|

Hélène scrute la rue à travers le petit trou percé dans le verre dépoli de son soupirail. La rue s’éveille à peine sous l’aube blafarde ; c’est l’instant magique où rien de grave ne peut arriver. Quelques passants matinaux croisent les rares voitures se rendant au travail avant la masse. Bientôt les camions de livraisons arriveront, puis les éboueurs, puis la rue se fera vraiment entendre, et Hélène ne mettra plus le nez dehors. Même dans les petites villes, la police passe.
Donc il faut y aller maintenant.
Hélène va au lit neuf que M. Crispin lui a offert pour son 17e anniversaire, passe la main sous l’oreiller et en sort les clés de la boulangerie. En remontant l’escalier de la cave, elle entend le patron et son apprenti s’affairer aux fours. Eux, ils n’attendent pas l’aube. Elle ne les dérangera pas ; elle évite le contact au maximum.
Elle débouche dans la boutique, inspecte machinalement le sol : bon, tout est resplendissant, elle n’aura pas à travailler tout de suite. M. Crispin a déjà levé le volet roulant, mais la porte est toujours verrouillée. Il n’enlève le rideau que pour qu’elle puisse sortir, de toutes façons, pas pour indiquer qu’on est ouverts. C’est encore trop tôt.
Hélène déverrouille la porte et sort avec précaution dans la fraîcheur du matin. C’est toujours un moment brutal, et pourtant elle connaît bien cette rue. C’est à deux pas qu’elle a mendié pendant trois mois, tête baissée, essayant de se fondre dans le paysage. Personne ne remarque les sans-abri, sauf dans les centres-villes très fréquentés d’où la police les chasse parfois. Hélène l’a vite appris, et a abandonné les endroits trop publics pour des rues plus tranquilles. La dernière fois que des gens en bleu ont tenté de l’emmener, elle leur a échappé d’une façon qui ne leur a pas plu, et elle a été obligée de faire profil bas hors de son ancienne ville tandis qu’on la recherchait. Mais on ne peut pas survivre longtemps dans les bois, peu importe ce qu’en disait Thoreau.
Elle a voyagé par ses propres moyens, trouvé un endroit où reprendre sa vie sans être inquiétée. Elle a posé son chapeau près de la boulangerie. Pendant un temps, elle a vécu sur quelques pièces, volé parfois, et puis le gros homme perpétuellement en sueur a fini par la remarquer pour de bon. Au début il ne lui apportait que des croissants ou d’autres pâtisseries dont elle ignorait tout, mais un jour il lui a demandé si elle voulait travailler. Non, elle ne voulait pas travailler, mais elle avait faim et il lui promettait gîte et couvert. Et elle s’est retrouvée dans la cave de la boulangerie, son premier vrai logis depuis des années, qu’elle a aménagé avec le petit salaire que M. Crispin lui donnait. Mais ce n’était jamais elle qui faisait les boutiques ; le boulanger et ses apprentis prenaient la commande.
Hélène avance le long du mur jusqu’à son soupirail. Jour avec, jour sans ? Jour avec. La petite boîte en papier blanc plié est là, placée exprès dans l’angle mort du trou de la fenêtre. Pour l’obliger à sortir voir. Elle prend la boîte, bat en retraite jusqu’à la boulangerie, verrouille la porte.
Elle déplie délicatement le papier. Comme toujours, elle trouve une fleur sans tige ; cette fois-ci, un hibiscus. Hélène a demandé à M. Crispin de lui acheter un livre afin d’apprendre les noms ; ce n’est pas dans son école spéciale qu’on enseignait ce genre de choses.
« Alors, ma pitchoune ? Jour avec, jour sans ? »
La voix puissante du gros homme la fait sursauter, et les étagères tremblent. M. Crispin a surgi de l’arrière-boutique. Il lève un poing fermé. Leur signe.
