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« Non !!! » L’exclamation incrédule de sa femme tire Patrice de ses pensées. « Incroyable !!!
-- Quoi encore ? »
Colette brandit son magazine ouvert devant le visage de son mari, et l’Audi fait une embardée. Il jure et redresse.
« Mais tu es tarée ?? « Closer », ça ne veut pas dire « plus près de ma face » quand je conduis !
-- Jim Ferguson a rompu avec Celia ! Ça faisait des semaines qu’il voyait une mannequin, et ils se sont fait piquer dans un aéroport de New York, alors il a été obligé de…
-- Oui, écoute, désolé pour eux, mais c’est déjà assez difficile comme ça de rester sur cette route.
-- Oh, mille excuses, lâche Colette avec dédain. La prochaine fois, je te lirai un de tes torchons de « Chasse, Pêche, Nature et Traditions ». Là tu ne te plaindras plus !
-- C’est ça. En attendant, fous-moi la paix. »
Patrice évite un nid-de-poule gros comme une baignoire et se rabat sur la droite dans un virage sans visibilité. Non qu’il y ait un quelconque danger ; en 5 heures, ils n’ont croisé sur la petite route en lacets qu’un camion-benne chargé de minerai descendant des carrières vers les aciéries de la lointaine vallée. La montée n’en finit pas ; il regarde le navigateur. Dans ce coin perdu, le fait qu’il affiche tout en russe n’a aucune importance, car il n’y a rien à afficher. Juste une route en accordéon qui se plie tous les kilomètres. A chaque virage, la vue est grandiose, aucun doute : les immenses montagnes de l’Oural déploient leurs silhouettes cyclopéennes en toutes directions, couvertes d’un tapis de sapins sur les versants protégés, ou entièrement rasées par les vents violents qui ne laissent que longues coulées lunaires de pierres parsemées de buissons. A 17 heures en cette saison, le pâle soleil jaunâtre descend lentement entre deux pics, sa faible lumière étouffée par une brume d’altitude, et peint le paysage d’un sépia mystique.
Colette soupire en feuilletant son magazine.
« Tu veux que je te parle de Michel Drücker ?
-- Non.
-- On arrive quand ?
-- On approche du col. De l’autre côté, il y a des forêts. Là, on pourra commencer à chercher ; c’est la bonne heure.
-- Pffff… Toi et tes ours !
-- Ce sera une belle aventure à vivre à deux.
-- Tu parles ! Tout ce que tu veux, c’est massacrer une espèce protégée, pas me faire rêver.
-- Comme si tu essayais, toi.
-- Si on se fait attraper par les gardes, je n’ai rien à voir avec ça ! Tu sais que tuer un ours ici, ça veut dire des années en taule.
-- Aucune chance. Dans ce coin, il n’y a qu’une équipe tous les 100 kilomètres, et d’ailleurs ils s’en plaignent sans arrêt.
-- Et si on ne trouve pas ta bestiole ?
-- Il y a 120.000 ours bruns dans l’Oural, et la chaîne fait 3000 kilomètres ; donc si tu calcules, ça fait 40 ours par tranche d’un kilomètre, même si elle est large. Si on ne trouve rien aujourd’hui, on se pose dans la première auberge et on réessaie demain.
-- Ce serait bien qu’on en prenne une avec de l’eau chaude cette fois.
-- Tcheliabinsk est à 3 heures d’ici. C’est civilisé.
-- Ouaaaiiiis…. ! lance Colette avec une parodie de geste de victoire. En tous cas, merci pour ce tour d’Amérique Centrale qu’on ne fera pas ! Remarque, c’est exotique quand même : on fait la tournée de bleds pourris avec une bagnole qui démarre une fois sur deux.
-- Pas ma faute qu’on se soit fait entièrement déposséder par la faillite de la banque.
-- C’est ton milieu, ça. 25 ans de métier. Et tu n’as rien vu venir. Mes amies te prennent pour un clown, tu sais.
