc. Il arrive à bout de souffle, arme à la main, décomposé.
« Monsieur Whitfield, Jason me dit que quelqu’un a fait sauter un bidon incendiaire de type napalm. Un, il n’y a aucune victime, deux, Paul n’est plus là. Il a peut-être juste fui avec l’autre, mais il faut envisager un kidnapping préparé. Même si la police arrive très vite, je pense personnellement qu’il est essentiel qu’elle soit mise au courant de la situation immédiatement. Permission de rapporter la disparition, monsieur Whitfield ? Ils peuvent boucler la ville, la région en un rien de temps, s’ils savent qu’il s’agit de votre fils. On aura toutes les ressources locales. »
L’Américain écoute, puis se tourne lentement, très lentement, vers Rosanne. Cette lenteur est cruciale, elle le sait : il réfléchit, et certaines versions du futur impliquent de saisir l’arme du garde du corps. Son regard est plus brutal que jamais, animal même. Et sa main lui broie maintenant le poignet.
« Léo ?... » demande-t-il doucement.
Rosanne rassemble son courage. C’est parti. Quitte ou double.
« Je ne m’appelle pas Rosanne, je ne suis pas avocate, et Léo n’est pas mon fils. Je l’ai loué à sa mère ; je les paie encore maintenant tous les deux. Cette affaire nous a coûté, à moi et mes amis qui sont déjà trop loin, beaucoup d’argent en logistique et en main-d’œuvre depuis des mois ; il est naturel que nous attendions un retour sur notre investissement. La police ne pourra pas vous aider. Elle essaiera, mais si elle me prend, les choses deviendront plus délicates pour vous. Aidez-moi à sortir de ce parc, et vous retrouverez bientôt votre fils, contre moins de millions que ce qu’un seul de vos avions de chasse vous rapporte. Je vous le jure, la situation est bien plus simple qu’il n’y paraît. Nous devons juste rester amis, et continuer à discuter comme deux étrangers sur un banc… ailleurs. »
Elle libère son poignet sans heurt, puis passe son bras à celui de l’homme.
« Vous êtes prêt ? »
(J'oubliais : je remercie mon fils Raphaël, bientôt 9 ans, avec qui j'ai fait à deux un atelier de narration, et qui m'a lancé en proposant le parc et les parents. Bien entendu sa connaissance de ce que j'en ai fait s'est arrêtée là... Mais quand même, sans lui je n'aurais pas eu l'idée de cette histoire !)
|