« Calme, pépette ! C’est bien, tu as une bonne nouvelle. Il n’a pas encore abandonné ! » Il s’approche et lui envoie un baiser à quelques mètres. « Mais tu sais, il va falloir faire quelque chose, sinon tu vas le tuer, ce pauvre, et toi aussi tu vas te tuer !
– Vous savez que je ne peux pas.
– Allez, pépette ! » L’imposant boulanger met une claque sur son comptoir et poursuit avec son fort accent provençal : « Mais comment on va te décoincer, peuchère ? Tu vas pas vivre dans ma cave toute ta vie comme un vampire !
– Mais je suis malade, dit-elle misérablement.
– Mais oui, tu es malade, fan de lune, et alors, c’est une raison pour crever ? » Il s’approche davantage et tend les bras. « Je peux, sans que tu me pètes un câble ?
– Non. » Hélène recule.
Le boulanger fait un grand geste fataliste. « Ecoute-moi, ma pitchoune. Le gars, là-bas de l’autre côté, c’est peut-être juste un fleuriste, mais il a pris pour lui toute la motivation de ses ancêtres, et il devait y en avoir dont le boulot était de casser des murs. Tu sais d’où ça vient, ton prénom ? Pourquoi il continue à exister ?
– Hélène, dit Hélène, était la reine de Troie dans l’Iliade.
– Tu vois ! Même moi je sais. Je lis tes livres avant de te les donner. Alors le minot d’en face, je te dis, il gratte la muraille depuis des mois, et un jour il va faire la guerre. Et ça va bien péter. Tu es sûre que tu veux ça ?
– Ça ne se passe pas comme ça dans l’Iliade. Et je suis malade. Il ne doit pas approcher. »
Le boulanger éclate d’un grand rire et agite vigoureusement l’index dans sa direction. « Comme moi je ne dois pas approcher. Et tu m’aimes bien, hein pitchoune ? Ça me dit que tu l’aimes bien aussi.
– Mais ils disaient que c’était incurable, et que ça empirait.
– Et pourquoi tu les écoutes, eux, et pas moi ? Est-ce qu’on ne s’amuse pas bien, tous les deux, le week-end dans la campagne ? Moi, je suis un autre genre de docteur. Ta mort, elle viendra de ta tête, pas de ton corps. » Il mime vers la tête d’Hélène le geste de toquer à une porte. « Tu te souviens comment tu t’es échappée de leur prison ? C’était de la beauté, ça, pas de la honte. »
C’est dans ce genre de moment qu’Hélène s’en veut d’avoir trop parlé. Cette évasion (facile, il suffisait d’être motivée et en pleine possession de ses moyens) était bien une honte. Ces gens, quelles qu’aient été leurs motivations profondes, avaient aussi voulu l’aider. Ils avaient essayé tant de choses, tout en poursuivant son éducation pendant des années. C’était louable, même s'ils visaient probablement un Prix Nobel. Et elle était partie trop tôt pour eux.
« M. Crispin, je vais dans ma chambre. Si vous avez besoin de moi aujourd’hui…
– Non, je n’ai pas besoin de toi, mais toi ma pitchoune, tu as besoin de toi. Tu vas aller conter fleurette au fleuriste. » Il rit. « Sinon tes livres, tu devras aller les acheter toi-même, moi je croise les bras.
– Mais je ne vais pas lui parler en plein jour !
– Comme je disais, tu es une graine de vampire. Si, « en plein jour ». Et je te regarderai. C’est facile, c’est juste en face.
– Non !! » Elle traverse la pièce en coup de vent, et des plateaux tombent des étagères, certains chargés de pâtisseries qui s’écrasent au sol.