-- Même si le procès ne donne rien, on remonte la pente rapidement. Et on a toujours ton père en cas de besoin.
-- Mouais. » Colette feuillette. « Il est bien pratique, mon père. »
Patrice s’abstient de tout commentaire. L’Audi négocie en première une épingle à cheveux. Et dans la côte qui s’accentue, il voit le premier panneau routier en plusieurs heures. Penché et rouillé, il affiche l’image d’une arche sombre surplombant une série de lettres cyrilliques.
« C’est quoi, ça ? demande Colette.
-- A ton avis ? Un tunnel. On est au col.
-- Pas trop tôt. Ça veut dire qu’on commence à chercher tes ours juste après ?
-- Dès qu’il y aura une forêt. On a encore deux heures de jour.
-- On va se faire attraper comme Jim Ferguson, dit Colette. Je le prédis. Tu verras.
-- Mais assez avec ces idioties ! s’exclame son mari. Tu en es vraiment au point où quand tu veux faire une comparaison, tu les pêches dans ta bible rose pour collégiennes ??
-- Ça parle de la vie, idiot toi-même. Il y a des leçons à retenir.
-- Pas de doute ! Si on est con et qu’on veut apprendre de plus con que soi.
-- Tu ne devrais pas employer ce mot sans réfléchir », dit Colette tranquillement.
Patrice est prêt à répliquer cette fois, mais le tunnel l’en empêche. La voiture ralentit, puis s’arrête devant la bouche taillée dans la montagne et engoncée dans une peau de béton. Une barrière zébrée bloque la voie de droite, accompagnée de toute une cour de panneaux sur trépied sans symboles, qui n’affichent que des indications en russe. Le tunnel lui-même est un monstre de noirceur totale, telle une peinture de dessin animé réalisée à même le roc. Il a l’air aussi faux que menaçant.
Mari et femme le contemplent un instant sans mot dire, puis Colette articule :
« Bon… on va faire quelque chose ? Ça a l’air bien fermé.
-- Une des voies est fermée, pas l’autre. Et le camion qu’on a croisé est forcément passé par ici.
-- Il n’y a même pas de lumières…
-- On a les phares. » Patrice tourne la manette et l’Audi perce la roche sur plusieurs mètres. « Ça devrait aller.
-- On ferait mieux de laisser tomber. Tout est pourri ici.
-- Si on roule lentement sur la voie de gauche, on passe. Le tunnel ne peut pas être bien long, et s’il était impraticable tout serait barré.
-- Mais…
-- Qu’est-ce que tu veux ? s’emporte Patrice. Un demi-tour ? On redescend cette route de fous, presque tout en pleine nuit ? Ce serait pire que d’avancer et suivre le plan.
-- D’accord, d’accord !! » Colette lève les bras en un geste impuissant. « Pour chasser des ours des montagnes et traverser des tunnels mortels, il y a du monde ! Dommage que tu n’aies pas été aussi courageux dans nos moments difficiles !
-- Dommage que tu n’aies choisi de vivre qu’à travers tes magazines débiles ! Rigole un peu en imaginant ton neuneu de Jim Ferguson faire ce qu’on va faire !
-- Pff ! On ne peut rien te dire.
-- Ni à toi. »
L’Audi avance en contournant la barrière.
La lueur des phares colore sur leur chemin de lentes volutes de poussière, et Patrice évite parfois des trous dans la chaussée et d’importants blocs de pierre. Le tunnel a sans doute été fait sous Staline, et depuis personne ne s’est donné la peine de déblayer ce qui tombe des camions-bennes qui tressautent dans les nids-de-poule. Plus que jamais, il a l’impression d’explorer une planète colonisée puis abandonnée par l’homme ; mais après tout, c’est bien ce qu’il est venu chercher. Les grandes autoroutes du nord n’auraient pas été propices à ses projets.
