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CRÉPUSCULES
VI
LES MOUETTES
Dans un ciel noir d’orage ou clairsemé d’azur,
Sous un vibrant soleil ou dans un clair obscur,
Les mouettes tournoient, prises de déraison,
Criaillant sans relâche au-dessus du pignon.
Chassées des hôtels et plages de la Croisette
Où, s’enhardissant, elles chipaient aux helvètes
Leurs en-cas de baignade et pans bagnats de luxe,
Ces volatiles frondeurs, mauvais et sans cœur,
Ont croqué sans état d’âme les passereaux
Des bosquets et jardins de nos fraîches pinèdes…
Le boulevard d’Oxford s’en trouva déserté,
Le Parc de la Villa soudainement muet,
Privé de ses oiseaux enchanteurs et joyeux.
Jamais plus ne roucoule ici la tourterelle,
Ne se voient le pigeon, la turbulente pie,
Comme aussi ne pépient le moineau, la mésange,
Et ne croasse plus la gentille grenouille
Affublée de son crapaud et allant ensemble
En sauts rebondissants tout autour du bassin,
Sous un beau clair de lune ami des amoureux.
Dans le même temps disparurent les insectes
Sur les bougainvillées et les lauriers roses,
Le mimosa bluffant, les cycas foisonnants,
Les parterres d'iris, les glycines dolentes.
Butineurs affairés et combien diligents
Ils valsaient à plaisir dès le soleil levé.
S’y fixaient aussi pour un court instant de pause
De légers papillons aux ailes transparentes,
Des coccinelles au vol court, brutal et lourd,
L’élégante guêpe, un précieux bijou d’ambre,
Et le puissant bourdon vrombissant sans sourdine…
Or, tout ce petit monde avide de recherches
Visitait quelques fois le salon et ses fleurs,
Les tableaux aux natures mortes rutilantes
Descendant en cascades des hautes cimaises,
Toutes assoupies en la discrète pénombre.
Il s’invitait aussi sur la vaste tenture
À large perspective entrecoupée d’arcades,
Représentant des chasseurs en mode repos,
Entourés de chiens fous attendant le départ.
Totale illusion d’un site à la campagne…
Et tout cela volait, se posait, repartait,
Sans obérer les ivoires et pierres dures,
Les jades, les onyx et les bronzes dorés
Dont il prenait les mesures en touche à touche…
Je déplore aussi la perte du rossignol
Qui chantait le matin au nord de la Villa,
Avec force ténacité, et sans relâche,
S’égosillant encor en fin d’après-midi
Perché tout au fait de l’immense araucaria,
Profitant bien au sud du fabuleux spectacle
D’un soleil agonisant dans l’incandescence,
Embrasant pour mourir tout le ciel et la mer.
Ô magiques instants, beautés pures du soir…
C’est alors que ses trilles roulaient de plus belle.
En clair écho répondait son frère de plumes
Juché sur le cèdre de la Villa voisine,
Et les entendre ainsi donnait un pur frisson,
Faisant monter en soi le froid qu’apporte l’ombre.
La Villa Paradis a perdu ses concerts
Heureux et permanents du bel enchantement
Des chants mélodieux, doux et combien charmants,
D’une époque bénie qui, las, ne reviendra.
Aussi ne reverrais-je la gente plumée
Sautiller d’arbre en arbre en pépiements chantants,
N’éprouverais-je encor ce bel art de l’écoute,
Apportant avec ravissement cher à l'âme
L’apaisement certain à mon chagrin premier,
Celui du grand désert et son éternité.
Et l’oreille engrisaillée de regrets se peine,
Me laissant en mémoire un goût de doux amer,
Pour cet irréparable et malheureux gâchis
Causé par ces mouettes gloutonnes en diable
De nos mignons amis combien chers à mon cœur,
Faisant que je regrette, au silence imposé,
Cette autre vie heureuse et notre Éden perdu...
M.A.B.M.
Prose Alexandrine
Cannes, le 14 Février 2022
Pages 7, 8 & 9
Droits Réservés.
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