« Hélène ! » La voix du boulanger gronde et l’arrête net. Il a ce ton qui stopperait un train. « Maintenant j’ai besoin de toi. Tu me remets tout ça comme c’était, et vite fait encore. On ouvre dans dix minutes. Ensuite tu te calmes, tu te prends en main et tu vas parler au garçon. Je ne ferai pas tout à ta place, figure-toi. »
Hélène ferme les yeux, inspire, et puise dans ses forces. Dix minutes ? Il lui en faut deux pour que tout ait regagné sa place d’origine. Détruire, reconstruire : elle en a l’habitude depuis aussi longtemps qu’elle se souvienne. Reconstituer des quatre-quarts n’est rien. Si reconstituer une enfance normale était aussi simple… Ses parents lui ont dit que dès les premiers jours, ses cris faisaient trembler la maison. Avec le recul, elle sait que tous les parents disent ce genre de choses. Elle a lu. Malheureusement pour elle, sa maladie n’a fait qu’aggraver la situation, au fur et à mesure qu’elle grandissait. A quatre ans, les médecins classiques n’avaient plus de mots, et à cinq on l’a retirée de la maternelle. A six, elle a demandé le sens du mot « incurable ». A partir de sept, elle a été placée dans un centre spécial où toutes les activités proposées étaient certes stimulantes, elle s’en souvient comme si c’était hier, mais où même les sourires les plus invitants étaient des camouflets. Et ses parents ne venaient plus la voir. Il a fallu partir.
« C’est bon. File. »
Hélène descend lentement l’escalier, l’hibiscus toujours vissé à sa main droite. Elle pénètre dans sa chambre, va à son bureau, prend une épingle dans un pot et fixe l’hibiscus au Mur. Le Mur est une beauté mouvante : les 102 fleurs qui l’ornent sont pour la plupart fanées depuis longtemps, mais même les natures mortes entretiennent la vie. Elle touche la rose, la première, celle dont la boîte en papier plié bouchait le trou de sa fenêtre six mois plus tôt. Un pétale tombe. Hélène retire sa main.
Quelques minutes plus tard, elle revient dans la boutique. Elle n’a mis qu’un jean et un T-shirt ; lorsqu’on ne sort jamais, on ne donne pas dans le luxe. M. Crispin vient d’ouvrir la porte.
« Ça n’ira pas, dit-elle.
– Tu plaisantes ! clame-t-il. Tu es jolie comme une de mes charlottes à la framboise, et ça, c’est un compliment.
– « La framme-boiseu » ? répète Hélène avec un petit sourire.
– C’est ça, moque-toi, on parlera plus tard de ton accent parigot ! Dégage.
– Mais il ne faut pas au moins du rouge à lèvres dans ce genre de circonstances ? Dans les livres, on se fait belle, non ?
– Pfff ! Tu veux l’achever, le pauvre ? Vas-y. Il te met des fleurs depuis six mois alors qu’il ne t’a vue que trois fois en vêtements de travail. Tu crois quoi ?
– Bon. Il n’y a pas de police ?
– Mais arrête une seconde avec ta police ! Allez, dehors ! Et ma fille … » Il tend un poing fermé vers elle. « … Calme. »
Hélène ressort dans la rue. Deux fois dans la même journée, c’est un exploit. Le soleil est plus haut maintenant, et les gens sont vraiment là. Oui, elle a fait la manche toute la journée dans cette rue jadis, mais elle était à moitié cachée dans un coin et baissait la tête. Aujourd’hui elle est debout, et tout le monde la voit. Heureusement qu’il ne s’agit que de traverser la chaussée.
Calme.
Elle s’avance sur le bitume sans vérifier. Une voiture arrive à grande vitesse et ne montre pas l’intention de s’arrêter à son passage ; mais Hélène lève une main amicale et le lourd véhicule, les roues bloquées, stoppe net en quelques mètres avec un hurlement de pneus, laissant des traces noires sur l’asphalte. Hélène passe. Le conducteur de la voiture, penché sur son volant, reste hébété et ne redémarre que lorsque des coups de klaxon se font entendre derrière lui.
