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ET PUIS … DE LA PROSE
X
UNE NOUVELLE
Sans l’ombre d’un doute, Madame Eugénie était d’un abord bien peu facile.
D’aspect longiligne et sec, semblable à l’ajonc en tourment,
Elle ne favorisait nullement le contact.
Loin s’en faut ! Elle parlait de façon péremptoire,
Lâchant ses phrases comme on tire le canon,
Sans aucune préciosité, abrupte dans ses propos,
Ne se donnant nulle possibilité de les rattraper,
De les accommoder en quelque sorte,
En les adoucissant un tant soit peu d’un trait de miel…
Non ! Il n’était pas possible de l’interrompre.
Elle assénait ses phrases en bourrasque, comme viendrait une armée peu disciplinée
Dans une bataille brouillonne,
Sans le moindre intérêt pour la susceptibilité d’autrui !
Et après ? Mon Dieu ! À Dieu vat !
Madame Eugénie n’était pas grande, mais la sècheresse de sa constitution
Lui donnait une apparence de hauteur. Une apparence seulement.
Quelques fois, elle semblait chargée d’un poids incommensurable,
Qui la faisait ployer vers l’avant, dos voûté en demi-cercle,
Et sa silhouette maigre ressemblait dans ces moments, à un arc bandé,
Prêt à propulser quelques assassines flèches.
Elle semblait, alors, supporter une infirmité douloureuse et secrète,
Jamais révélée, qui lui faisait le pas traînant, claudiquant même,
Et qui, du jour au lendemain, disparaissait sans crier gare.
Par un extraordinaire miracle, incompris de chacun, ce qui est le fait et
L’essence même d’un miracle,
Elle reprenait brusquement de sa hauteur, redressée comme un i,
Vaquant à ses occupations, sans plus de formalités,
Comme si tout cela était chose normale, habituelle,
Et l’intéressée, elle même, n’y trouvait à redire.
Madame Eugénie demeurait au village depuis longtemps,
D’aucuns diront depuis toujours.
C’était une figure.
Par le passé, demoiselle Eugénie était personne gracieuse,
Et son statut d’enfant unique,
Fait assez rare dans nos provinces pour le signaler ici,
Donnait à ce petit être, une valeur exceptionnelle aux yeux de ses parents,
Qui ne savaient que faire pour la protéger et l’aimer autant qu’ils le pouvaient.
Aussi, ne lui incombait-il aucune tâche déplaisante ou forcée,
Rien qui, de près ou de loin, aurait de quelque façon
Pu salir ses jolies petites mains, comme entacher ses plus doux rêves.
C’était, il faut le dire, une enfant sage et mesurée, sans propension aux caprices,
Bien affectueuse, et vouant aux animaux de la maison
Une permanente et indéfectible tendresse.
Les naissances dans la propriété, étaient un réel bonheur
Pour cette enfant privée d’une compagnie de son âge,
Et chacune d’elle, lui apportait un petit frère ou une petite sœur
Qu’elle cajolait avec un tendre amour,
Les nourrissant même entre les tétées avec un biberon
Qui profitait joliment bien aux intéressés !
Quand le temps fut venu de mieux percevoir les choses,
Elle se rendit compte que des bêtes quittaient les champs pour ne jamais y revenir.
Et, comme elle s’en inquiétait, il lui était répondu, avec douceur,
Et ce, pour ne point trop heurter et fragiliser son doux cœur,
Que ses amies à quatre pattes étaient allées se reposer dans de grasses prairies,
Susceptibles de leur offrir un herbage et un air incomparablement meilleurs,
Et qu’elles s’en retourneraient bientôt, revivifiées et heureuses
De ces longues vacances, en quelque sorte bien méritées !
La petite Eugénie ne manquait pas de demander des nouvelles de ses protégées,
S’impatientant de pouvoir leur parler et de les dorloter à nouveau.
Le temps passant, devenue grandette, elle ne voyait revenir ses amies,
Et, bien pire encore, d’autres s’en allaient, toujours pour de salutaires vacances,
Vers ces campagnes idylliques dont on ne revenait jamais !
Aussi, un matin, s’en ouvrant au jeune garçon qui menait les oies à la mare,
Avait-elle reçu de plein fouet, sans la moindre circonvolution propice à en adoucir l’inquiétude pressante de son petit cœur, l’atrocité de l’implacable vérité !
L’abattoir était la destination des villégiatures revigorantes,
Et non point de cette prise de bon air
Qui devait tant récompenser ses amies à quatre pattes…
Le choc fut affreusement terrible, l’immanence du chagrin immense
Et incommensurable, et l’amour qu’elle vouait à ses parents,
Retomba d’un coup, comme un soufflé qui brusquement a pris grand froid,
Perdant ainsi tout de sa joliesse et de son bel attrait.
Eugénie prenait alors conscience de l’horreur
Que couvrait cet accommodement parental,
Et, telle une pierre, lui tombait sur le cœur un brutal désamour
Pour ses géniteurs, comme aussi, une impétueuse vague écœurante
D’odeur de sang qui la submergeait,
Au point d’en imprégner toutes les fibres de son corps.
C’est à partir de ce triste matin qu’Eugénie cessa de sourire,
De croire aux belles choses, et de vivre normalement.
Son monde enchanté s’était écroulé, précipité dans un enfer qui l’étouffait,
Un abysse tortueux de dédales dantesques,
Habité de formes humanoïdes à masques, toutes hurlantes,
Et dans une atmosphère pestilentielle de Fin du Monde,
Où vagissaient en se tordant dans d’affreuses et continuelles douleurs,
Ses pauvres et chères amies à quatre pattes !
De ce jour, plus aucun babillage ne vint enchanter la maison.
Eugénie ne parlait plus ni ne mangeait, et de même,
Pleurant sans cesse à gros sanglots,
Elle devenait une toute petite ombre fiévreuse
Dans ses draps blancs qu’elle ne quittait plus.
Le médecin dépêché, conseilla la pension,
Qui, du fait de l’éloignement du lieu de la source du chagrin,
Porterait à l’enfant une heureuse compagnie de fillettes de son âge,
Compagnie fort agréable et profitant largement au dérivatif
Qui ne pourrait que la distraire efficacement
De son actuel tourment.
Il fut donc décidé d’aller au plus vite,
Et de se mettre sérieusement en quête
D’un riant pensionnat de jeunes filles,
Pour leur très chère et tendre et très précieuse enfant.
M.A.B.M.
Cannes le 24 Mai 2016
Pages 21 à 23
Droits Réservés.
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