Derrière eux, la faible lumière du jour meurt petit à petit, jusqu’à ce que les rétroviseurs ne renvoient plus que les taches rouges des phares arrière sur la paroi gauche du tunnel. Petit à petit, la route s’incurve, et à tout moment Patrice s’attend à apercevoir le monde extérieur ; mais rien ne vient, et les phares n’éclairent que de nouvelles parois décaties et toujours plus de gravats. L’Audi rebondit sur les pierres, ce qui fait soupirer Colette, qui a allumé le plafonnier pour continuer à lire.
« Bon, on y est bientôt ? »
L’image du navigateur s’est immobilisée, et un message en cyrillique clignote au bas de l’écran, suivi de trois petits points. Pas besoin d’être devin pour le comprendre : « Recherche satellite… »
« Qu’est-ce que j’en sais ? dit Patrice. On a dû faire un peu plus d’un kilomètre. A l’époque où ils ont construit cette chose, on ne faisait certainement pas de structures compliquées.
-- « Certainement pas, certainement pas », chantonne Colette. Ils ont quand même envoyé un homme sur la Lune, non ?
-- Mais non, c’étaient… » Patrice s’interrompt. Lutter contre la bêtise de sa femme est parfois au-dessus de ses forces.
Soudain il se penche en avant. Loin au-delà de l’éclairage des phares, un point vert scintille dans le noir. Tandis qu’ils approchent, le point s’éteint et est remplacé par une lumière écarlate. Progressivement, la fine silhouette d’un vieux feu de circulation se dessine. Il se tient au beau milieu de la chaussée, flanqué à droite par une nouvelle barrière.
« Oh, nooon…, gémit Patrice.
-- Quoi ?
-- Regarde. »
Si la voie de droite est condamnée par la clôture métallique, celle de gauche l’est aussi par la silhouette massive d’un camion de chantier géant, si dévoré par la rouille que même sa plaque est illisible. Ses phares sont éteints, mais une vague lueur bleue éclaire l’habitacle, qui semble vide de tout occupant.
« Bon !! dit Colette en tournant une page. Maintenant, on va faire demi-tour ?
-- Attends…
-- Attends quoi ? Tu es aveugle ? Ça ne passe pas.
-- On peut peut-être enlever la barrière et faire le tour. »
Patrice coupe le moteur, laissant phares et plafonnier allumés. Il ouvre la portière et descend.
« Fais attention, dit Colette sans cesser de lire, tu vas te faire manger comme dans les films d’horreur.
-- Je fais attention. »
Patrice contourne la voiture. Aussitôt, un grondement liquide l’assaille, amplifié par le tunnel, comme si une cataracte se déversait directement dans ses oreilles. N’importe qui ou quoi pourrait être dissimulé dans l’obscurité, il ne l’entendrait pas approcher. Il va au coffre, saisit l’étui des cannes à pêche et en extrait le fusil de chasse à canons superposés destiné à l’ours. Il trouve les munitions, en insère deux, et bourre la poche de son pantalon avec le reste. L’arme en main, il est serein : ce truc arrêterait un bus.
Dans la lumière des phares de l’Audi, qui joue dans le noir un concerto silencieux avec le feu rouge qui alterne ses couleurs, Patrice approche de la barrière. Le tonnerre s’amplifie à chaque pas. Il s’appuie et se penche. De l’autre côté de la rambarde de métal s’ouvre la bouche d’un trou béant. Patrice n’y voit goutte ; les phares de la voiture sont trop hauts, et le feu tourné dans le mauvais sens. Mais il surplombe une rivière souterraine, aucun doute ; la route s’est effondrée dans un ancien lit.
Patrice n’a pas de temps à perdre à refaire le monde sur la question de l’inconscience ou de l’incompétence des architectes ; il sait simplement que la voiture ne passera pas. Il est temps de faire demi-tour. Tout son plan est à l’eau, mais le voyage n’est pas fini ; il aura d’autres chances.