Et l’apprenti fleuriste est là, en train d’arranger les étals. Elle l’a rarement vu d’aussi près, sauf lorsqu’il venait à la boulangerie et qu’elle était en train de nettoyer. Il a les cheveux bruns, les yeux bruns, la peau brune, enfin tout est brun. Il est sans doute beau, du moins c’est son avis ; elle n’a aucune base de comparaison, et les livres ne peuvent pas l’aider là-dessus.
Elle s’approche, les mains nerveusement enfoncées dans les poches. Il la voit du coin de l’œil et se tourne.
« Mademoi… oh.
– Bonjour, dit-elle fermement.
– Bonjour, bonjour. » Il s’essuie les mains et en tend une. Hélène ne bouge pas. « Je… je peux vous aider ?
– Je m’appelle Hélène, dit-elle.
– Je sais… Je… Enfin Crispin me l’a dit.
– Et vous ?
– Moi, Arnaud. Nono, si vous voulez. Non, c’est crétin bien sûr, les filles disent Arnaud. Non ! Quand je dis « les filles », je veux dire « les amies », hein ? Parce que sinon… hé ! »
Hélène a fait demi-tour et retraversé la rue, le trafic s’immobilisant sur son passage. Un fracas de métal contre métal retentit.
Elle entre en coup de vent dans la boutique en essayant de retenir des larmes. Elle ne sait pas pourquoi. Mais il n’y a que dans sa chambre que tout ira bien. Le boulanger, qui est en train de servir la première cliente de la journée, l’interpelle :
« Ben pépette, qu’est-ce qui se passe ? Tu as fait quelque chose ?
– C’était une mauvaise idée, lâche-t-elle en claquant la porte de l’escalier.
– Et mes pains ? grince la vieille dame qui patiente au comptoir.
– Oui, madame Chiski, on s’en occupe… Oh non, voilà l’autre !!
– C’est Cherski, râle la cliente. Les pains ?
– Oui, oui… ils sont là, hop. Non, laissez le porte-monnaie, on va dire que vous me paierez demain, et passez une bonne journée, madame Chic…Cherski. »
La dame sort en affichant une moue réprobatrice, partageant l’espace avec l’apprenti fleuriste qui tente de passer le chambranle avec un bouquet de fleurs sous plastique plus haut que lui, et, de toute évidence, plus large que la porte. Le boulanger le regarde en soupirant. Lorsqu’Arnaud parvient enfin à entrer, il prononce :
« Bonjour M. Crispin.
– Avé Junior. Tu es où ? Je te vois mal.
– J’ai des fleurs pour Hélène, M. Crispin.
– Et rien pour moi. Merci. Qu’est-ce que tu lui as fait, à la petiote ? »
Le bouquet se dandine. « J’ai juste dit une bêtise quand elle m’a surpris. Je suis venu m’excuser. Je peux poser ça quelque part ?
– Non. Porte ta croix, jeune. Je vais convier au parloir la comtesse de Monte-Cristo. »
Le gros boulanger ouvre la porte des escaliers et hurle :
« Hélène !! Ici tout de suite. J’ai dans la boutique une jungle avec un type caché dedans. Moi je gère des clients, OK ? Toi tu vas faire le Viêt-Nam. C’est ta guerre.
– NON !! clame la cave.
– Vous ne pouvez pas aller la chercher ? demande faiblement l’apprenti.
– Telle que je la connais, elle a verrouillé la porte de sa chambre, et il n’y a pas de clé.
– Pas de clé ? Mais alors comment…
– Elle est bricoleuse. » Le gros homme lève un doigt. « T’inquiète, je vais te sortir la taupe de son terrier sans douleur. » Il se retourne vers l’escalier et crie : « Pitchoune ?? Tu te souviens de Paulin ? Il m’a dit hier qu’il savait où avoir une édition originale du « Grand Meaulnes ». Ça se vend dans deux jours. Si tu quittes ta tanière maintenant, je peux te la prendre avec mes propres sous, peu importe le prix. »
Un long silence lui répond, suivi de : « L’édition originale ?
– C’est comme je te le dis. Montre-toi et on a un marché. Juré. »
Un cliquètement métallique retentit dans l’escalier, et le boulanger se tourne vers le bouquet de fleurs avec un sourire fourbe. « Pour information, le chantage fonctionne très bien avec elle. Allez, donne-moi ce bazar et parle-lui. »
Hélène apparaît dans les escaliers, le visage fermé, et pointe l’apprenti du doigt.
« Il a dit qu’il avait des filles.
– Pitchoune, arrête. Tu crois qu’il a combien de filles, depuis six mois qu’il t’amène des fleurs un jour sur deux ?
– Non, intervient l’apprenti. M. Crispin, laissez-moi lui expliquer.
– Si tu veux, jeune, mais ne me l’énerve pas ici. On sort d’en prendre. »
Le jeune homme s’avance, Hélène recule dans la cage d’escalier.
« Hélène, j’ai 19 ans, j’ai quitté l’école à 16, je ne connais pas les livres, je suis nul là-dessus. Mais pour le reste, je sais quand je fais quelque chose qui marche : je vous ai vue ramasser mes fleurs chaque fois que je vous en laissais, depuis le premier jour. Pas du vol, hein : à chaque fois je les paie au patron, et vous commencez à coûter cher… enfin je veux dire, c’est dommage à la fin. Alors je me demande juste si on ne peut pas juste arrêter tout ça… enfin non, on peut continuer, mais pourquoi pas aussi traverser la rue une bonne fois ? Et on pourrait faire des choses plus intéressantes, un film, un restaurant ? Ou bien j’ai des amis….»
Le boulanger lui claque l’épaule. « C’est bien, gamin, tu peux t’arrêter maintenant. Tu es un imbécile fini qui vient de faire la pire déclaration possible, c’est un genre de brouillon du brouillon ; mais que le diable m’en croque une, à voir mon Hélène rouge comme un nez de clown, tu as touché où ça compte. Elle va dire oui, et de toutes façons, si elle ne dit pas oui, elle n’aura pas l’édition originale du « Grand Meaulnes », alors remercie-moi d’être là. »
Hélène reste pétrifiée, mais les énergies montent. Calme !
« Qu’est-ce que vous voulez ?
– Je ne sais pas, c’est vous qui voyez, balbutie l’apprenti. Juste… se rencontrer hors du travail, au moins une fois ? Comme aujourd’hui, mais en mieux ?
– Dans la journée ?
– Dans la journée, le soir, la nuit, avant l’aube, ça va ; juste… se voir ?
– Arrête de dire « juste », gronde le boulanger. Elle a compris. Elle fait l’andouille.
– Trois heures, lance Hélène.
– Trois heures ? A trois heures ? Dans trois heures ?
– Non, trois heures du matin. Cette nuit. »
L’apprenti est abasourdi. « Trois heures du matin ? Mais pourquoi ?
– Parce que je sais ce qui va arriver. » Hélène secoue la tête. « C’est dit. Si vous vouliez votre chance, elle est là : à trois heures dans la rue. »
Elle claque la porte et ils entendent ses pas décroître dans l’escalier.
« Elle est complètement sauvage ? balbutie le jeune homme.
– Junior, on va blaguer un peu, toi et moi. » Le boulanger passe son bras gros comme une poutre autour de l’épaule de l’apprenti. « Tu ouvres grand, tu captes l’univers ? Bon. D’abord, tu parles pas de ma p’tite comme ça. C’est le numéro un. Si tu veux apprendre à la connaître, apprends vraiment à la connaître. Regarde et écoute.
– Oui… M. Crispin, mais c’est…
– Attends. Je t’ai aidé dans toute cette histoire parce que j’ai cru que tu étais quelqu’un de bien. Vrai ?