Il remonte dans l’Audi, posant le fusil sur le siège arrière.
« Alors ?
-- La chaussée est tombée dans un torrent. On n’y arrivera pas.
-- Coooomme c’est surprenant, lâche Colette. Encore un plan foireux. »
Patrice prend sur lui, comme toujours, et remet le contact. Le moteur tousse à répétition, puis la voiture se met à trembler violemment. Les phares clignotent. La voiture ne démarre pas.
« C’est une blague, lance sa femme. Tu me fais une blague !!
-- Tais-toi ! Attends juste. Il ne faut pas noyer le moteur. »
Au bout d’une interminable minute, il essaie de nouveau, tournant la clé avec douceur, comme si être amical avec le véhicule allait l’amadouer. L’ignition ne prend toujours pas, malgré des jeux fébriles exercés sur l’embrayage et l’accélérateur. Colette se couvre le visage.
« C’est pas vrai ! Mais qu’est-ce qui t’a pris de couper le contact ?? On l’a bien vu, qu’elle ne démarre que quand elle veut !!!
-- Je… je n’y ai plus pensé. La situation…
-- Je sais que tu n’y as plus pensé ! Tu ne penses pas à grand-chose, malgré tes airs de philosophe et tes leçons de morale !! »
Patrice sort de la boîte à gants son portable acheté sur place. Evidemment, il n’affiche qu’un signal barré.
« Bon, dit-il finalement, je vais aller au camion. Il a peut-être un équipement plus puissant. S’il a une C-B…
-- C’est ça !! crie sa femme. Va au camion ! Et si ça marche, parle-leur en russe à la radio ! C’est intelligent ! »
Patrice redescend de la voiture. Le camion se dresse, monolithique montagne de ferraille plongée dans la pénombre, juste en dehors des phares de l’Audi. Il hésite, puis s’approche du feu rouge, juché sur un bloc d’alimentation relié au mur par un câble, et le tourne vers l’habitacle en y mettant toutes ses forces. Le feu passe au vert, et baigne la scène d’une lumière irréelle. Patrice avance lentement vers le camion. Il gravit péniblement un marchepied conçu pour un géant et actionne la poignée. La portière résiste et grince, puis finit par s’ouvrir, manquant de lui faire perdre l’équilibre.
Personne, bien entendu. Mais l’habitacle empeste encore la cigarette, et une canette de Coca entamée trône entre deux sièges. Patrice goûte. C’est bon. Pas de surprise ; puisqu’ils ont croisé un autre camion il y a environ 3 heures, celui qui bloque la seule voie praticable n’est pas ici depuis longtemps. Alors où est le chauffeur ? Il tourne son attention vers le tableau de bord. La lueur bleue provient d’un autoradio bien plus récent que ce mammouth, qui passe un CD. Le son est au minimum. Patrice active le bouton de volume ; de la techno russe. Il le baisse de nouveau et continue son exploration. Ah ! Les clés sont bien visibles sur le contact. Il s’installe confortablement sur le siège et tente de lancer le monstre.
Tac.
C’est le seul son que produit l’engin. Cette fois il n’est pas question de démarreur ou d’injecteurs : la batterie est quasiment à plat, ce qui explique que les phares soient éteints ; il ne reste que suffisamment de jus pour l’autoradio.
Patrice quitte la cabine. Le feu est au rouge. Dans la lumière écarlate, il va à l’avant du camion. Quelque chose doit bien expliquer pourquoi il s’est arrêté ici. Il inspecte le sol, les roues, le pare-chocs. Bien que mangé par la rouille, le mastodonte semble normal.
Puis le feu passe au vert. Patrice sursaute.