– Oui, M. Crispin, mais…
– On est d’accord sur le principe alors. Numéro deux : elle a moins de 18 ans, pas toi. Et je viens d’une famille assez conservatrice. Ça veut dire que tu en as pour presque un an à galérer. Tu me suis toujours ?
– Oui M. Crispin, je vous assure que…
– Atteeends ! Tu es impatient comme un poulain. Ensuite, en trois, j’ai une théorie qui m’est venue comme ça, presque par hasard. » L’étreinte du bras se resserre. « Imaginons, juste pour rire, que tu lui fasses du mal…
– Mais M. Crispin, je ne… l’attaquerais pas !
– Attaquer Hélène ?! » Le rire roule dans la boutique. « Mon pauvre, tu verras. Non. Je voulais dire : si tu lui fais du mal ICI » (il frappe deux fois le côté gauche de sa poitrine), « si tu lui fais du mal ICI mon minot, alors ma vilaine trogne sera la dernière chose que tu verras de ton vivant, et personne ne sera capable d’identifier ton corps.
– Mais je vous jure que… je… » L’apprenti déglutit. « Je n’ai…
– Aaaaah, petiot !! Je galèje ! » Le boulanger pose sa main sur la nuque du jeune homme et la referme comme un étau. « Mais non, t’inquiète, va. Ton corps, on le retrouvera même pas. »
Trois heures. A vrai dire, Hélène est sur le trottoir depuis une demi-heure, cachée dans un coin sombre. Elle sonde les environs totalement déserts, les voitures garées dans la rue, les fenêtres des appartements. Personne n’est aux balcons, et les seules lumières sont celles des deux lampadaires faiblards qui baignent la scène sans trop y croire. En résumé, elle ne peut trouver aucune excuse pour se défiler. Alors elle attend.
A l’heure prévue, elle perçoit le grincement d’une chaine de vélo mal huilée, et voit l’apprenti descendre la rue sur son destrier rouillé. Pas exactement Don Quichotte, mais elle n’est pas exactement Hélène de Troie non plus. Il freine, pose son vélo contre un mur, et s’approche. Hélène sent les énergies se mettre petit à petit en place. On lui a longuement appris comment les faire taire ; cette nuit elle les laissera libres. Elle sort de l’ombre.
« Ah, Hélène…
– Je ne touche pas les gens. »
Il se raidit.
« Oui, M. Crispin m’a déjà averti il y a longtemps… C’est quelqu’un d’intense, non ? » Il se gratte la tête. « Enfin, je veux dire, je vous respecte tous les deux.
– Ce n’est pas juste. Pour vous. Pour personne de toutes façons.
– Que… quoi ?
– Tout. Vous avez lu « Le Passe-Muraille » ? » Devant son hésitation, Hélène poursuit : « C’est l’histoire d’un homme qui a le don de franchir les obstacles. Il s’en sert mal, il faiblit, et à la fin il fusionne avec son dernier mur.
– Je suis désolé, je ne comprends pas.
– Il meurt enfermé par sa propre stupidité. » Elle tend sa main et lui sourit maladroitement. « Je ne veux pas finir comme lui. M. Crispin ne veut pas non plus que je finisse de cette façon. Ni vous. »
Il ne prend pas sa main, mais ses joues et l’embrasse.
Ce n’est pas comme si c’était une grande surprise. L’électricité croît et se répand. Tout est comme prévu, le Contact sort, brûle les limites, et plante ses racines dans le monde. Hélène se connecte aux molécules et aux astres, en cette vieille entente qu’ils ont toujours eue, parfois intime, parfois lointaine. Les fleuves s’étirent, les mers reculent et reviennent, et la structure des choses se divise pour lui rendre la vision des mécanismes. Elle reconnaît les chaînes d’atomes, la puissance et la malléabilité de la matière, ainsi que tous les flux qui ne se quantifient pas. Ils passent simplement, et elle en joue comme d’un instrument de musique. Il n’y a aucune vision, aucun rêve ; son corps et son esprit savent autrement. Et ils font trembler la terre.
Mais il faut en finir. Elle n’est pas seule.
Elle se sépare de l’apprenti, les sens en feu, et saisit son bras. Elle n’a pas voulu être calme ; tant pis. Tout est joué.
« Regarde. »
Dans les premières secondes il ne comprend pas, puis il émerge de l’hypnose du baiser et voit.
Toutes les voitures de la rue oscillent doucement à trois ou quatre mètres du sol, entourées de graviers, de détritus et de tout ce qui n’était pas fermement ancré. Dans la pâle lumière jaune des deux lampadaires qui vacillent, on pourrait presque croire à une illusion d’optique, ou à une peinture mouvante.
Hélène le regarde avec une moue un peu triste.
« Tu vois ? Toi, tu peux faire des bouquets. Moi, je peux faire ça. »
Un 4x4 BMW massif se met à pivoter lentement de côté, jusqu’à ce que son toit surplombe l’asphalte. Les portes et le coffre s’ouvrent, se referment. Les clignotants flashent frénétiquement, mais Hélène a fait taire l’alarme. Un instant, elle laisse le véhicule dans cette position, puis la rotation reprend, cette fois en un mouvement de valse.
« Quand j’étais bébé, tous les petits objets de la maison s’envolaient dès que je pleurais ou que je riais. Alors mes parents ont tout fait pour ne pas me contrarier… ils ont aussi arrêté d’essayer de me faire rire. » Haussement d’épaules fataliste. « Pendant un temps, rien n’était voulu. Mais à moins de 4 ans, j’ai envoyé voler le chat des voisins parce qu’il essayait de forcer la cage de nos perruches, et mes parents m’ont vue. Après ça, c’était le début de la fin. Hôpitaux, centres, et puis l’évasion et la rue. L'important est que M. Crispin m’ait trouvée. Je lui ai compliqué la vie, parce qu’à 14 ans le temps des « petits objets » était passé ; avant de venir ici, une fois j’ai posé une voiture de police sur un immeuble, avec ses occupants. Mais il n’a pas eu peur de moi, et c’est lui qui m’a appris à être calme. Puis il a fini par voir la faille dans son système. Il t’a aidé. » Hélène touche les lèvres d’Arnaud. « Toi, tu as peur de moi ?
– Oui, mais… pas pour ça. Moi, je ne sais pas faire de magie.
– Si, tu sais. Regarde, tu as fait ça. Ou la nature… mais c’est la même chose. »
Hélène reporte son attention vers les voitures et, avec soin, les fait redescendre à leur emplacement initial. Les amortisseurs grincent, les déchets roulent dans la rue avant de s’immobiliser.
« Et… c’est dur ? demande le garçon.
– Non. Quand je contrôle, c’est aussi simple que de respirer. Ce qui est difficile est de l’éviter. C’est le Contact. Du moins c’est ainsi que l’appelaient mes médecins de l’armée, quand ils ont été fatigués de dire télékinésie. » Elle sourit. « Je n’ai jamais autant parlé de ma vie, à part avec M. Crispin. On pourrait parler encore, plus tard, si tu veux. Et si tu ne t’enfuis pas, on ira dans la campagne comme avec lui. Je peux faire des choses magnifiques avec l’eau d’un étang, ou avec les feuilles mortes en automne. Ce sera peut-être ce que tu auras vu de plus beau.
– Ça m’étonnerait. »
Les énergies sont toujours là. Hélène les sent à l’intérieur, à l’extérieur, et dans les passerelles tendues entre les deux.
« Bon, dit-elle. Tu veux faire voler des voitures encore une fois ? »
Nick Drake, "Northern Sky" : https://www.youtube.com/watch?v=6T7ZGZjyxLI
|