Le changement d’éclairage fait apparaître des traînées noires sur le pare-chocs et le bitume. Du sang. Patrice touche ; il est encore frais. Le camion a heurté quelque chose ; quelque chose qui en a réchappé. Et le conducteur, qui a dû descendre pour voir, n’est nulle part en vue. Patrice bat en retraite vers l’Audi, ouvre la portière arrière, récupère le fusil. Il remonte à l’avant, haletant.
« Alors ? demande de nouveau Colette d’une voix traînante d’ennui. On s’en va à pied, c’est ça ?
-- Non. » Patrice serre le fusil. « Enfin, on doit réfléchir. Il y a du sang là-bas. Je crois que le camion a percuté un ours.
-- Un ours ? » Colette ricane, de ce ton aigre qui l’a toujours mis hors de lui. « Pourquoi un ours ?
-- Parce qu’il y a du sang récent, et que ce qui a été frappé par un camion de dix tonnes, même s’il roulait lentement, n’est pas mort. Ça m’étonnerait que ce soit une chèvre.
-- Eh bien, mais tu vas être content, alors ! Retourne là-dehors et va te le faire, cet ours !
-- Ce n’était pas prévu comme ça.
-- Oui, je vois. » Colette brandit le magazine vers lui. « Pas de tripes ? Comme d’habitude ! »
La main de Patrice atterrit sur sa joue avec suffisamment de violence pour projeter la femme contre la portière.
« Celle-là, tu ne l’as pas volée. Des années que j’attendais ça ! »
Elle se redresse, tâte son visage et reprend ses esprits.
« Espèce de lâche. Tabasser ta femme, c’est plus facile qu’affronter un ours comme un homme, pas vrai ?
-- Quand je te tabasserai, tu le sauras, pauvre cruche. Mais ça n’arrivera même pas, crois-moi ! Avant la fin de ce voyage, la question ne se posera plus.
-- Suspense ! clame Colette. Tu sais quoi ? Moi aussi j’ai des surprises. Regarde ce que Papa m’a donné ! »
Elle saisit le sac à mains posé à ses pieds et en tire un revolver gris à canon court.
« On a appris à te connaître. Touche-moi encore et tu y passes.
-- Ma chérie. » Patrice laisse enfin sortir le rire, qui coule libre en un grand soulagement. « Je vais te dire quelque chose, et après tu auras très envie de tirer, et tu le feras sans doute. Combien est-ce qu’on a perdu dans cette faillite de la banque… 140.000, 150.000 euros ? Toi et tes copines, vous m’avez pris, comment tu disais… pour un clown, parce que je n’avais rien vu venir ? Mais ma petite… Non seulement je l’ai vue venir à des lieues, cette faillite, mais j’ai tout retiré au dernier moment. Oui, moi aussi j’ai des amis, figure-toi, et ils me parlent. Alors aujourd’hui, pendant que je vous fais croire que j’intente un procès, devine où sont les sous ? Bien loin, là où tu ne les retrouveras jamais. Pas parce que c’est impossible, mais parce que tu ne seras plus là. Et comme…
-- B-B-B », dit Colette, le revolver toujours pointé sur lui.
Patrice s’arrête net.
« Quoi, B-B-B ?
-- Oui, c’est amusant, dit sa femme. Je n’ai pas retenu le code de ton compte secret en entier, mais il y avait B-B-B vers le début. Tu as cru que Papa ne te surveillait pas ? Il sait toujours tout sur tout. A côté de lui, la CIA sont des amateurs. Toi, on n’en parle même pas. On sait très bien où est l’argent, ton nom est lié à lui, et si tu disparais tout me revient en à peine quelques mois de procédures. » Elle agite le revolver. « Alors, tu vas sortir et affronter ce qui se cache dans le tunnel. Et s’il n’y a rien, on s’arrangera. »
Patrice n’a pas suffisamment d’espace pour braquer le long fusil en une seconde. Mais ce n’est pas la peine.
« Toi, tu vas sortir.
-- J’ai l’arme !
-- Alors utilise-la, parce que je ne bouge pas. »
Colette trouve à tâtons la poignée de la portière, l’ouvre, et sort à reculons, sans cesser de braquer le revolver. Le grondement de l’eau envahit la voiture.
« Pas de sang sur mes vêtements, dit-elle. Je trouverai bien une histoire à raconter. Après tout, il sera clair pour tous que tout ce voyage était ton idée, que ta carte bleue a payé pour chaque location et chaque nuit dans tes auberges pourries, et que si tu n’as pas été tué par un des ours que tu as voulu braconner, ta tendance à la violence m’a obligée à me défendre. Mon père se portera garant de tout. Dommage d’ailleurs qu’on ne soit pas allés jusqu’au bout de ton idée de chasse idiote ; j’avais préparé une dernière surprise pour t’éliminer sans te tuer. Dans tous les cas, moi, je recommencerai ma vie avec mon amant. »
Patrice reste coi, le fusil toujours serré contre lui à la verticale.
« Tu ne bouges pas ? dit sa femme. Très bien. »
Elle presse la détente.
Clic.
« Tu vois, dit Patrice, ce que j’ai toujours trouvé incroyable, c’est qu’avec tous les magazines débiles que tu lis et tous les films basiques que tu nous forces à regarder, tu n’aies jamais compris ce qu’est un cliché. Dans notre cas, on vérifie si l’arme est chargée avant de menacer. Il y a deux nuits, j’ai vidé ton sac en préparation d’aujourd’hui et de cette virée dans l’inconnu, sans témoins ; je voulais juste m’assurer que tu n’étais pas tentée par la même chose que moi. Comme quoi, c’était une bonne idée. » Il pointe le fusil. « Celui-là, il est bien chargé. A moins que tu ne l’aies ouvert pour démonter le chien, mais je te fais confiance : tout ce que tu es capable d’ouvrir sans Papa, c’est un poudrier. »
Colette disparaît aussitôt de son champ de vision, mais il tire quand même dans le vide. Il ne veut pas l’abattre ; ce n’est pas ainsi que les choses doivent se passer. Un bref instant, la double explosion des deux canons couvre le tumulte du torrent souterrain, puis le fracas de l’eau reprend ses droits.
Patrice sort de sa poche deux nouvelles cartouches et recharge le fusil. Il sort de la voiture en sifflotant.
Le feu est au vert. Même tourné vers le camion, sa lumière joue encore avec celle des phares de l’Audi. Et Colette est là, terrorisée par le tir, en équilibre instable contre la barrière, dos au trou béant.
« Toute cette histoire est assez simple, dit Patrice. Tu voulais refaire ta vie, je voulais refaire la mienne. A presque 50 ans, on n’aurait pas pu s’entendre sur les modalités de la séparation, on aurait tous les deux trop perdu après avoir trop partagé ; le plus simple était de laisser la nature décider du vainqueur. Là, je pense que je gagne. Et moi aussi, je trouverai une histoire à raconter. »
Il lève le fusil.
« A mon tour : tu sautes, ou je te fais sauter. »
Colette recule ; la barrière penche. Le feu passe au rouge.
C’est à cause de la tempête sonore tonnant dans le tunnel que Patrice n’entend rien venir. Même les vibrations des pas de l’ours en plein élan sont noyées ; ce n’est qu’à la dernière seconde qu’il se retourne, mais une patte de plusieurs dizaines de kilos s’abat sur son épaule et le fait basculer contre la barrière, qui chavire dans le gouffre. Il entend encore le cri de sa femme, puis le monde se transforme en désordre total dans lequel le flot qui le cueille le balaie de rocher en rocher, pirouettant dans l’obscurité la plus totale au milieu des morsures de la montagne et des limites de l’asphyxie. Si quelque chose meurt ici, c’est la pensée. Mais pas lui. Pas encore.
Lorsque les montagnes russes cessent enfin, Patrice se retrouve meurtri, brisé, au bord du lit du torrent qui l’a accompagné sur une distance inconnue. Le pâle soleil du soir affronte sa rétine dès qu’il ouvre les yeux. Autour de lui se dressent les puissantes flèches de sapins du Caucase. Il sent l’eau glacée imprégner ses vêtements, mais elle passe maintenant à travers son corps sans le détacher d’un matelas de galets.
Il tente de bouger. Son corps entier l’élance, et il sait qu’il est blessé en une demi-douzaine d’endroits. Il peut même voir son sang fuir avec le courant. Mais tandis qu’il se met péniblement en position assise, il comprend lentement qu’il n’en mourra pas. Son épaule gauche a été taillée par l’ours, mais la blessure est superficielle. Ses vêtements sont déchirés et tachés de rouge sur le torse et les jambes, mais tout fonctionne encore.
Et durant sa chute, il n’a pas lâché le fusil.
Patrice se met sur pied en geignant. Il s’est échoué au bord d’un virage brutal du torrent. La végétation rase et grisâtre y trempe ses racines, étendant une petite toundra jusqu’au pied des premiers sapins qui composent un sombre entrelacs de couleurs sinistres.
Puis il voit les deux formes.
La plus frêle est celle de sa femme. Aucun mouvement. L’autre est celle, massive, de l’ours brun qui se relève péniblement. Lui aussi est coloré de vermillon ; Patrice ne saurait dire quelles blessures proviennent du choc avec le camion, ou de la dégringolade effrénée dans le torrent. Mais l’animal est en fin de vie, et pousse des grognements lancinants.
Patrice s’approche en titubant, le fusil le long de la jambe. L’animal l’aperçoit, et mugit en sa direction. Patrice lève le fusil. Il tremble, mais à une distance de quelques mètres, il ne peut pas manquer. Et il ne manque pas.
L’ours achevé, il tourne son attention vers sa femme. Il tire son corps hors de l’eau et la dépose dans la mousse de la rive. Allez, tout peut encore être parfait. Il suffit de l’amener près du plantigrade terrassé, d’utiliser une patte pour tracer des sillons dans son dos, et de lui fracasser le front contre un rocher comme si elle était tombée suite au coup. Officiellement, il sera sans reproche ; il aura tué le monstre, mais une seconde trop tard.
Il drague le corps en tentant d’ignorer la douleur. Juste un effort de plus ; l’ours est là. Colette remue. Décidément, elle est aussi tenace que lui.
Il la dépose près de l’ours et tente de dégager une patte pour scarifier le dos de sa femme.
Une fois de plus, le brouhaha du torrent le trahit. Avant qu’il s’en rende compte, une forme sombre fend le ciel dans un hurlement de moteurs, passant les cimes des sapins avant de revenir. Stoppé en plein geste, Patrice regarde l’hélicoptère rouge et blanc de la Sécurité Civile russe tournoyer autour de la scène avant de se figer en vol stationnaire. Il ressemble à un oiseau divin, tellement déplacé dans cet enfer de roc et de bois brut qu’un instant, Patrice croit à un rêve. Ou un cauchemar. La douleur et l’épuisement l’empêchent d’être surpris.
L’engin plane au-dessus du décor. Une porte s’ouvre et un homme apparaît ; sa voix tonitruante roule sur la forêt tandis qu’il clame des injonctions en russe dans un porte-voix et pointe une arme indistincte.
Patrice pose le fusil et s’assoit près de sa femme qui bouge encore. Elle ne parlera pas tout de suite, mais il entend encore sa voix :
Dommage d’ailleurs qu’on ne soit pas allés jusqu’au bout de ton idée de chasse idiote ; j’avais préparé une dernière surprise pour t’éliminer sans te tuer.
Il hausse les épaules avec humour.
Il aura essayé.
My Chemical Romance, "Desolation Row" (Bob Dylan cover) : https://www.youtube.com/watch?v=yUXNQHKSpxM
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